LES TROIS ASPECTS DE LA QUESTION
I. L'aspect local. Le territoire et les races. — Le patriarchat grec et Texarchat bulgare. — Importance de cette distinction.
— L'administration turque.
II. L'aspect balkanique. — Les Grecs et le Panhellénisme. — Le point de vue bulgare. — Le comité macédonien. — Son action.
— Situation difficile du gouvernement de Sofia. — La propagande serbe, ses causes et son but. — La rivalité serbo-bulgare.
— L'affaire Firmilian. — Les partis nationaux et l'inexactitude des statistiques. — La langue? — Salonique, ville juive. — L'entente serbo-bulgare? — Los mesures militaires de la Turquie.
III. L'aspect européen. — L'Allemagne et les Balkans. — L'Autriche est poussoe de Berlin vers Salonique. — Dangers de cette politique. — Les Russes et Constantinople. — Le Pacte austrorusse de 1897. —Sentiments des Macédoniens à l'égard du gouvernement de Pétersbourg. — Les prétentions italiennes sur l'Albanie. — Evolution des idées à cet égard. — La France. — Son intérêt moral en Orient est la base de son intérêt matériel.
— L'eCfet produit par la publication du livre jaune. Conclusion. — Que faire en Macédoine? — Les vraies causes du
mal : l'administration turque et le joug albanais. — Les puissances et l'entente européenne . — L'intégrité de l'empire ottoman.
La question macédonienne a trois aspects : un €ispect local, un aspect balkanique et un aspect européen.
Le sort de la Macédoine intéresse tout d'abord les populations qui l'habitent. C'est làTaspect local; il nous montre présentement une phase nouvelle de la lutte séculaire des chrétiens pour se soustraire au joug des Turcs.
Sous son aspect balkanique, la question macédonienne met en jeu les convoitises rivales des États des Balkans. Les Serbes et les Bulgares luttent âprement pour la prééminence dans les vilayets de Kossovo, de Salonique et de Monastir^ mais, s'ils sont divisés par leurs convoitises, ils se trouvent tacitement d'accord contre les Roumains et les Grecs. Sur cet ensemble, les Albanais font peser la terreur de leurs coutumes sanguinaires et . le Monténégro espère dans l'habileté de son adroit chef politique.
Sous son aspect européen enfin, la question macédonienne fait entrer en jeu les grandes puissances : la Russie et l'Autriche, dont la lutte d'influence a une origine séculaire; l'Italie qui vient de révéler des prétentions neuves sur la côte orientale de l'Adriatique et sur l'Albanie; l'Allemagne et l'Angleterre, la première en raison de ses plans ambitieux sur l'Orient, la seconde à cause de l'équilibre général des forces. Cette même considération détermine l'intérêt de la France aux événements qui se préparent.
Cet intérêt, on le verra, est considérable, mais comme il a ceci de particulier que dans la question
macédonienne il est moins matériel et moins direct que celui des autres puissances, il en résulte qu'un Français est peut-être mieux placé qu'un Russe, un Allemand, un Autrichien ou un Italien pour rester impartial dans l'étude de si furieuses passions et de tant de convoitises.
Expression géographique, la Macédoine désigne le vilayet de Salonique, une notable fraction du vilayet de Monastir, du vilayet de Kossovo et du vilayet d'Andrinople. Bien qu'en somme à courte distance des grandes villes de la Turquie, cette^ vaste région est si peu sûre entre Salonique et Uskub que depuis des années le train qui, chaque matin, part de Salonique, passe, le jour seulement,, sur une voie gardée militairement. Lentement, le convoi franchit tour à tour des régions boisées, rocheuses ou désolées; mais, tous les deux ou trois cents mètres, les mêmes zaptiés (gendarmes), déguenillés, bardés de cartouches, le « mauser» en main, rappellent, non sans saveur, que la sécurité est plutôt médiocre dans l'empire du Commandeur des croyants.
Sur ce vaste territoire vit une population incroyablement variée dont il est difficile de bien saisir la
diversité, si Ton ne distingue pas successivement les groupements fondés sur la nationalité et ceux fondés sur la religion.
Au point de vue des races, la Macédoine abrite des Slaves, des Gréco-Latins, des Albanais, des Turcs et des Sémites.
Les Slaves se disent Serbes ou Bulgares. Les Gréco-Latins sont représentés par des Hellènes et des Roumains ou Koutzo-Valaques, qu'on nomme encore Tsinsares.
Les Grecs, eux, se trouvent en assez grand nombre en Macédoine. A Salonique, ils ont une très importante colonie de 30.000 tètes et exercent une sérieuse influence. Ils occupent encore une étroite bande du littoral maritime. Dans l'intérieur, au contraire, on ne les trouve qu'isolés. A Uskub, leur nombre est infime.
Les Albanais forment un peuple à part dont l'origine vraie reste encore mystérieuse. Par ses mœurs sanguinaires, cette population a écarté tous les étrangers; au sud du continent européen, elle a su rester plus inconnue que les indigènes de l'Afrique centrale. Habitués dès leur enfance à risquer leur vie pour un rien, les Albanais tiennent la population slave sous un joug atroce.
Les Turcs, fonctionnaires ou soldats, souvent venus d'Asie, parfois propriétaires du sol, exploitent en conquérants le pays et les malheureux rayas.
Les Juifs, enfin, représentent la race sémitique.
On les trouve un peu partout en Macédoine, mais leur plus grande colonie est sans nul doute à Salonique. Venus de Portugal et d'Espagne, ils se sont installés sur ce point et y ont largement prospéré.
Voilà pour les principaux groupes ethnographiques. Si maintenant on laisse de côté les quelques dizaines de milliers d'Albanais catholiques, les musulmans (Albanais et Turcs), les Juifs, on arrive à constater qu'au point de vue religieux, la population slave non catholique, c'est-àdire les Serbes et les Bulgares, se rattachent soit au patriarchat grec, soit à l'exarchat bulgare. On a par suite à distinguer les patriarchistes et les exarchistes.
Pour comprendre quelque chose aux affaires de Macédoine, il est indispensable d'être fixé sur la valeur précise de cette terminologie souvent inconnue des Occidentaux. Le patriarche grec de Constantinople est le chef de l'Eglise orthodoxe. Jusqu'à une époque rapprochée, il exerça son pouvoir sur tous les Slaves chrétiens de Macédoine (hormis, bien entendu, les catholiques qui relèvent de Rome). La création de l'exarchat bulgare vint très notablement restreindre sa puissance.
L'exarchat bulgare naquit d'un mouvement qui eut lieu après la guerre de Crimée et qui, luimême, procéda des promesses faites par la Turquie à l'Europe au congrès de Paris. Les Slaves de Turquie d'Europe, mécontents des métropolites grecs, qui ne les défendaient pas contre les exactions des
Turcs, voulurent avoir des métropolites slaves. Ce mouvement n'avait pas alors de caractère étroitement national; il manifestait simplement une lutte entre Slaves et Grecs. Les Bulgares, déjà influents à Constantinople, combattirent fort énergiquement les Grecs en faveur des Slaves, ce qui donna dès le début à Tentreprise une empreinte bulgare. Naturellement, le patriarchat grec tenta de faire échouer les prétentions nouvelles. Cette opposition suscita une lutte touffue et pleine d'incidents; elle dura jusqu'au moment où, en 1871, un iradé constitua l'exarchat bulgare, séparant nettement l'Église bulgare de l'Église orthodoxe, tout en lui accordant les mêmes droits.
Depuis lors, l'exarque bulgare est le chef religieux de tous les Bulgares et de tous ceux qui, en Turquie, se proclament Bulgares. L'exarque se trouve, par suite, investi d'un pouvoir à la fois religieux et politique.
Le patriarchat grec, mécontent de cette concession faite aux Slaves, s'empressa de quaHfier de schismatiques les fidèles se réclamant de l'exarque. Celui-ci n'en garda pas moins sa situation indépendante. Au début, la masse des Slaves resta fidèle à la patriarchie, puis la lutte s'engagea entre les deux Églises, l'une pour conserver, l'autre pour acquérir des adhérents.
La majorité bulgare qui se laisse actuellement constater en Macédoine est certainement une
conséquence directe de ce schisme intelligent.
Les Serbes, eux, n'ont pas été aussi favorisés. Ils continuent à relever religieusement du patriarchat grec de Constantinople ; c'est pourquoi on les qualifie souvent de Grecs, bien qu'en réalité ils soient Slaves.
Cette répartition des Serbes et des Bulgares entra deux Églises distinctes a une importance considérable. Au début, opération simplement religieuse, elle a pris de plus en plus un caractère politique dont l'importance se conçoit si l'on considère qu'aujourd'hui beaucoup plus de Slaves macédoniens se réclament de l'exarque qu'il n'en est consentant à relever du patriarchat grec.
C'est sur cette population profondément divisée par les passions nationales ou religieuses, les plus puissantes de toutes, que l'administration turque fait peser son joug. Il a fini par devenir 3i insupportable que ceux qui n'avaient plus rien à perdre se sont révoltés. Des représailles ont eu lieu, les Turcs y ont. répondu en devenant plus cruels. . Toutefois, au cours de l'année écoulée, les Turcs, prévoyant un éclat redoutable, ont détendu quelque peu la situation. Rapidement, la force des choses a repris le dessus. Les conditions sont telles en Macédoine qu'en effet une amélioration durable ne peut pas se concevoir. Que faire avec une administration dont le fait suivant donne une idée jmoyenne et précise?
