KOWEÏT ET LE FOND DU GOLPE PERSIQUE
le gouvernement de Londres sut ménager un peu mieux les intérêts britanniques.
L'incident de Koweït le prouva bientôt.
Comme on Ta vu, le terminus du tracé étudié par la commission d'études allemande aboutissait à Koweït, sur le golfe Persique, à 150 kilomètres environ au sud de Bassora, mais par une fatalité
fâcheuse la suzeraineté du sultan n'était point incontestable ni incontestée sur la côte occidentale du golfe Persique. Elle appartient en réalité à une série de cheiks indigènes relevant de la Perse autant que de la Turquie et notamment à un certain Moubarek, protégé de l'Angleterre.
C'était là pour le cabinet de Saint-James une occasion admirable de s'immiscer dans l'affaire de Bagdad. Il n'eut garde de la laisser échapper.
Il en résulta toute une série de péripéties dont la Revue de géographie a publié un clair résumé (1).
L'Angleterre, « avec sa prévoyance habituelle, s'était rendu compte de bonne heure de l'importance de Koweït pour le commerce des Indes et y avait déjà installé en 1820 un représentant diplomatique, qui ne put d'ailleurs se maintenir longtemps à son poste devant l'hostilité de la population.
« Plus tard, désirant se créer une situation prépondérante dans le golfe Persique, elle avait chargé le vice-roi des Indes de chercher un prétexte quelconque pour mettre la main sur le port convoité.
(( L'habileté des cheiks, et en particulier de Moubarek, le titulaire actuel, déjoua toute tentative d'annexion en mettant sans cesse en présence la Porte et l'Angleterre à la moindre menace de l'une ou de l'autre.
(( Mais la concession de la ligne de Bagdad à l'Alle-
(1) Mai 1902, p. 399 et 400.
magne changea la face des choses; les hommes de Londres, dit la Deutsche kolonial Zeitung^ perdirent le sommeil rien qu'à l'idée que Koweit courait le risque de leur échapper.
« Le Times of India, qui avait déjà déclaré lors de l'établissement d'un dépôt de charbon allemand aux îles Farisan, que ce « fait constituait Tune des actions les plus indignes et les plus méprisables inscrites dans l'histoire contemporaine de l'Allemagne », entreprit une campagne acharnée pour faire naître le prétexte depuis si longtemps cherché. »
Une querelle ayant éclaté entre le cheik de Koweit et l'émir de Nedjed, la Porte voulut intervenir; elle soutint l'émir, mais Moubarek, auquel lord Curzon, vice-roi des Indes, avait fait secrètement reconnaître le protectorat britannique, fut appuyé de la plus énergique façon par les Anglais, qui lui procurèrent des canons, des munitions et même débarquèrent de temps à autre des troupes. Les choses furent si bien menées que par une première convention la Porte dut reconnaître l'indépendance de Koweit. De son côté l'Angleterre s'engageait à ne plus envoyer de forces militaires dans cette région. L'ère des difficultés n'était cependant pas close. Moubarek réclamait de la Turquie toute la côte depuis l'archipel de Failaka qui ferme la baie de Koveit jusqu'au Chatt-el Arab, où il prétendait posséder de grands domaines; Moubarek disait
même que Zobéir lui appartenait. Les Turcs prétendaient, eux, à tout le littoral septentrional de Koweït jusqu'à . Kazima, point où se trouve un excellent mouillage en eaux profondes.
Les Turcs y envoyèrent un bataillon. Les Anglais protestèrent, la Porte fît semblant de ne point entendre. La flotte britannique du golfe Persique recommença ses démonstrations, armant à nouveau avec ostentation ses clients indigènes. De nouvelles négociations s'engagèrent. Elles aboutirent à une deuxième convention en vertu de laquelle la Turquie reconnut Kazima et Failaka comme appartenant h Moubarek. Dès que les Allemands eurent connaissance de cette convention, leur désappointement fut extrême, car ils étaient joués par les Anglais d'abord et par les Turcs ensuite, qui, pour éviter d'avoir à subir des reproches trop violents, s'étaient ingéniés, grâce à une discrétion absolue, à mettre la diplomatie de l'empereur Guillaume II en face d'un fait accompli.
