LA RUSSIE
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montré en outre que le gouvernement anglais consentirait au raccordement des lignes russes et indiennes.
Le tracé Tiôis-Tabris-Bender-Bouchir, plus réalisable, est également moins dans l'orbite de la cir culation générale que celui du railway allemand.
On peut donc admettre que la ligne de Bagdad l'emportera sur les deux tracés russes possibles vers le golfe Persique et les Indes, surtout si la
ligne de Bagdad se raccorde avec le réseau indien au moyen d'un tronçon traversant la Perse et le Belouchistan.
On doit remarquer enfin qu'au point de vue économique le chemin de fer de Bagdad aura pour la Russie des conséquences nécessairement fâcheuses.
Le railway allemand, en effet, fera concurrence au transsibérien pour certaines catégories de voyageurs ; en permettant l'exploitation des mines de pétrole de Kerkouk, il rendra plus difficile le commerce des pétroles du Caucase; il donnera toutes commodités aux produits allemands pour se réparidre en Perse, débouché naturel de la Russie, sans compter que les blés de Mésopotamie, amenés en masses plus grandes aux échelles de la mer Noire, de la mer Egée et à Constantinople, feront tomber le prix des blés russes.
Dans ces conditions le Hcutenant Kûrchoff est évidemment autorisé à dire : « Tl est clair que la construction de la ligne de Bagdad est très désagréable à la Russie (1) ».
Désagréable semble une expression malicieusement modérée et voulue sous la plume de l'officier allemand. Pour être exact, il faut dire que la construction du railway de Bagdad dans les conditions
(1) Oberlentenanl Kï-rchoff. Eisenbahnen und Eisenbahnplàne in Klein und MiUcl-Asien, Persien uyid Afghanistan, in geographische. Zeilschrift, novQmbve lUOl.
OÙ elle s'opère est une opération douloureuse à tous les cœurs vraiment russes.
Pour l'imaginer, il suffit de constater quelle opposition nette et constante l'entreprise allemande a trouvée en Russie.
Le Messager des finances de Russie., organe de M. Witte, ministre des finances, a publié un article hautement significatif :
« Au point de vue du succès du chemin de fer de Bagdad, il y a lieu de se méfier de la multiplicité des directeurs.
« Les nombreux participants du syndicat garderont difficilement une égale influence. La nécessité amènera à confier la direction à une seule nationalité^ et celle-ci sera la vraie maîtresse de l'entreprise. On ne peut pas prédire dès maintenant quelle sera cette nationalité. L'histoire du canal de Suez montre comment la situation peut changer. En tout cas, la multiplicité des participants pourra amener des difficultés et peut-être même des conflits entre nations. Le gouvernement russe, d'ailleurs, s'ily prenait part, serait en situation délicate vis-à-vis de la Turquie, dont les embarras financiers ne permettent guère un paiement régulier des garanties kilométriques. Comme la Turquie doit déjà une contribution de guerre à la Russie, si celle-ci en exige le paiement, cela nuira à la garantie du chemin de fer, et réciproquement,
« En conséquence, le gouvernement russe a beaucoup plus d'intérêt à consacrer des ressources dis-
ponibles à la construction de nouveaux chemins de fer à rintérieur de l'empire qu'à celle d'une ligne étrangère destinée à lui faire concurrence (1). »
Dans la presse de Moscou et de Pétersbourg ce n'a été depuis trois années qu'une longue série de protestations.
Le Novoié Vrémia a mené une campagne particulièrement énergique. Son correspondant de Constantinople a publié sur la question une série d'articles justement remarqués.
Le 2/15 février 1902, il écrivait :
« Le projet allemand pour la construction du chemin de fer de Bagdad, qui depuis plusieurs années a suscité des luttes politiques et des polémiques d'un intérêt universel, est aujourd'hui un fait accompli. Le firman du sultan est signé et publié.
« Une bande de terrain allemand de 2.000 kilomètres de long, sur 40 kilomètres de large, traversera l'Asie turque. L'influence allemande sera tellement grande qu'en Anatolie, pas un seul coin n'échappera à l'action du Michel germanique.
« Je me représente cette concession sous la forme d'un long et solide nœud coulant jeté de Hambourg et de Berlin autour du cou de l'ours turc. »
L'image est-elle trop forte?
Etant donnée la politique séculaire de la Russie
(1) V. Revue de géographie, mai 1902. Les intérêts de V Allemagne dans VEmpire otlomany par A. Brisse, p. 393.
à l'égard de la Turquie, n'est-il pas évident que la substitution de l'influence allemande active à celle de la Russie purement passive contraint les sujets du tsar à un renoncement cruel aux vieilles espérances moscovites?
La National Review semble le comprendre ainsi : « Il devient clair que le nœud de la question russo-allemande est le chemin de fer de Bagdad (1). »
(1) National Review, juin 4901, p. 635.