Le 21 juin 1902, pendant que je me trouvais à Salonique, vingt-neuf Bulgares devaient être jugés au palais de justice pour affiliation au comité macédonien. Les inculpés appartenaient presque tous au village de Koukpich, arrondissement de Stroumitzà.
Ces malheureux avaient été arrêtés parce que deux zaptiés (gendarmes) montés avaient aperçu une bande d'insurgés traverser leur village. Les perquisitions n'avaient donné aucun résultat. On n'avait contre les habitants aucune preuve de culpabilité. Vingt-neuf personnes n'en restèrent pas moins deux mois dans la prison de Stroumitzà. Pendant ce temps, les Turcs « travaillèrent » le reste de la population et finirent par trouver seize faux témoins à charge. Mais le 21 juin, devant la cour d'appel de Salonique, ces seize témoins déclarèrent qu'on les avait contraints à parler contre la vérité. Aussitôt, le président du tribunal ordonna leur arrestation jusqu'à ce qu'ils eussent reconnu à nouveau que les prévenus étaient de connivence avec la bande des insurgés.
J'ai quitté Salonique avant la fin de l'aventure. Je l'ignore donc; mais ceci contribue, j'imagine, à donner une idée de ce qu'est la justice turque.
C'est par centaines qu'on pourrait citer de tels faits. Si de pareils abus peuvent journellement se produire dans de grands centres comme Salonique, on devine ce qui doit se passer dans l'intérieur, oii il n'y a plus romi)re de contrôle ni de recours.
On conçoit donc que les moyens employés par les Turcs ne sont pas précisément de nature à leur créer de fidèles sujets. Des gens arrêtés arbitrairement et qui esquivent l'exil mortel en Asie Mineure au prix d'une rançon injustifiée, ou qui voient violer sous leurs yeux leurs femmes et leurs filles ou brûler leurs fermes, ne peuvent guère être des loyalistes. La haine leur reste au cœur, et lorsqu'une occasion se présente, ils se jettent en désespérés dans l'insurrection.
Cet état de choses est en réalité et de beaucoup la cause la plus agissante des troubles actuels. La raison du mal réside essentiellement dans le régime turco-albanais. Pour s'en convaincre, il suffit de franchir la frontière ottomane.
Lorsque partant d'Uskub, on entre de Macédoine en Serbie, le changement de système gouvernemental se manifeste d'une façon saisissante. Sur le sol turc, c'est le provisoire, l'insécurité, la terre riche, mais à peine cultivée. A peine a-t-on franchi la limite des deux États que les maisons serbes, par comparaison, semblent de coquets palais. On se sent en pleine civilisation. L'œil se repose avec complaisance sur une terre souriante dont le cultivateur peut tirer profit. Il est difficile d'exprimer complètement l'impression de bienfaisante fraîcheur qu'on éprouve en traversant la frontière. Il faut avoir vécu soi-même cette sensation.
C'est sur ce territoire, sur ces populations, que les États balkaniques voisins de l'Empire ottoman élèvent des prétentions.
Les Grecs d'Athènes, bercés par les rêves du panhellénisme, aspirent à la possession du sud delà Macédoine qui, longeant la mer Egée, leur permettrait la jonction avec Constantinople, sur lequel ils n'ont point encore renoncé à restaurer leur domination. Au fond de leur âme, les Grecs sont donc foncièrement anti-slaves. C'est là un sentiment naturel, puisque tout progrès des Slaves diminue nécessairement le prestige des Grecs. Il s'agit d'ailleurs, pour l'instant, plutôt de prééminence morale que de domination territoriale, les Grecs étant trop peu nombreux en Macédoine pour justifier par leur chiflFre leurs prétentions sur le pays. Ils comptent sur la politique dont ils espèrent de magiques effets. En attendant, ils préparent l'avenir. En toute occasion, ils se servent avec une habileté levantine du patriarchat grec, qui, entre leurs mains, est une institution infiniment plus politique que religieuse. Les Grecs sont par suite nettement hostiles à toute modification de l'état de choses en Macédoine, sus-
ceplible d'être un obstacle à leur éventuel pouvoir. L'autonomie qui mettrait aussitôt en relief la valeur numérique des Slaves aurait certainement ce résultat. Les Grecs y font donc d'avance une vive opposition. Leurs journaux ont même invité les Turcs à noyer dans le sang la présente insurrection.
Pour des raisons de même nature, les Roumains de Bucarest ont un point de vue identique. Ils ont trouvé en Macédoine des compatriotes, lesKoutzo- Valaques ou les Tzinzares, signalés plus haut. En Roumanie, on fixe gravement leur nombre à 200 ou 300.000. Les Bulgares prétendent que les Tzinzares ne sont pas 50.000. Peu importe, d'ailleurs. Les Roumains, séparés de la Macédoine par des centaines de kilomètres, n'ont pas la prétention d'annexer ces frères pour lesquels ils se sont senti, il y peu d'années, une subite tendresse.
A la vérité, à Bucarest, on considère les Koutzo- Valaques macédoniens comme un objet d'éventuelle transaction avec la Bulgarie. Plusieurs hommes d'État roumains m'ont nettement laissé voir que, selon eux, l'abandon qu'ils pourraient faire au bon moment des Roumains de la Macédoine, serait peut-être un excellent moyen d'obtenir en échange de la carte blanche donnée à la Bulgarie en Macédoine le fameux quadrilatère formé par Routschouk, Silistrie, Varna, Choumla. C'est là une pure chimère. Je crois connaître assez les Bulgares pour assurer que le .gouvernement de Sofia
serait disposé aux plus graves éyentualités plutôt que d'abandonaer à la Roumanie les terres vraiment bulgares enfermées en ces quatre villes. A Bucarest, d'ailleurs, beaucoup d'hommes politiques s'en rendent bien compte. Il y a un peu plus d'un an, M. Stourdza, comprenant l'inutiUté des dépenses faites par la Roumanie pour l'entretien d'écoles valaques en Macédoine, supprima les crédits qui leur étaient affectés. Les chauvins ont élevé contre cette décision les plus violentes protestations. Je doute que l'avenir les justifie.
Les prétentions des Bulgares àla Macédoine sont autrement fondées. Us aspirent en somme à reconstituer ce qui a existé un instant. A San Stefano, le général Ignatieff en étendant la Bulgarie jusqu'au lac d'Ochrida a donné aux Bulgares des espérances qu'il n'est plus possible de détruire. Le souvenir de cette grande Bulgarie hj-pnotise d'autant plus les sujets du prince Ferdinand qu'ils s'y croient autorisés par des raisons multiples. Pour le prouver, ils accumulent les arguments historiques, linguistiques et sentimentaux.
Par le seul fait, disent les Bulgares, que les Serbes admettent le partage de la Macédoine, ils prouvent qu'ils n'en sont pas les vrais possesseurs : « Un père accepte-t-il le partage de son enfant? Nous autres Bulgares, sûrs de nos droits de père, nous ne voulons point partager la Macédoine, nous la réclamons tout entière. »
Cette adaptation bulgare du jugement de Salomon n'est pas sans saveur. D'ailleurs, continuent les Bulgares, il n'y a pas si longtemps, les Serbes reconnaissaient que la Macédoine est purement bulgare. Ofeïcoff, pseudonyme dissimulant mal la personnalité d'un agent officiel bulgare, actuellement en Turquie, a fait un minutieux étalage de ces arguments dans son livre la Macédoine. Il relève notamment que le Serbe Vercovitch a publié à Belgrade, en 1860, un recueil de chansons bulgares qui sont tirées des environs d'Ochrida. Dans sa préface, l'auteur, qui a imprimé son livre au moyen de subsides du gouvernement serbe, dit, d'après Ofeïcoff : « Quant à moi, j'appellerai ces chansons bulgares et non pas slaves, pour la raison que si l'on demande à un Slave macédonien : a Qu'est-ce « que vous êtes? » Immédiatement il répond : « Je « suis Bulgare. »
Depuis aussi longtemps qu'existe la principauté, les Bulgares, formellement convaincus de leur bon droit, n'ont jamais cessé de considérer la Macédoine comme devant un jour revenir à la Bulgarie.
Avec l'esprit pratique qui les caractérise, ils n'ont pas hésité, pour mieux assurer l'avenir, à entreprendre en Macédoine une propagande qui a passé par plusieurs phases.
Ses débuts remontent à une trentaine d'années. Elle eut de prime abord un grand succès, car elle fut dirigée, comme on l'a vu plus haut, contre les
-évêques grecs voleurs et contre les fonctionnaires turcs prévaricateurs. Après le traité de San Stefano, la propagande bulgare changea d'aspect : elle devint politico-scolaire.