Depuis, les Allemands ont bien cherché une autre solution. Ils ont pensé à mettre leur terminus à Fao, sur le Chatt-el-Arab, ce qui les obligerait à des travaux de dragages, longs, incertains et fort coûteux, aussi Koweit avec sa vaste rade et ses belles eaux profondes continue-t-il à exciter leurs convoitises.
Il est donc incontestable que l'Angleterre peut créer de sérieuses difficultés à l'Allemagne pour le
choix du point terminus du railway de Bagdad.
Cette constatation nous amène à prévoir une hypothèse : celle où les gouvernements de Londres et Berlin, ayant un intérêt commun à s'entendre, conviendraient que l'Angleterre prendrait part à l'affaire de Bagdad, l'Allemagne renonçant à être seule maîtresse sur la rive occidentale du golfe Persique.
Déjà quelques Anglais qualifiés ont préconisé cette solution; dans V Empire Review, M. lète, ancien officier, qui prit part du côté des Afghans à l'affaire de Kouchka et qui est maintenant résident britannique aux confins des Indes, concluait au début de 1902 : (( Si les Anglais construisaient un chemin de fer le long de la frontière nord du Bélouchistan jusqu'à Ispahan et Bagdad, la Grande-Bretagne tirerait un grand parti de l'entreprise allemande en Turquie. »
En septembre 1902, le capitaine Mahon défendit dans la National Review une thèse analogue.
Ces idées, il est vrai, en opposition absolue avec les sentiments de la masse britannique, ne semblent point avoir pris consistance.
Le 8 novembre 1902, le Novoié Vrémia constata :
« Sous la pression de l'opinion publique défavorable à l'Allemagne, les capitalistes anglais refusent de prendre part à la construction du chemin de fer de Bagdad. »
Depuis lors, une série de nouvelles contradic-
toires ou tendancieuses ont paru çà et là, de telle sorte que rorientation définitive de l'Angleterre à l'égard du railway de Bagdad reste encore douteuse.
Ce qui est sûr, c'est que si M. Chamberlain s'est momentanément trompé, les hommes d'État britanniques ont une volonté assez ferme, un caractère assez pratique, un esprit assez clairvoyant pour discerner le mal qu'est destinée à leur faire l'action allemande dans le Levant.
La plus grande circonspection, tout au moins, leur est évidemment commandée.
Si l'on veut s'en convaincre à Londres, il suffira de méditer ces lignes apparemment mesurées, calmes et modestes, parues dans une revue militaire allemande :
« Un regard jeté sur la carte nous montre que si le golfe Persique est en possession stable d'une puissance étrangère, et si de plus le chemin de fer de Bagdad ouvre au commerce du monde et aux communications de nouvelles voies de transport, de l'ouest à l'est et inversement, non seulement le rôle économique de l'Angleterre changera, mais son importance militaire en Asie subira une transformation complète et un développement défavorable (1). »
(1) Internationale Revue ûber die gesammten Armeen und Floiten, juin 1902. Le chemin de fer de Bagdad et le golfe Persique, p. 167.
Certains Européens s'étonneront peut-être de voir rechercher le point de vue et les intérêts des Etats-Unis en fonction de l'entreprise de Bagdad.
Pareille investigation cependant slmpose. Résolument, les États-Unis d'Amérique viennent de prendre place au rang des plus grandes puissances. Ils constituent dès lors un facteur de force que l'on ne peut plus, dans cette période de politique mondiale, se dispenser d'introduire dans l'équation de tous les grands problèmes politiques. Or, l'affaire de Bagdad relève de la politique universelle.