Sous r habile direction deTexarque Mgr. Joseph, ses progrès ont été incessants. Actuellement, les Bulgares ont en Macédoine 3.000 maîtres d'école enseignant leur langue à près de 45.000 élèves. Dans les centres urbains où les Bulgares ont com- :mencé leur propagande, ils ont presque partout la majorité. A l'intérieur, ils possèdent également de nombreux points d'action. L'opinion souvent exprimée que dans tout soulèvement en Macédoine, les Bulgares auront les sympathies du plus grand nombre, semble donc conforme aux probabilités.
Ce qui incline encore à le supposer, c'est l'organisation vraiment sérieuse du mouvement révolutionnaire réalisée par le comité macédonien.
Depuis des années, les journaux d'Occident en parlent en des sens divers, mais rarement avec une suffisante impartialité. On a exploité contre ce groupement des faits incontestablement fâcheux.
Le comité macédonien se compose d'éléments variés. A côté de gens pondérés, on trouve les révolutionnaires les plus décidés aux actes sanglants. C'est certainement parmi ces derniers que quel .ques-uns n'ont pas hésité à l'emploi de moyens condamnables pour se procurer des ressources. On a envoyé, par exemple, à des étrangers, des lettres
recommandées leur intimant l'ordre d'avoir à verser au comité macédonien une somme déterminée, sous peine des plus redoutables sévices. Ce fait a été nié devant moi par quelques personnalités du haut comité directeur, mais d'autre part je connais un agent français fort sérieux qui m'a affirmé avoir vu de ses propres yeux de ces singulières lettres recommandées.
Quoi qu'il en soit de ces manœuvres, le comité de Sofia a une part considérable dans la tentative d'aff'ranchissement actuelle.
Avec des moyens matériels relativement limités, malgré les sacrifices spontanés des Bulgares de la principauté, le comité macédonien n'a pas reculé devant l'immensité de la tâche à remplir. Il semble qu'il a été hautement prévoyant. Un exemple montrera à quel point.
Des chefs macédoniens m'ont assuré cette année même avoir une sorte de tarif du prix des consciences des fonctionnaires turcs de Macédoine. En face du nom de chaque bey et de chaque kaïmakam se trouve le chiffre du backchich à lui donner, le cas échéant. On m'a encore affirmé que les fusils des dépôts militaires turcs étaient vendus dix par dix, soi-disant pour armer de prétendus bergers turcs, mais qu'en réalité, ces fusik passaient aux mains d'affiliés au comité macédonien.
Les rivalités de personnes, il est vrai, ont enrayé et enrayent encore au sein de cette organisation le
grand mouvement d'ensemble nécessaire pour secouer le joug turc.
Deux hommes personnifient les tendances opposées. Boris Sarafoff et Stoyan Michaïlowski.
Le 21 juillet 1901, je vis Boris Sarafoff à Sofia, dans la prison où il était détenu à la demande du gouvernement russe, qui, affirmait-on, trouvait alors son action trop dangereuse. Sarafoff est né à Lubekovo en Macédoine. Il a étudié au gymnase de Salonique et est entré ensuite à l'école militaire de Sofia. Devenu lieutenant dans l'armée bulgare, il quitta le service en J 895 et entra en insurgé en Macédoine. Il a maintenant trente-deux ou trentetrois ans. A la suite d'incidents divers, il dut quitter en septembre 1901 la direction du comité.
M. Michaïlow^ski, professeur de littérature française à l'Université de Sofia, élu par une assemblée formée d'environ deux cents délégués des groupes locaux, lui succéda. Le but de M. Michaïlowski est très sensiblement le même que celui de Boris Sarafoff, mais sa tactique est différente.
D'après M. Michaïlowski, il y a deux moyens de trancher la question macédonienne. L'un consiste à revendiquer la Macédoine en se plaçant sur la base nationale. Mais le principe historique prête à des interprétations trop diverses pour être d'un effet sûr. Le second moyen est de se placer sur le terrain de la civilisation. Il comporte un appel à la solidarité humaine. C'est ce procédé que préconise
M. Michaïlowski. Il déclare avec insistance admettre la formule de Gladstone : « La Macédoine aux Macédoniens. » Il affirme même être disposé à accepter que l'Europe prenne toutes les dispositions qu'elle jugera nécessaires pour empêcher, si elle le trouve mauvais, la division de la Macédoine entre la Bulgarie et la Serbie. Afin de faire pénétrer ces idées, M. Michaïlowski vient d'exécuter un voyage de propagande à Vienne, à Paris et à Londres.
Le comité macédonien, fonctionnant un peu à la façon des anciennes sociétés secrètes italiennes, s'il compte encore sur l'opinion publique, n'attend plus qu'un appui médiocre des divers gouvernements. Sa tactique générale consiste à forcer par des explosions locales d'abord l'attention, puis l'intervention européenne.
Cette action et ces tendances sont singulièrement gênantes pour le gouvernement du prince Ferdinand. Le cabinet de Sofia ne peut évidemment pas envisager sans sympathie l'idée de voir son pouvoir étendu vers le sud, de trouver à la principauté, qui alors deviendrait royaume, une issue sur la mer Egée, soit par Salonique, soit par Kavalla.
D'autre part, ne voulant pas se brouiller de nouveau avec Pétersbourg et comprenant en outre 4e danger de toute action intempestive, le gouvernement de Sofia s'est vu et se voit contraint de re-
fréner des ardeurs dangereuses tout en étant sympathiques.
En 1901, le ministre de la guerre a interdit plusieurs fois aux officiers bulgares de faire partie des comités macédoniens. Dans une circulaire confidentielle où il répétait cette défense, il l'appuyait du triste exemple des officiers de l'armée grecque qui n'avaient point hésité à faire partie de l'Hétairie, ce qui, cependant, dans la guerre avec la Turquie, n'empêcha pas les Hellènes d'être vaincus.
Malgré tous les efforts, les suspicions des États voisins se traduisirent parle langage de leur presse. Le 16 avril 1902, le Journal officiel de Bulgarie y répondit en déclarant : « Le gouvernement n'hésitera pas à mettre la main sur les comités, non seulement au nom des lois, mais aussi pour la cause nationale bulgare. »
Puis la terreur grandit en Macédoine, l'insurrection s'étendit, les réfugiés se pressèrent à la frontière bulgare. Le ministre des affaires étrangères du prince Ferdinand, le D-^ Daneff, donna une fois de plus aux puissances l'assurance de la neutralité de son gouvernement, mais il ajouta « qu'il lui était impossible de faire emprisonner tous les désespéré* qui ne demandaient qu'à mourir ».
A la fin de novembre, M. Daneff déclara à un journaliste de Budapest :
« La question macédoine domine depuis des^^ années notre politique extérieure et intérieure et
absorbe toute notre énergie, de façon que nous sommes hors d'état de travailler à un relèvement plus rapide de notre pays.
« Nous serions heureux si les grandes puissances réussissaient à obtenir pour la Macédoine des réformes étendues capables de localiser cette grosse question pour plusieurs dizaines d'années et mènae pour une période indéterminée. »
Peu après ces paroles pondérées, l'horreur de la répression turque s'accentua. Les bandes de réfugiés macédoniens s'entassant autour du monastère de Rilo,il rallut bien aviser et parer à leur détresîse. Le 18 décembre 1902, M. Daneff demanda donc au Sobranié l'ouverture d'un crédit de 50.000 francs destiné à satisfaire aux plus urgents besoins. Le crédit fut voté à l'unanimité.
Cette rapide accumulation de réserves diplomatiques et de nécessités pressantes contradictoires permet d'apprécier combien difficile, combien angoissante est la situation à Sofia.
A Belgrade, elle n'est guère moins délicate. Les sujets du roi Alexandre remontent jusqu'à l'empereur Douclian pour établir leurs titres historiques à un morceau de Macédoine. Leur luxe d'arguments ne le cède en rien à celui des Bulgares, mais le congrès de Berlin entama largement leur idéal. S'il restreignait l'ambition bulgare, Bismarck, en donnant la Bosnie et l'Herzégovine à l'Autriche, coupait les Serbes de l'Adriatique et les contrai-
gnait presque à chercher une issue vers la mer Egée par la Macédoine. De cette nécessité naquit la propagande serbe en Turquie d'Europe et, par suite, la concurrence serbo-bulgare.
La propagande serbe n'est sérieusement menée en Macédoine que depuis une quinzaine d'années. Étant plus récente, elle a nécessairement eu moins de succès que la propagande bulgare. Les Serbes se plaignent, non sans justice, de se trouver placés dans des conditions de lutte très inégales. Soit par suite d'une volonté bien arrêtée, soit simplement par indolence, les Turcs ne font pas entrer les Serbes en ligne de compte dans leurs statistiques^ des nationalités. A Belgrade, on s'en plaint amèrement^ quoique l'inconvénient soit relatif. Quel homme sérieux aura jamais l'idée fâcheuse de chercher une base de raisonnement ou de discussion dens les statistiques ottomanes ?
Leur situation religieuse met encore les Serbes^ dans un grand embarras. Les Bulgares, ayant un exarque, peuvent se réclamer de lui; mais lc& Serbes, comme je Tai dit plus haut, n'ont pas d'Église nationale ; ils sont simplement orthodoxes et, vôle7is nolens^ dépendent du patriarchat grec, qui les dessert pour le plus grand bien de l'hellénisme.
Malgré ces difficultés, les Serbes propagandent avec énergie.
Au point de vue territorial, leurs prétentions s'étendent sur la Vieille Serbie, que les Bulgares ne
leur contestent pas, sur tout le sandjak (arrondissement) d'Uskub et sur la partie nord-ouest du vilayet (province) de Monastir.
La seconde moitié du vilavet de Kossovo comprend le sandjak d'Uskub, situé sur les confins occidentaux de la Serbie et de la Bulgarie. Il est fort étendu. Sa possession est capitale pour celui qui, plus tard, dominera la Macédoine. Le sandjak d'Uskub est donc l'objet d'ardentes convoitises. A la vérité, les Serbes reconnaissent que ce territoire est loin de ne contenir que des Serbes, mais à Bel-^ grade on attribue une importance si considérable à la possession de la plaine de Kossovo que, pour l'obtenir, on est décidé à passer sur toutes les autres considérations. « C'est pour nous une question de vie ou de mort », me disait un très haut fonctionnaire serbe.
Les Serbes demandent en somme que la Macédoine soit partagée de la façon suivante : la frontière actuelle descendrait du nord au sud, les Bulgares restant à Test du Vardar avec Kavalla sur la mer Egée et la Serbie y débouchant par Salonique.
Cet objectif amène les Serbes à repousser avec énergiela demande d'autonomie que font les comités macédoniens. « La Macédoine, disent les Serbes, n'a ni unité politique, ni unité nationale, ni unité ethnographique, ni unité religieuse. L'autonomie ne satisferait pas des intérêts si divers. La multitude de sentiments si variés ne pourrait que pro-
duire de sérieux désordres. Ce qu^il faut, ce sont simplement des réformes administratives. Elles sont d'ailleurs plus faciles à réaliser que l'autonomie, car l'autonomie c'est demander l'abandon de quelque chose au sultan, tandis qu'il lui est beaucoup plus difficile de se refuser à l'introduction des réformes. »
En réalité, ces distinguo subtils proviennent uniquement de ce fait que les Serbes croient que la concession de l'autonomie serait fatale à leurs projets d'avenir.
Leur propagande étant beaucoup moins avancée que celle des Bulgares, ils redoutent que la réalisation de l'autonomie ne soit qu'une étape servant à préparer la réunion de toute la Macédoine à la Bulgarie, comme le fait s'est produit pour la Roumélie orientde en 1885.
Ces prétentions inconciliables des Bulgares à toute la Macédoine et des Serbes à la moitié constituent un grand obstacle à la bonne entente des gouvernements de Sofia et de Belgrade. Leur rivalité se manifeste surtout en territoire turc. Uskub, sur les bords du Vardar, fleuve rapide, aux eaux fangeuses, est le centre de la lutte serbo-bulgare. C'est une ville de 30 à 35.000 habitants, dans une vaste vallée bordée de hautes montagnes. Du mamelon où se dressent les vestiges de l'ancienne forteresse, on peut voir d'immenses cimetières turcs dont les stèles par centaines de mille attestent la
grandeur passée. Aujourd'hui, la bataille a encore lieu à Uskub avec une àpreté singulière, mais sous une forme nouvelle. Les Bulgares défendent ce centre contre les Serbes, et les Serbes, avec vigueur, y attaquent les Bulgares et les Grecs.
La question Firmilian qui, l'été dernier, a passionné les Balkans, illustre curieusement cette rivalité intense.
Autrefois, le métropolite (évéque) d'Uskub fut un Serbe ; puis, à la déchéance des royaumes slaves, le patriarchat grec s'empressa d'y installer un Grec.
Il y a cinq ou six ans, le patriarche orthodoxe de Constantinople, moyennant, assure-t-on, des avantages matériels importants, consentit à ce qu'un Serbe fût nommé à Uskub. Grâce aux Russes qui travaillaient déjà à neutraliser la propagande bulgare, les Serbes obtinrent ainsi la nomination de Mgr Firmilian comme métropolite de l'éparchie (évêché) d'Uskub. Mais, après le firman du sultan, la confirmation canonique, c'est-à-dire la consécration, était nécessaire. Elle n'eut lieu qu'en 1902, après les plus extraordinaires péripéties, après l'opposition la plus violente des Bulgares et des Grecs mis d'accord pour une fois par leur commune volonté d'entraver les progrès des Serbes.
Les détails de cette lutte singulière ne sont pas sans saveur.
Il y a quatre ans, on tenta déjà de sacrer
Mgr Firmilian à Salonique, mais les Grecs, avertis à temps, réussirent à l'empêcher. En 1902, les Serbes, toujours soutenus par la Russie, revinrent à la charge. A la suite de leurs instances, le patriarche grec de Constantinople Joachim III dut enfin donner à Mgr Firmilian l'ordre de venir à Salonique, mais il eut soin de ne pas transmettre au métropolite de cette ville, Mgr Anastasios, personnellement fort mal disposé pour Mgr Firmilian, l'invitation de procéder à ce sacre et de réunir les trois évéques indispensables à la cérémonie. Le rusé patriarche, sachant bien qu'à Salonique, où les Grecs sont puissants, des manifestations hostiles se produiraient, espérait ainsi, tout en ne refusant pas de suivre les directions de la Porte, retarder encore de quelques années l'intronisation de Tévêque serbe d'Uskub.
Au début tout alla selon ses calculs. Mgr Firmilian arriva trop tôt à Salonique. Aussitôt, les représentants de la communauté grecque, bien stylés, élevèrent de véhémentes protestations. Le métropolite Anastasios communiqua au patriarche leurs doléances. Celui-ci n'eut garde de répondre. Bientôt une pétition de notables grecs circula. Rapidement, elle fut couverte de six cents signatures et remise au consul général serbe, au patriarche et au métropolite, mais non point au vali. Les Grecs vinrent enfin trouver le représentant du sultan. A toutes ses questions, ils répondirent : « Nous agissons
ainsi parce que Firmilian est un Serbe. » Le vali de Salonique, qui n'aime ni les Grecs, ni les Serbes, ni les Bulgares, leur répondit : « Il ne s'agit point ici de politique, mais d'affaires religieuses. » La résistance inerte des Grecs et des Bulgares n'en persista pas moins. Elle s'accentua au point que bientôt on craignit des troubles. Pendant ce temps, Mgr Firmilian était échoué au plus brillant hôtel de Salonique, tiraillé entre les conseils des agents serbes et russes.
Les 23 et 24 juin, je le vis dans ces instants douloureux. Je trouvai Mgr Firmilian au milieu du luxe faux et criard d'un hôtel d'Orient réputé confortable. J'étais en présence d'un homme barbu, de taille moyenne, au nez large et écrasé. Il égrenait entre ses doigts un chapelet aux grains d'ambre gros et oblongs. Derrière sa tête pendait une petite natte de cheveux liés par un ruban de moire. Une large ceinture de velours bleu très foncé lui ceignait la taille.
Il me dit son chagrin, et certes, pendant quelques jours, la situation de ce pauvre prélat fut rien moins qu^en viable.
Chez les Serbes, l'irritation croissait rapidement.
Leur espoir résidait dans la Russie, qui s'était engagée à fond en leur faveur. De fait, M. Zinoviefl, représentant du tsar à Constantinople, travaillait si activement à obtenir le sacre de Mgr Firmilian qu'il renonça à l'un de ses congés.
L'ambassadeur de Russie multiplia ses démarches auprès de la Porte. Enfin le patriarche grec télégraphia à Salonique que Mgr Firmilian serait sacré au mont Athos.
Sur la sainte montagne se trouvent des monastères grecs, roumains, serbes et russes, mais tous, y compris ces derniers, sont placés sous la juridiction du patriarche grec. L'ensemble des vingt grands couvents du mont Athos forme une sorte de république monacale, gouvernée par le protat ou assemblée composée des délégués de chaque monastère.
Lorsqu'à propos de Mgr Firmilian, le protat fut consulté, les délégués des couvents se prononcèrent à la quasi-unanimité contre le sacre de Tévêque serbe au mont Athos. Ces saints hommes, qui dans toutes les circonstances angdogues ne sont que les dociles instruments politiques des gouvernements de leur nationalité, arguèrent qu'on ne pouvait point laisser les passions humaines troubler le calme de leur retraite, que si Firmilian devait être consacré pour le plus grand profit des ambitions matérielles des Serbes, ce ne serait point au moins dans un lieu voué à la seule prière.
En désespoir de cause, on résolut de consacrer Mgr Firmilian à Dédéagatch. Mais, nouvel incident : lorsque ce choix fut fait, les employés grecs du télégraphe de SfiJonique retardèrent, à ce qu'on m'a assuré, la dépêche du patriarche œcu-
ménique enjoignant à Firmilian de se rendre à Dédéagatch. Les Grecs et les Bulgares recommencèrent donc leurs protestations. Malgré tout, le sacre put enfin avoir lieu. Mgr Firmilian revint à Uskub, mais depuis lors le clergé grec refuse de citer son nom dans les prières et de le reconnaître pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour le chef ecclésiastique ortiiodoxe du diocèse d'Uskub.