Dans les dernières années, mille incidents ont trahi la tension progressive des rapports entre l'Allemagne et les États-Unis. Devant Manille, les officiers de Guillaume II ont tout fait pour gêner l'action de l'amiral Dewey. Le capitaine Coglan, commandant du croiseur des États-Unis le Raleigh^ l'a fait savoir avec une rare indépendance et la première parole de l'amiral Dewey lui-môme, débarquant à Trieste, fut pour dire : « C'est avec l'Allemagne que nous aurons notre première guerre. »
Depuis lors, l'hostilité entre les citoyens de
rUnion et les sujets de l'empereur allemand n'a fait que s'accroître; elle se manifeste dans toutes les parties du monde.
Le 4 juillet 1899, jour de fête nationale américaine, M. Karl Klemme, sujet allemand, propriétaire de rOrpheum-Hotel à Honolulu, ayant décoré sa porte avec des drapeaux allemands qui cachaient ceux de l'Union, un nommé West, sujet américain, vint lui enjoindre d'enlever le drapeau germanique. L'Allemand refusa. West aidé de plusieurs soldats américains du transport Sheridan, qui se trouvait dans le port, envahit la maison de M. Klemme, arracha et piétina les drapeaux allemands.
Les incidents de cette nature se sont multipliés au point qu'obéissant aux suggestions des autorités de l'empire, et surtout de V Alldeutscher Verband, les Allemands des États-Unis, fort nombreux comme on sait, se sont organisés pour la défense de leur nationalité particulière, tendant ainsi à former dans l'Union un véritable État dans l'État.
Le message du président Mac Kinley, après son élection, a reflété si évidemment la froideur des relations qui existent avec Berlin, que le Tageblatt était amené à reconnaître qu'il n'était pas l'ami de l'Allemagne.
La façon dont les négociations relatives au conflit germano-vénézuélien ont été conduites de part et d'autre, le fait que M. Bowen, négociateur vénézuélien, mais fonctionnaire des États-Unis, ait pu
dire « que si TAllemagne acceptait de faire l'aveu qu'elle ne tient pas compte des conventions conclues par ses diplomates accrédités, il consentirait, le jour où le protocole serait signé, à ce que l'Allemagne reçoive le montant total réclamé par elle dans ses premiers ultimatums » (1), la solution du conflit, le désappointement et la colère qui ont été ressentis en Allemagne devant cette humiliation, les récents armements navals des États-Unis établissent que pour un avenir plus ou moins proche un grand duel se prépare entre l'Allemagne et les États-Unis.
La cause essentielle de ce désaccord progressif réside dans les rivalités commerciales des deux pays.
Après 1870, l'Allemagne a trouvé aux États-Unis le premier grand débouché qui a permis l'essor prodigieux de son industrie. Alors l'Union, ayant besoin de produits fabriqués, se procurait ceux du jeune empire allemand à meilleur marché que ceux de la vieille Angleterre. Puis une révolution économique profonde, dont les causes sont multiples, s'est produite aux Etats-Unis.
Interprétant exactement la situation nouvelle, le bill Mac Kinley et le tarif Dingley ont fermé résolument le marché américain à un grand nombre d'importations étrangères. A la faveur de cette
(1) V. le Temps, 13 février 1903.
protection énergique, l'industrie de l'Union s'est développée à un tel point que la situation de jadis s'est renversée. Aujourd'hui, non seulement l'Allemagne, qui croyait posséder dans les États-Unis un débouché indéfiniment extensible, voit décroître chaque année ses exportations, mais encore des produits américains d'un bon marché fabuleux viennent concurrencer les produits allemands jusqu'au cœur même de Berlin.
En somme, les citoyens de l'Union sont les adversaires des Allemands à un double point de vue : ils leur ferment un débouché immense et sont des concurrents redoutables dans le monde entier.
Aujourd'hui la démonstration est faite, les intérêts allemands et américains apparaissent inconciliables. Les divergences s'accusent. La partie est liée.
Dans des conditions aussi nettes, l'évidence même est que tout ce qui renforce l'Allemagne est contraire aux intérêts des États-Unis.
Au cours d'un banquet qui a eu lieu à New-York il y a trois ans, le sénateur Free a dit fort justement : « Les États-Unis ont plus à craindre de l'Allemagne que de toute autre nation; l'Allemagne sera notre rivale la plus dangereuse, comme elle est sur le terrain commercial l'ennemie la plus formidable, la plus persistante, la plus agressive et la
plus indomptable. » Ces paroles comportent toute une politique. De toute nécessité, les États-Unis doivent avoir pour objectif d'arrêter l'expansion allemande.
En Europe, leur prévoyance doit surtout s'exer cer sur deux ordres de faits d'ailleurs étroitement liés entre eux : l'extension de l'Allemagne à l'Autriche et l'afiFermissement de la prépondérance allemande en Turquie.
En ce qui concerne la question d'Autriche, les arguments donnés par les meneurs du mouvement pangermaniste sont topiques en eux-mêmes.
« Le résultat de l'extension de l'Allemagne à l'Autriche, dit le Dr. Hasse et ses amis, serait de réserver toute l'Europe centrale aux produits allemands, d'interdire aux produits américains l'accès de ce vaste territoire et d'améliorer les conditions de la fabrication allemande de telle sorte que ses objets manufacturés pourraient lutter plus efficacement contre ceux des Américains dans toutes les autres régions du globe. »
Ce raisonnement paraît incontestablement fondé ; il s'applique par identité de raisons au chemin de fer de Bagdad, puisque l'installation allemande en Turquie d'Asie signifie mainmise sur un débouché économique important et entraves apportées à la concurrence commerciale des pays non allemands.
Sans doute, pour faire obstacle aux absorptions allemandes, les États-Unis ne peuvent pas interve-
nir directement, mais les combinaisons de la politique leur offrent mille moyens d'action.
Depuis quelques années, on entend souvent dire que l'Europe doit s'entendre, faire les États-Unis d'Europe pour lutter contre les États-Unis d'Amérique. Cette idée, née à Berlin et servie par tous ceux qui s'y inspirent^ n'aboutirait qu'à établir Vhégémonie allemande sur le vieux monde.
Si une pareille conception peut paraître séduisante au premier instant., on s'aperçoit vite en la creusant qu'elle ne correspond nullement à la réalité des faits, qu'il y a dans l'Europe occidentale et orientale des puissances dont les intérêts permanents sont plus faciles à mettre d'accord avec ceux des États-Unis d'outre-Atlantique qu'avec ceux de l'Allemagne.
C'est aux Américains et surtout à l'homme d'État qui gouverne à la Maison-Blanche, de savoir le comprendre avant qu'il soit trop tard.
Cette opinion, déjà exprimée il y a deux ans à propos du problème de l'Europe centrale, je la répète en y insistant avec force au sujet de l'entreprise de Bagdad. Le conflit germano- vénézuélien m'aidera peut-être à me faire entendre, si j'en juge par ces déclarations symptomatiques d'un haut fonctionnaire du département d'État en janvier 1903:
« La Grande-Bretagne et l'Allemagne semblent décidément peu soucieuses de conserver leurs bonnes relations uvec les États-Unis, en maintenant délibérément une
attitude qui pousse les États-Unis à se détourner de l' Angleterre ^ leur alliée naturelle^ et de V Allemagne qui affiche un grand désir d'obtenir notre amitié^ pour chercher ailleurs en Europe un ami sur qui compter (1). »
L'Italie, elle, n'est intéressée qu'indirectement, mais sérieusement cependant, à la question du railway de Bagdad. La réaction pangermaniste inévitable de l'entreprise à prévoir peut-elle ne pas toucher le gouvernement romain?
Les Italiens peuvent-ils oublier que la ligne Salonique-Monastir, concédée en 1890 à M. Alfred Kaulla, directeur delà Wurttembergische Vereinsbank^ est une ligne absolument allemande, qu'il a déjà été question de la prolonger jusqu'à l'Adriatique, et que le jour où l'Allemagne serait installée à Trieste l'importance de cette voie de pénétration vers l'Orient deviendrait exceptionnelle (2)?