Cette affaire Firmilian n'est pas seulement édifiante sur la rivalité serbo-bulgaro-grecque; elle peut avoir des suites importantes. L'hostilité du clergé grec s'est relevée si intense dans cette circonstance qu'elle incline beaucoup de Serbes à penser qu'ils doivent se séparer du patriarchat grec pour se constituer une Église nationale comme les Bulgares.
Depuis longtemps on pouvait prévoir l'éventualité de ce schisme. L'àpreté, l'intolérance des Grecs le rendent plus que jamais vraisemblable.
Sur les forces respectives des partis nationaux ou religieux en présence en Macédoine, je m'abstiendrai de donner des chiffres précis. Ce n'est cependant pas que j'en manque, c'est que j'en ai trop. Sous mes yeux s'étale un dossier abondant constitué de statistiques fournies par des Grecs, par des Serbes, par des Bulgares, par des Russes, par des Turcs. Le mdheur, c'est qu'il est impossible de les coordonner. Elles diffèrent les unes des autres dans des proportions prodigieuses. Même
celles qui sont données par deux Bulgares ou deux Serbes qualifiés, l'un à Uskub, l'autre à Salonique, relativement à un même centre de Macédoine, ne correspondent en aucune façon.
Les Serbes ne manquent point d'affirmer que, s'ils avaient du temps devant eux et un peu plus de liberté, ils arriveraient vite à avoir dans leurs écoles autant de Slaves macédoniens se disant Serbes qu'il en est se disant Bulgares dans les écoles de l'exarque. C'est possible; cependant, il paraît rationnel de penser qu'en raison de leur organisation plus ancienne, les Bulgares peuvent mordre très efficacement à l'avenir sur les Slaves macédoniens qui ne se disent point encore exar- €histes.
En ce qui concerne les langues parlées en Macédoine, la même réserve est imposée. La langue serbe ou la bulgare domine-t-elle en Macédoine? Je me déclare inapte à le savoir. A Sofia et à Belgrade on m'a fait de la meilleure foi du monde les démonstrations étymologiques les plus abondantes, et cependant elles étaient absolument contradictoires. Les plus fins philologues slaves ne peuvent se mettre d'accord entre eux; ce n'est donc pas à un Occidental sachant seulement le russe, et encore très imparfaitement, qu'il convient de trancher une question si complexe. Ce qui me paraît approcher beaucoup de la vérité, c'est que la langue parlée par les Slaves macédoniens com-
prend à la fois du serbe et du bulgare. Peut-être pourrait-on aller jusqu'à dire qu'elle constitue un dialecte suffisamment distinct pour être considéré comme une langue au même titre que le croate, que le serbe ou que le bulgare? On peut de même admettre que la population slave de Macédoine n'est ni complètement serbe ni complètement bulgare; qu'elle est « hermaphrodite », comme me le disait un interlocuteur qui occupe à Belgrade une position éminente.
Dans l'ardeur de leurs rivalités, les peuples de Macédoine oublient d'ailleurs un fait qui un jour aura peut-être une importance capitale.
Les Grecs veulent triompher des Slaves; parmi les Slaves, les Bulgares veulent triompher des Serbes et réciproquement, mais tous oublient que Salonique, point d'aboutissement de leurs communes ambitions, n'est ni une ville serbe, ni une ville bulgare, ni une ville grecque, mais une viUe juive.
Sur 120.000 habitants, Salonique compte une population de plus de 80.000 juifs, qui, par leur àpreté et leur solidarité, sont les vrais maîtres du pays. La richesse est entre leurs mains. L'or leur donne le pouvoir sur les fonctionnaires turcs. Leur discipline a eu raison de la frivolité des Grecs. Partout, dans l'intérieur, les riches juifs de Sdonique ont des comptoirs. Ils ont ainsi tendu sur toute la Macédoine un réseau d'influence. Actuellement,
sans doute, ils restent politiquement silencieux; mais qu'on suppose la question macédonienne posée : est-il vraisemblable d'admettre que cet élément ethnique, qui possède dans le monde entier des appuis nombreux dont de retentissants exemples ont permis d'apprécier la force, se laissera bénévolement attribuer à la Bulgarie ou à la Serbie? Il est permis d'en douter et de croire que les rêves des Serbes et des Bulgares peuvent fort bien être compromis au dernier moment par l'action d'un élément nouveau dont ils paraissent jusqu'ici méconnaître la puissance.
Au lieu de s'affaiblir mutuellement, Serbes et Bulgares feraient mieux de trouver une solution moyenne et conciliatrice. Plusieurs fois déjà, des essais d'entente ont été faits entre hommes politiques de Sofia et de Belgrade. Ils ont tracé la vraie voie à suivre. Les arguments historiques que Serbes et Bulgares invoquent séparément peuventils être décisifs? Le Bulgare Siméon le Grand a gouverné jadis la Macédoine, mais le Serbe Douchan le Grand a également régné sur elle. A la vérité, en Macédoine, Serbes et Bulgares se complètent réciproquement. Ils forment une population active, laborieuse, militaire, très propre aux travaux de la terre. Si elle végète dans une situation lamentable, la faute en est au joug turco-albanais. Rien ne peut mieux l'établir que ce seul fait : en Macédoine, pays admirable, fait pour la colonisa-
tioii, OÙ la race est saine et naturellement prolilifique, la population, toujours clairsemée, diminue avec une effroyable rapidité. Les exactions et les tortures sont la cause de cette œuvre néfaste. Une bonne administration pourrait tout réparer. Quelques années de sécurité et la Macédoine deviendrait une région magnifique. Voilà ce qui certainement pourrait être, mais quand cela sera-t-il?
Depuis septembre, l'insurrection dure. En maintes rencontres, les bandes bulgares ont obtenu de nombreux succès sur les troupes turques. Ce ne sont point les grandes batailles dont on attend toujours l'annonce en Occident, mais c'est la guerre de partisans, la lutte de guérillas, aussi incapable de produire vite des résultats décisifs que d'être étouffée rapidement.
Le gouvernement turc fait cependant pour y parvenir les plus grands efforts. Au cours de 1902, il a mobilisé progressivement des bataillons de rédifs (réserve), puis des bataillons d'ilavehs (troupes auxiliaires). Fin novembre, un iradé autorisa le ministre de la guerre à conclure un contrat avec la maison Krupp pour l'achat de 96 canons et à acheter en Allemagne 22.000 fusils Mauser, le tout représentant une valeur de 900.000 livres turques. Fait plus significatif encore, parce que plus exceptionnel dans les usages financiers ottomans, le 16 décembre, le sultan a remis une somme de 84.000 livres turques pour
payer la solde arriérée de ses troupes dans les garnisons de Macédoine. L'artillerie turque qui se trouvait encore répartie sur la frontière grecque a été dirigée au nord vers la frontière bulgare et Ton a fait venir d'Asie Mineure 20.000 hommes d'infanterie pour renforcer les troupes qui, déjà si nombreuses, occupaient la Macédoine.
Il ne faut donc pas se le dissimuler, la Turquie, conseillée de Berlin, se prépare non seulement à écraser l'insurrection, mais encore à une guerre éventuelle avec la Bulgarie.
Depuis quelques mois, autour du monastère de Rilo, le plus saint des lieux sacrés bulgares, les réfugiés macédoniens se groupent par milliers à l'abri du drapeau de la principauté. Femmes et enfants sont dans un état d'indicible détresse et fuient les persécutions des réguliers turcs. Tous racontent des choses inouïes sur les atrocités dont ils viennent d'être les témoins ou les victimes.
Le 4 décembre 1902, dans le village de Nédohyrsco, les soldats turcs, après avoir attaché solidement les hommes capables de résister, ont violé leurs femmes sous leurs yeux. Les réguliers d'Abul-Hamid distribuèrent ensuite des coups de crosse aux maris, leur broyant les os ou les brûlant au fer rouge.
La terreur redouble partout et des softas venus de Constantinople prêchent en Macédoine la guerre sainte contre les chrétiens.
Tous les peuples des Balkans sont tendus sur les événements qui s'approchent. Chacun d'eux €roit y trouver la réalisation de son idéal. Or, cet idéal, la plus brillante valeur est impuissante à le satisfaire. La configuration politique de la péninsule des Balkans dépendra demain comme hier de la volonté des grandes puissances.
Des considérations variées doivent guider les divers gouvernements à travers les difficultés de la question macédonienne. Selon que les grands États qui pèsent sur la direction des affaires du continent ont des ambitions territoriales, commerciales ou simplement morales, leur ligne de conduite dans la péninsule balkanique se ressentira nécessairement du but ouvertement ou secrètement poursuivi.
Sans nul doute, à Berlin, on ne verrait pas sans un extrême déplaisir un accroissement de la Bulgarie ou de la Serbie. La raison en est simple. Chacun de ces deux États se trouve sur la route de l'Orient. Il constitue par suite un obstacle aux projets de ces trafiquants de Brème et de Hambourg, de ces financiers de Berlin qui voient dans Trieste et dans Salonique les futurs entrepôts de PAlle-
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magne au sud de l'Europe, en attendant que la politique de Guillaume II ait assuré au germanisme,, par la construction de la ligne de Bagdad, la possession de l'Asie Mineure, c'est-à-dire de la route la plus courte pour les Indes.
Certes, cette politique n'est encore que difficilement avouée, mais, avec une infinie souplesse et une variété de jeu dont la diplomatie prussienne a depuis plusieurs siècles acquis l'aisance, elle ménage pour l'avenir la grande fortune pangermaniste, celle qui doit soumettre politiquement et économiquement aux « directions » des HohenzoUern l'immense bande de terre reliant la mer du Nord au Bosphore et au golfe Persique.
Ce travail d'aménagement, les hommes de Berlin n'ont point la maladresse d'y procéder toujours par eux-mêmes ou avec une sotte ostentation. Ils savent, au contraire, avec une ingéniosité à laquelle il faut rendre justice, faire servir à la plus grande gloire (le l'Allemagne des voisins fâcheusement inconscients et ceux-là même précisément destinés à faire demain tous les frais de la grandeur germanique.
Lorsqu'on parle de la politique allemande dans, les Balkans, il faut tout d'abord se pénétrer de ce fait que ses éléments les plus saisissables pour le public doivent être recherchés non pas à Berlin, mais à Vienne.
L'Autriche, pays de majorité slave, travaille depuis longtemps pour le roi de Prusse. Si éton-
liante que soit la chose, elle est ou du moins elle a été jusqu'à présent.
Depuis Sadowa, Berlin opprime Vienne. De 1866 à 1903, la période est longue et cependant l'Autriche n'a point su secouer le joug. Il y a toutefois progrès. A l'époque du Congrès de Berlin, en 1878, le chef des Hahshourg ne songeait même pas à discuter les « directions » que lui imposait le prince de Bismarck. Maintenant, on constate facilement des velléités d'indépendance.
Le chancelier de fer a donc dicté à l'Autriche sa politique balkanique. Il lui a commandé de descendre vers le sud. Pour la séduire, il lui montrait <lans le lointain, sur le bord des flots bleus de la mer Egée, cette proie captivante : Salonique. L'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine fut la première manifestation tangible de la docilité autrichienne. Il faut le reconnaître, la tentation était forte. Le magnifique territoire formé par la Bosnie «t l'Herzégovine ne pouvait que sembler à l'Autriche un cadeau splendide valant bien les difficultés, les millions et les hommes qu'il coûta. Le gouvernement de Vienne se passionna pour une entreprise peut-être rémunératrice en elle-même, sans se douter suffisamment que si, pour l'instant, il trouvait à l'opération certains avantages, il ne faisait que préparer l'avenir au plus redoutable de ses adversaires.
Quoi qu'il en soit, l'Autriche devint aux yeux du
monde le pionnier de l'influence allemande dans la péninsule balkanique. La monarchie des Habsbourg assuma toutes les obligations matérielles d'une mise en valeur difficile et supporta l'effet de toutes les suspicions qu'infailliblement devait susciter une telle politique. Depuis lors, la diplomatie autrichienne a travaillé avec méthode les Balkans. Elle entretient un peu partout dans la Péninsule des agents secondaires, discrets, tenaces, imbus parfois des procédés de la vieille école, mais qui n'en obtiennent pas moins, grâce à leur parfaite connaissance du pays, d'indiscutables résultats.
En Albanie surtout, l'Autriche a su se créer des centres d'influence parmi les Albanais catholiques qu'elle oppose aux Serbes de la Vieille Serbie. Les hypothèses d'intervention armée ont été également étudiées par l'état-major viennois; l'attaché militaire d'Autriche-Hongrie à Constantinople a maintes fois parcouru en tous sens la Turquie d'Europe. En juin dernier, il sillonnait encore toute la Macé^ doine. \
En réalité, la politique suivie par l'Autriche dans les Balkans, sur les suggestions de Berlin, est extrêmement dangereuse pour la monarchie des Habsbourg. Qu'on suppose en efi'et réalisé ce qui semble être le rêve du gouvernement de Vienne, c'est-à-dire une Autriche s'étendant jusqu'à Salonique. Qu'en résultera-t-il? Tout d'abord un déséquilibre certain de cet État, mosaïque de peuples,
qui précisément ne subsiste que grâce à l'agencement ingénieux des contrepoids qui la composent. Or, cette perte du centre de gravité politique entraînerait inévitablement de fâcheuses conséquences ; il serait également néfaste aux deux éléments qui, malgré leur antinomie journalière, concourent en réalité à la vitalité de la Cisleithanie, à l'élément allemand et à l'élément slave. Sans contestation possible, l'influence de l'élément allemand viennois se trouverait nécessairement amoindrie par l'introduction dans l'empire de Slaves et d'Albanais macédoniens. D'autre part, ces derniers seraient un danger, réunis dans les mêmes frontières, pour les Slaves du nord de la Cisleithanie qui, comme les Polonais et surtout les Tchèques, aspirent à jouer un grand rôle dans l'Autriche naissante à forme fédéraliste. Or, ce rôle, il faudrait le partager avec les Slaves du Sud qui, alors, seraient plus nombreux que ceux du Nord. Quant aux Slaves des Balkans, gagneraientils eux-mêmes à cette solution? C'est encore douteux, car ils se trouveraient brusquement unis à des populations plus avancées qu'eux dans la voie de la civilisation et qui, pour cette cause, s'attribueraient une sorte de droit de tutelle, lequel deviendrait rapidement intolérable. A cet égard, ce qui se passe en Bosnie et Herzégovine en est un exemple probant.
Donc, s'il est exact que la mainmise effective de
TAutriche sur une partie de la Macédoine est un jour une application directe des intentions bismarckiennes, il est également probable qu'elle portera des conséquences fatales à l'Autriche et à ses peuples. Il semble d'ailleurs qu'on commence à le comprendre à Vienne. En juin 1902, on apprit que le consul d'Autriche-Hongrie à Monastir avait chargé un maître d'école indigène de composer une grammaire de la langue macédonienne. Cet incident indique-t-il que le ministère de Ballplatz admet la nécessité d'une Macédoine autonome? Bien des signes, comme on va voir, autorisent à le supposer.
Il n'y a pas encore beaucoup d'années les Russes proclamaient ouvertement leur volonté de prendre Constantinople. Jadis, cet objectif impliquait l'extension de la puissance tsarienne sur toutes les terres s'étendant de la Bessarabie jusqu'à Stamboul. La constitution successive de la Roumanie et de la Bulgarie a amené un abandon forcé de ce plan primitif. L'habile direction de la politique beriinoise a fait le reste; elle n'a pas peu contribué k engager la Russie en Extrême-Orient, absorbant ainsi toute l'activité des diplomates moscovites en dehors de leurs limites d'action traditionnelle. Aujourd'hui, les jeunes États des Balkans forment une barrière puissante aux vieilles ambitions russes. On le comprend à Pétersbourg; on y accepte le fait accompli, non sans mélancolie, mais l'on n'a peut-être pas
encore renoncé aux rêves d'antan d'une façon assez ouverte pour que les Serbes et les Bulgares cessent de supposer quelques fâcheuses arrière-pensées à la diplomatie tsarienne. Une évolution qui peut être féconde a cependant commencé. Après avoir été longtemps en défiance à Tégard de T Autriche, la Russie a compris Tintcrèt qu'il y a pour elle à ne plus vivre avec le gouvernement de Vienne sur l'ancien pied de guerre. Le pacte austro-russe de 1897 est né de cette conception plus sage et plus juste. Bien des Slaves des Balkans, qui ont vu dans cet accord une faiblesse du gouvernement de Pétersbourg, l'ont jugé néfaste.
Cette façon d'envisager les choses n'est peut-être pas la plus exacte. Le pacte de 1897 présente d'abord l'avantage considérable d'avoir rétabli, en dehors de Berlin, de bonnes relations entre Vienne et Pétersbourg. En outre, si l'entente austro-russe est développée avec inteUigcnce et méthode, elle peut porter dans l'avenir les plus heureuses conséquences, précisément pour ces mêmes petits peuples balkaniques qui, au début, en ont si grandement redouté les effets.
Il est beaucoup de Russes, je le sais, qui n'admettent point ces vues, selon eux trop modernes. Il m'est arrivé souvent do contrister d'excellents amis, sujets du tsar, en leur exposant des idées que je crois indispensables non seulement au bien des peuples balkanique, mais même, et peut-être
surtout, au maintien de l'influence russe des Balkans. Il y a quelques mois, j'écrivis dans un journal de Paris, à propos de la Macédoine, des articles où je préconisais la réunion d'une conférence européenne pour obtenir du sultan l'introduction des réformes promises par l'article 23 du traité de Berlin. Je reçus aussitôt plusieurs lettres d'amis russes me prenant très vivement à partie, parce que j'introduisais dans la question macédoine un facteur collectif européen sans réserver la solution du problème au seul élément russe. Ce sont ces notions, selon moi attardées, qui entretiennent la méfiance des Bulgares à l'égard de Pétersbourg. Il faut pourtant s'en bien persuader : plus l'État dirigé si habilement par le prince Ferdinand s'affermit et plus l'esprit d'indépendance se fortifie dans la principauté. Ce fait n'est d'ailleurs qu'une manifestation nouvelle de la tendance qu'on peut constater dans toute l'Europe centrale. A mesure que les petits peuples slaves progressent et passent de leur oppression ancienne par le germanisme à une vie plus libre, ils gardent bien leurs sympathies morales pour la Russie et pour le slavisme, mais l'extension de leur propre personnalité les rend nettement hostiles à toute politique russe panslaviste, c'est-àdire annexionniste directement ou indirectement. En Macédoine, la méfiance contre la Russie est plus apparente encore qu'en Bulgarie. A l'heure actuelle, la plupart des Slaves macédoniens attri-
buent, injustement d'ailleurs, à la seule Russie, le maintien de la situation abjecte où ils se trouvent. « La Russie a été jusqu'à présent le plus grand obstacle au règlement de la question macédonienne » , dit le Mouvement macédonien^ organe dévoué à Boris Sarafoff (20 décembre 1902). Cette conviction fondée ou non, peu importe,a développé parmi ces Bulgares ou ces Serbes macédoniens un sentiment de haine véritable contre tout ce qui est moscovite, ce dont malheureusement on se doute trop peu à Pétersbourg et à Moscou.