Or, l'Allemagne s'étendant en Orient, c'est l'Allemagne plus désireuse encore de s'installer à Trieste et de s'immiscer dans les affaires des Balkans ; c'est l'Allemagne jouant avec plus de vigueur le
(1) V. le Temps, 2 février 1903.
(2) V. les cartes insérées p. 68 et 330.
rôle qu'elle attribue provisoirement à TAutriche en la poussant, jusqu'ici insidieusement, vers Salonique ; c'est encore nécessairement l'Allemagne ne tenant qu'un compte médiocre des vues d'équilibre que le Quirinal croit nécessaire de faire triompher en Albanie (voir p. 371).
On connaît fort bien à Berlin cet aspect de la question, mais on considère les difficultés qu'il comporte du côté italien comme absolument négligeables. Le D*^ Rohrbach le donne à entendre aux alliés de Rome avec une désinvolture quelque peu méprisante :
Les désirs ou les oppositions de l'Italie n'ont aucune valeur décisive (1). »
L'Autriche a des intérêts plus immédiats à sauvegarder.
Son commerce et son industrie sont assez développés pour que son marché intérieur ne lui suffise pas. Il lui est indispensable de vendre au dehors. Or, y a-t-il des régions qui, par la force des choses, soient plus propres à être ses débouchés naturels
(1) D*^ Paul Rohrbach, Die Bagdadbahn, p. 23. Wiegandt, Berlin, 1902.
que tous ces pays balkaniques et ce Levant qui solKcitent à ses portes l'activité des exportateurs austro-hongrois ?
Actuellement, la politique économique de TAutriche, encore faussée des suites de Sadowa, n'aboutit, par d'inconcevables faveurs de transit, qu'à faciliter à son plus redoutable concurrent, c'est-àdire à l'Allemagne, sa propre expulsion commerciale de la Bulgarie, de la Serbie et de la Turquie.
Un esprit de résistance et plus de clairvoyance, il est vrai, se manifestent à Vienne. Il en résultera peut-être cette conviction si fondée que l'expansion allemande en Turquie d'Asie déterminerait une recrudescence fâcheuse pour le commerce austrohongrois de la concurrence allemande dans la péninsule balkanique.
Politiquement, cette expansion en Asie turque aurait pour l'Autriche une conséquence bien plus redoutable encore.
Aujourd'hui personne de sérieux ne conteste plus les convoitises longtemps dissimulées du gouvernement de Berlin sur l'Autriche. Après une période de doute causée par des négations d'ailleurs intéressées, l'opinion publique a constaté une vérité dont quelques hommes très divers ont établi tout récemment encore l'exactitude matérielle.
Le Temps a publié à la fin de 1902 les résultats d'une enquête faite en Hongrie par M. Raymond
Recouly ; celui-ci a constaté en Hongrie exactement la même organisation pangermaniste dont j'ai signalé l'existence en Autriche déjà en 1898 (1).
« Ce qui caractérise cette agitation, dit M. Recouly, c'est d'abord qu'elle est toute récente, ensuite qu'elle n'a pas pris naissance dans le pays même, mais a été provoquée par des agents venus de l'extérieur.
(c Que toutes les puissantes ligues pangermaniques, Alldeutscher Verband et les autres, soient encouragées et soutenues par les pouvoirs publics allemands, cela ne saurait faire aucun doute quand on voit, au premier rang de ces ligues, des personnages de l'entourage immédiat de l'empereur (Guillaume II). On sait commentées ligues ont travaillé en Autriche, dans ce pays « ami et allié » et l'effroyable agitation qu'elles y ont causée, le Los von Rom et les attaques directes contre les Hasbourg au profit des HohenzoUern (2). »
Peu après, sir Horace Rumbold, ancien ambassadeur d'Angleterre à Vienne^ donc personnalité remarquablement qualifiée pour savoir, a hardiment dénoncé dans la National Review les convoitises secrètes du gouvernement de Berlin. M. François Kossuth, clief du parti de l'indépendance à Budapest, a assuré, lui aussi, croire auxeff*orts de main-
(1) UEmpire allemand et le$ affaires autrichiennes. Revue de droit public, iSiavier 1898. (Sous la signature Albert Lefranc.)
(2) Le Temps, 11 septembre 1902.
mise de l'Allemagne sur les provinces allemandes derAutriche(l).
M. de Szell» enGn» par conséquent le chef du cabinet hongrois à Tépoque, déclara o qu'il suivait le mouvement pangermaniste ave^ la plus grande attention, parce qu'il le considérait comme l'un des plus dangereux pour la Hongrie, et voulait l'étouffer dans son germe, par mesure administrative (2) )>^.
Devant la constatation d'un danger qui d'ailleurs peut parfaitement être évité (3), ne tombe-t-il pas sous le sens commun que l'Autriche, pays, ne l'oublions pas, de majorité slave (15 millions de Slaves, 9 millions d'Allemands, 1 million de latins), excite^ rait bien plus encore les convoitises du gouvernement de Berlin, le jour où elle constituerait Tunique obstacle restant à briser pour asseoir solidement l'hégémonie prussienne sur l'Europe centrale, sur les Balkans et sur l'Orient?
Ceci nous autorise donc à conclure : au point de vue autrichien, l'achèvement du réseau de Bagdad a une importance capitale, car il est intimement lié au problème de l'Europe centrale.
(1) Le Temps, 9 décembre 1902.
(2) Le Temps, 21 novembre 1902.
(3) V. VEurope et la Quesiion d'Autriche au seuil du vingtième siècle^p. 399. Pion, 1901.
Les mêmes considérations sont valables pour les États des Balkans. Plus l'influence germanique sera développée en Turquie, et moins des pays comme la Bulgarie et la Serbie seront capables de se soustraire à l'action allemande, soit politique, soit économique. Les gouvernements de Sofia et de Belgrade ne peuvent donc voir sans inquiétude la mainmise allemande sur la ligne de Bagdad.
La Russie, de tous les pays européens, est le plus directement touché par l'installation allemande en Turquie d'Asie.
Quel est actuellement la situation de l'Empire des tsars à l'égard de son vieil adversaire l'Empire ottoman?
Les fortifications du Bosphore ne sont pas sans valeur, certes, mais pourraient-elles résistât ^wx.
efforts d'une flotte aussi puissante que celle entretenue par la Russie dans la mer Noire? C'est un point que les techniciens estiment très douteux.
Les navires du tsar partis d'Odessa ou de Sébastopol peuvent donc espérer, s'ils sont énergiquement commandés, paraître en trente ou quarante heures devant Constantinople. D'autre part, la Russie peut obtenir contre la Turquie la mobilisation de la Bulgarie et, si elle le veut, opérer un soulèvement en Macédoine.
En Europe, la Russie est ainsi virtuellement maîtresse du théâtre de la guerre contre la Turquie.
En Asie, les conditions de^ ^opérations russes se présentent sous un aspect différent.
Les troupes entretenues par la Russie au sud du Caucase établissent que l'état-major de Pétersbourg compte sur de sérieux efforts à faire dans cette direction. Les soldats du tsar auraient nécessairement pour objectif Erzeroum, Sivas et Angora (1). La distance que les troupes russes devraient dans ce cas franchir à pied est donc considérable, mais l'impossibilité actuelle pour les Turcs de concentrer rapidement leurs troupes d'Asie sur le point menacé place encore les Russes dans une situation, en somme, fort avantageuse.
L'exécution de la ligne de Bagdad et les embran-
(1) V. la carte insérée p. 68.
chements qu'elle comportera bouleverse radicalement, comme on l'a vu, l'état militaire des choses. (Voir p. 205.)