Le moment cependant est venu où les Russes ont un intérêt pressant à admettre que les anciennes théories panslavistes n'ont aucune chance d'aboutir, et qu'en poursuivre la réalisation chimérique est simplement détruire ce qui reste d'influence russe dans les Balkans. La véritable tactique à adopter pour le gouvernement de Pétersbourg semble être de comprendre qu'il a tout à gagner à la solidarité slave, en laissant se développer et même en aidant à se développer les peuples slaves des Balkans et de l'Europe centrale.
Cette évolution d'esprit nécessaire paraît en voie de se faire. Dans les derniers mois, l'opinion russe vient de passer par des phases très distinctes. En août, le Novoié Vrémia^ commentant le congrès macédonien, déclarait que la Macédoine ne devait pas compter sur l'autonomie. Les Novosti eijouiaiQni qu'une pareille solution serait une faute. LaMacé-
doine devait se contenter des réformes que lui accorderait la Turquie.
Le 15 décembre, le Messager de l'Empire, tout en promettant de faire des efforts en faveur des réformes, condamnait « toute tentative faite par les peuples slaves pour modifier d'une façon violente la situation garantie dans la presqu'île des Balkans par les arrangements internationaux ». Mais déjà cette note n'était plus au diapason de l'opinion russe, qui commençait à s'émouvoir. En novembre, de nombreux journaux de Saint-Pétersbourg ont publié un appel en faveur des Macédoniens, invitant à leur venir en aide et à leur envoyer des secours. A la fin de décembre, Mme de Bachméteff, femme du ministre de Russie à Sofia, se rendit à la frontière turco-bulgare pour distribuer, de la part de la société slave de bienfaisance de Saint-Pétersbourg, des vêtements et de la nourriture aux fugitifs macédoniens réfugiés autour du monastère du Rilo. Cette démarche déjà significative fut bientôt suivie de l'envoi plus expressif encore par le tsar de iO.OOO roubles pour les réfugiés macédoniens. Le voyage du comte de Lamsdorff à Belgrade, à Sofia et à Vienne vient de montrer enfin que la Russie est décidée à reprendre, peut-être, son rôle historique dans les Balkans.
L'Italie prend, elle aussi, un vif intérêt aux affaires de Macédoine. Ce n'est pas seulement parce que Salonique abrite une colonie italienne importante
(o.OOO têtes environ), mais parce que maintenant dans la péninsule italique des prétentions sur l'Albanie se révèlent peu à peu et que ces prétentions ne peuvent recevoir de sanction matérielle qu'à la suite d'un éclat violent de la crise macédonienne.
Depuis quelques années, l'Italie se livre à une propagande très active dans les milieux albanais. On attribue l'inauguration de cette politique à Crispi, d'origine albanaise lui-même, et au fait qu'un très grand nombre d'Albanais habilant en Italie la région de Brindisi et de la Calabro poussent le gouvernement romain dans cette voie.
Quoi qu'il en soit, surtout depuis le mariage de Victor-Emmuanuel III avec une fille du prince de Monténégro, l'opinion publique italienne suit avec un intérêt passionné tout ce qui se passe sur la côte orientale de l'Adriatique. Les démonstrations se succèdent et plus d'une fois déjà les cuirassés Morosini, Dandolo, Andréa Doria, Partenope ont été montrer le pavillon italien dans les ports de la côte ottomane de l'Adriatique.
On peut même admettre que les visées italiennes sur l'Albanie ont déjà fait l'échange de vues entre certaines chancelleries, car, dans une interview que M. Delcassé accorda le 3 janvier 1902 à l'envoyé du Giornale d'Italia, le ministre des affaires étrangères français constata et reconnut les « aspirations de l'Italie dans la péninsule balkanique, et précisé ment entre la Macédoine, la Serbie et l'Adriatique » ,
c'est-à-dire sur FAlbame. Depuis lors, il semble que l'opinion publique italienne, mieux informée, ait évolué. Dans ce même Giomale d'Italia^ qui avait enregistré avec tant de joie l'acquiescement du chef du quai d'Orsay, M. de San Giuliano, lequel fut ministre dans le cabinet Pelloux, chercha en août 1902 à calmer des convoitises qu'il jugeait devoir être dangereuses autant qu'improductives. Il concluait : « Le maintien intégral de l'autorité du sultan avec des réformes pratiques et opportunes dont l'application loyale soit suffisamment garantie, telle est la seule solution que l'Italie puisse et doive soutenir en Macédoine. »
Le 16 février 1903, M. Baccelli, sous-secrétaire d'État des affaires étrangères, déclara également devant la chambre italienne :
« L'Italie a toujours agi avec un double objectif : l'amélioration de la condition des populations chrétiennes des provinces européennes de la Turquie, et le maintien du statu quo territorial dans les Balkans. »
Le pacte austro-russe, visiblement renforcé par le voyage du comte LamsdorfF à Vienne, n'a peutêtre pas été étranger au nouvel état d'esprit que dénote en Italie cette déclaration officielle.
Toute la question est de savoir dans quelle mesure elle correspond aux résolutions secrètes du gouvernement romain.
Alors que TAUemagne, l'Autriche, la Russie,
l'Italie ont à atteindre des objectifs sinon territoriaux, du moins matériels, sous la forme de l'expansion commerciale, la France ne peut se proposer à propos de la Macédoine qu'un résultat moral. Pour être idéal, ce résultat n'en n'est pas moins nécessaire. Si la France recule en Orient, c'est surtout à cause de sa mauvaise direction morale. La puissance qui, il y a dix ans encore, avait la charge glorieuse de protéger seule tous les catholiques dans la vaste étendue de l'Empire ottoman, perd sa base d'influence depuis qu'elle se borne à faire payer des créances douteuses.
M. Delcassé a-t-il voulu faire rentrer la politique française dans une voie plus juste? Le Livre jaune qu'il a publié au début de 1903 autorise au moins à l'espérer. Cet ensemble de documents ^marque, ■en effet, une connaissance exacte de la situation au sud des Balkans. Sa publication a fait le plus favorable effet parmi les chrétiens de Turquie d'Europe ■et en Bulgarie (i).
En témoignant efficacement sa sympathie aux chrétiens de Macédoine, le gouvernement de la Répubhque pourrait peut-être enrayer le mal et reconquérir une partie du terrain perdu. Cette politique
(1) N'obéissant à aucun parti systématique, je tiens à signaler <;ette attitude du chef du quai d'Orsay, comme parfaitement conforme sur ce point aux intérêts français. Si dans TafTaire de Bagdad, M. Delcassé avait témoigné de la môme prévoyance et de la même perspicacité, il eût épargné éL lui-même et à son pays de bien pénibles désillusions.
non seulement serait généreuse, elle serait la plus habile. La République a un intérêt majeur à ce que la descente de l'Allemagne vers l'Orient, projetée par Bismarck et si Lien ménagée par lui, ne puisse point s'accomplir. Aujourd'hui que le pangermanisme menace, chacun doit comprendre qu'il faut lui créer une barrière. Or, rien ne saurait être plus efficace, à cet effet, que le groupement — préalablement donc le soutien — de populations qui, comme les Slaves d'Autriche, les Hongrois, les Serbes, les Bulgares et les Macédoniens, n'ont pour la France que des sympathies vraies, parce qu'ils ont réellement avec elle désintérêts communs.
La diplomatie française semble donc, sur ce points dans la vraie voie. Elle fera sagement si elle incline l'Autriche à comprendre le danger pour ellemême du glissement vers Salonique, la nécessité de favoriser les peuples slaves des Balkans, au lieu de les entraver, ménageant ainsi à l'industrie austro-hongroise presque tous les bénéfices du magnifique débouché économique des Balkans.
Et maintenant, que faire en Macédoine?
Reconnaissons tout d'abord que la cause des Macédoniens est profondément juste, que la situation où ils se trouvent ne saurait se prolonger, que leurs réclamations par conséquent doivent être prises en considération sérieuse et sympathique. Ce qu'ils demandent, en somme, c'est simplement l'application de l'article 23 du traité de Berlin, pacte international portant la signature de toutes les grandes puissances. Les Macédoniens ont donc le droit absolu de s'en réclamer. En 1880, la commission européenne pour l'application de cet article 23 élabora un programme qui, sans être parfait, était au moins une preuve de bonne volonté. Les divisions de l'Europe permirent depuis aux autorités turques d'en éluder l'exécution. (Vest ce programme qu'il faut reprendre et mettre au point, en ayant soin d'en exiger l'application aussi bien en Vieille Serbie qu'en Macédoine.
Qu'on ne se laisse pas arrêter surtout par les promesses de réformes que vient de faire et fera encore le sultan. Ces promesses sont en ellesmêmes sans importance réelle. Il ne faut pas s'y tromper. Abandonné à lui-même, Abd-ul-Hamid, le voulût-il. est totalement impuissant à faire fonctionner en Macédoine les réformes les plus essentielles. Les auteurs des exactions et «les crimes actuels sont non seulement les fonctionnaires turcs, mais encore et surtout les Albanais dont les mœurs médiévales sont demeurées sanguinaires et tyranniques à un degré inexprimable.
En face d'Albanais, les papiers que pourra signer le sultan seront de valeur nulle. Cela est d'autant plus certain que des chefs albanais commandent à Yildiz-Kiosk la garde particulière du sultan. Sous couleur de garder le Commandeur des croyants, ils font régner dans le palais une véritable et constante terreur. Comme l'histoire ancienne ou récente apprend à Abd-ul-Hamid que tous ses prédécesseurs sont morts de mort violente, une crainte, explicable après tout, l'empêche de froisser en quoi que ce soit les chefs albanais dont ce chef d'empire est en fait le lamentable prisonnier. Il en résulte qu'aucune exaction des Albanais de Macédoine ne saurait être l'objet d'une répression efficace des autorités turques, puisque, si Abd-ulf larnid l'ordonnait, il aurait presque immédiatement
à en supporter lui-même, à Constantinople, la répercussion sanglante.
Après enquête impartiale, convaincu que l'administration turque et les Albanais, les deux causes de tout le mal, ne peuvent en aucune façon se modifier d'elles-mêmes, ce que disait, le 5 novembre 1902, le Mouvement macédonien me paraît absolument juste : « Il n'est qu'un procédé efficace, il n'en est qu'un de sérieux devant la mauvaise foi ou devant l'impuissance du gouvernement ottoman : c'est une entente entre les signataires du traité de Berlin pour une action commune; et cette entente ne peut guère prendre d'autre forme que celle d'une conférence européenne. »
La grosse difficulté pour arriver à ce résultat, c'est que l'Allemagne, en soutenant le sultan, fait obstacle à l'accord de l'Europe.
En dépit des déclarations les plus correctes faites sur les bords de la Sprée, toutes les chancelleries savent qui conseille Abd-ul-Hamid. C'est de Berlin qu'on a engagé le Commandeur des croyants k accepter sans retard comme sans conviction le projet des réformes austro-russes. En retour, c'est à des officiers allemands que le padischah a voulu confier la réorganisation de la gendarmerie macédonienne. La Russie a protesté. De Berlin, on n'a eu garde d'insister, mais tout indique que le Kaiser va utiliser la crise actuelle pour resserrer encore à son profit les liens
unissant déjà si fortement la Turquie et TAUemagne.
Cette tactique se conçoit. Si Guillaume II a avantage à tenir les cercles militaires turcs prêts à une guerre contre les Bulgares, pour le cas où les événements rendraient un éclat inévitable, l'empereur allemand a, par contre, le plus grand intérêt à ce que la paix ne soit pas troublée encore en Orient.
Actuellement, il est en train de recueillir à la fois les fruits de son habile politique et surtout des fautes de ses adversaires.
Une guerre en Orient, et le commencement des travaux du chemin de fer de Bagdad, obtenu au prix de tant d'efforts, serait encore retardé.
Selon toute vraisemblance, Guillaume II va donc conseiller aux Turcs cette vieille politique dilatoire où ils excellent, mais en les invitant à la dissimuler sous des acceptations de réformes plus nettes et surtout plus rapides que jadis.
Cette tactique a d'autant plus de chances de réussir, que malheureusement les Russes semblent en faciliter le succès.
« Dans aucun cas, la Russie ne versera une goutte de sang », faisait-on dire récemment à l'ambassadeur du tsar auprès d'Abd-ul-Hamid.
Si cette déclaration d'inaction voulue a été faite, elle a^ dû rassurer également le kaiser et le padischah.
Le gouvernement de Pétersbourg aurait-il à se féliciter d'une réserve qui serait systématique et absolue? J'en doute fort. Si j'en juge par ce que j'ai constaté sur place, la Russie a déjà une situation très compromise dans les Balkans. L'abandon des Macédoniens à leur déplorable sort équivaudrait à la fin de l'influence du tsar en Turquie d'Europe.
Expulsée d'Asie par le chemin de fer allemand de Bagdad, expulsée des terres européennes de l'empire ottoman par ses propres erreurs, la Russie laisserait le champ libre au gouvernement de Berlin ; elle se replierait sur elle-même et se confinerait en Extrême-Orient, pour la plus grande gloire des Hohenzollern.
C'est là une des conséquences possibles de la crise macédonienne, et peut-être la plus grave de toutes ; car l'obstacle que l'influence morale de la Russie dans les Balkans crée aux débordements teutoniques est une nécessité impérieuse de l'équilibre européen.
Cette éventualité, le meilleur moyen de l'éviter, tout en donnant aux chrétiens de la Turquie d'Europe les réformes auxquelles ils ont droit, c'est encore d'insister pour soumettre la question macédonienne aux puissances signataires du traité de Berlin.
L'entente de l'Autriche et de la Russie est un premier pas vers la conférence européenne indis-
pensable. L'adhésion de la France paraît déjà acquise. L'Angleterre, éclairée par l'affaire de Bagdad sur les intentions de l'Allemagne en Orient, comprendra sans doute l'intérêt, dans ce cas, de l'entente commune.
L'exemple du cabinet de Saint-James entraînerait probablement le Quirinal.
Dans ces conditions, il serait bien difficile au gouvernement de Berlin de ne pas suivre les autres états, non plus seulement dans le domaine des promesses humanitaires, vagues et déclamatoires, mais sur le terrain des réformes pratiques et réelles.
Craint-on qu'un tel effort puisse aboutir à la création d'une grande Bulgarie? D'abord la Russie. l'Autriche, l'Allemagne, qui auraient certainement la prépondérance dans un tel congrès, sont d'accord pour n'en point vouloir.
En outre, si, il y a cinq ou six ans, on pouvait dire que les Bulgares macédoniens songeaient uniquement à se fondre dans la Bulgarie, aujourd'hui cette tendance n'est plus unique. A Sofia, aussi bien que dans les terres slaves soumises encore au sultan, des idées nouvelles ont germé. Le grand nombre de réfugiés macédoniens qui encombrent déjà toutes les administrations civiles et militaires de la principauté de Bulgarie commence à lasser les Bulgares. Ils trouvent que les frères macédoniens occupent vraiment trop de places. D'autre
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part, les différentes personnalités qui, depuis une dizaine d'années, ont été à la tête du mouvement macédonien, prennent le goût du pouvoir. Elles s'abandonnent volontiers à l'espoir que si un jour le succès couronne leurs efforts, elles auront la joie non seulement d'affranchir leur pays, mais encore peut-être de le gouverner elles-mêmes. Sous l'action de ces deux causes, renforcées encore par la notion plus précise de l'opposition que ferait l'Europe à la création d'une grande Bulgarie, l'idée d'une autonomie de la Macédoine, qui aboutirait non point à la fusion du nouveau pays ainsi formé avec la Bulgarie, mais à la constitution d'un État autonome, « la Macédoine », vassal si l'on veut de la Turquie, a fait de rapides progrès.
Cette intéressante conception mérite du crédit. Sans doute, comme toutes les choses humaines, sa réalisation n'ira pas sans difficultés et sans lenteurs, mais peut-être en la discutant de bonne foi, arrivera-t-on à reconnaître qu'elle contient en puissance une formule conciliatrice dont la diplomatie européenne pourrait faire son profit.
Surtout, qu'on ne vienne pas dire qu^une telle solution ne saurait être envisagée, parce qu'elle porte atteinte à l'intégrité de l'empire ottoman. Cette formule classique est constamment employée. Je prie simplement de considérer que si, à l'heure actuelle, la Turquie d'Europe a une superficie de 176.323 kilomètres et compte 6.300.000 habitants,
elle a penlu en Europe au cours du dix-neuWème siècle :
La Roiirriaoie soit 131 .020 kilom. et 5.920.000 liah.
La Serbie 48.303 2.535 000
La Biil^arit; 96.660 3.750.000
La Bosnie et riler-
zé^çovine 51.028 I.TUO.OOO
La Crète (en fait) . 8 618 307 . 000
8oil au total.. 335.629 kilom. et 14.212.000 hab.
Dans les cent dernières années, la Turquie d'Euroj.e a donc perdu près de deux fois son territoire actuel et plus de deux fois sa population présente.
Dans ces conditions, il est permis de penser que le désir de ne point commencer à porter atteinte à rintégrité de l'empire ottoman est parfaitement ridicule. Si, finalement, la solution nécessaire de la question macédonienne restreint encore le champ de la domination turque sur le continent, elle ne fera en somme que continuer une œuvre depuis fort longtemps commencée.