Le lieutenant-colonel Rogalla von Bieberstein ne cherche point à dissimuler que le nouveau railway est de toute évidence une arme dirigée contre la Russie :
« On prétend parfois que l'Allemagne a seulement un intérêt commercial et non pas politique à la construction du chemin de fer de Bagdad. Cette assertion est inexacte. Car, si la situation économique de la Turquie s'améliore grâce à la construction de cette nouvelle ligne, il en sera de même de sa situation politique. Or, cette situation politique en Asie est si importante, que malgré la faiblesse de la Turquie par rapport aux grandes puissances, faiblesse qui a notablement diminué comme l'a prouvé la dernière guerre gréco-turque, elle sera maintenue intérieurement par ces dernières.
c( La Turquie met notamment obstacle à la pénétration dans la Méditerranée de la puissante nation asiatico-européenne, la Russie. Cet obstacle réside plus dans les ouvrages fortifiés du Bosphore et des Dardanelles, que dans les traités internationaux concernant ces passages.
« L'Allemagne a également un grand intérêt à ce que cette barrière soit maintenue, et à ce que la Russie ne pénètre pas dans la Méditerranée, S'il en était ainsi, TAsie Mineure, que cette puissance a déjà égrenée
lors de la paix d'Andrinople, deviendrait bi( sa proie. Or, l'Allemagne est intéressée à ce q nouveau et si important déplacement de fc dans rOrient ne permette pas au colosse r de s'enfler encore davantage (1). »
La ligne de Bagdad sera donc un obstacle sérieux à la pénétration éventuelle de la Russi Asie Mineure.
Le D' Paul Rohrbach, en bon Allemand, réjouit :
(( Avant de se lancer dans une guerre cont Turquie, la Russie aura à réfléchir sérieuseit Qu'arriverait-il, à l'empire des tsars, s'il avi mener en même temps une grande guerre < une autre partie du monde (2)? »
Ces considérations sont trop évidentes ] n'avoir point dès le début frappé les Russes diplomatie tsarienne à Constantinople a don( goureusement combattu les projets allemand Turquie; elle n'a réussi qu'en ce qui conceri prolongement d'une voie ferrée projetée d'Auj vers Sivas et Diarbékir.
Une convention turco-russe est intervenue effet, en février 1900, en vertu de laquelle le ( exclusif d'établir des chemins de fer au sud du ( case et sur les bords de la mer Noire serait rés< à la Russie.
(1) Revue du Cercle militaire, n« 12, 22 mars 1902, p. 322.
(2) Die Bagdadhahn, p. 15. Wigandt, Berlin, 1902.
A la vérité, cette concession, d'une valeur purement hypothétique, a eu surtout pour objet de rendre un instant moins cruel à Pétersbourg le succès qu'obtenaient en même temps les Allemands plus au sud; elle ne diminue pas d'une façon sensible le grave échec subi par la Russie.
Le lieutenant-colonel Hildebrandt n'en cache pas l'étendue :
« Les avantages acquis par l'Allemagne dans la conclusion du traité relatif au chemin de fer de Bagdad réduisent sérieusementl'influence russe en Asie Mineure ; aussi, l'action de la Russie s'orientet-elle de nouveau vers l'Asie centrale, qui est d'ailleurs son vrai terrain ; les intérêts russes et les intérêts allemands semblent ainsi nettement séparés en Asie (1). »
Le lieutenant-colonel Hildebrandt a tôt fait de régler ainsi une question infiniment complexe.
En Russie, l'on conclut avec moins de hâte. On considère à Pétersbourg que les conséquences politiques du réseau de Bagdad ne seront pas moins fâcheuses pour la Russie que ses conséquences militaires.
Sans doute, dans la marche concurrente vers les Indes, le gouvernement du tsar peut bien imaginer l'exécution d'une voie ferrée joignant Kouchka à Kandahar, franchissant l'Afghanistan
(i) Internationale Revue ûber die gesammten Armeen und Flot- (en, mars 1902, p. 80. Von Witzleben, Dresden.
pour se raccorder ensuite avec le réseau indien. Mais le tracé de cette ligne russe ne saurait jamais être aussi favorable que celui de la ligne de Turquie d'Asie; elle présenterait des difficultés d'exécution exceptionnelles ; il n'est nullement dé-