‹ La question d'Orient: La Macédoine. Le chemin de fer de Bagdad. Ouvrage accompagné de six cartesChapitre 34 sur 41 · AUTRICHE ET · texte numérisé non relu

AUTRICHE ET

Dans l'affaire de Bagdad, les puissances qui ne peuvent pas consentir à Thégémonie allemande sur rOrient ont commis des fautes plus ou moins graves.

La Russie et l'Angleterre ont bien lutté à Constantinople, mais séparément, puisqu'un certain état de l'opinion publique aussi répandu en Russie qu'en France est actuellement un obstacle à toute entente, même momentanée et localisée, avec l'Angleterre.

Ce fait curieux s'explique plutôt psychologiquement que rationnellement. A Pétersbourg et à Paris, on admet très bien, et l'on a raison, Tidée d'accords à conclure sur des points particuliers avec l'Empire allemand. Or, si Russes et Français ont des griefs souvent très fondés contre les Anglais, en ont-ils moins contre les Allemands"?

Le parti pris ou le point de vue sentimental, qui faussent parfois si fâcheusement le jeu de la poli-

tique extérieure, devraient donc à Paris et à Pétersbourg être écartés aussi bien des rapports avec Londres que de ceux avec Berlin. L'intérêt bien compris et sérieusement étudié dans chaque cas de la République française et de l'Empire des tsars est la seule règle inéluctable.

Quoi qu'il en soit, ce travail de mise au point des esprits n'étant pas réalisé, Anglais et Russes à Constantinople n'ont pu faire au projet de railwray allemand vers Bagdad qu'une opposition médiocre, que d'ailleurs stérilisait d'avance le concours donné à Guillaume II par la diplomatie française.

Mais s'il faut voir clairement que la partie est compromise, il convient de comprendre avec la même netteté qu'elle n'est point encore absolument perdue.

S'il est bien vrai que la France a manqué de clairvoyance, s'il est exact que les autres puissances, nécessairement hostiles au railw^ay de Bagdad, ont dû tenter la résistance dans de mauvaises conditions, les choses ne sont pas encore si avancées pour qu'une tactique bien comprise ne puisse obtenir de fort utiles résultats.

Pour concevoir cette possibilité, il faut d'abord

constater que le danger de la situation prise par

l'Allemagne en Turquie commence à apparaître et

à* inquiéter tout le monde.

- « Une dépêche de Constantinople au Daily Tele-

graphe publiait l'Eclair du 9 mars 1903, annonce que les termes de Tirade accordant là concession du chemin de fer de Bagdad ont provoqué de vifs commentaires dans les cercles politiques et diplomatiques.

« L'avis général paraît être que Tirade concède à la Deutsche Bank un tel contrôle des finances turques et des communications stratégiques qu'elle pourra diriger la politique de la Porte. Bien que la Deutsche Bank ne joue aucun rôle direct dans la concession, son contrôle sur les chemins de fer de la compagnie d'Anatolie est presque absolu. Or, c'est avec cette dernière compagnie que le gouvernement turc a négocié la convention. »

Si, au .premier moment, une pareille constatation a dû causer surtout de la stupeur chez les diplomates mal informés ou imprévoyants, il n'y a aucun doute que ce sentiment a bientôt fait place au désir de mettre une digue aux empiétements germaniques.

S'ils veulent agir, la tâche des diplomates est relativement facile. Les choses sont déjà fort avancées, soit, mais ceci ne doit pas empêcher de voir que les Allemands ne sont pas encore réellement maîtres du raiiway de Bagdad. Comme le fait remarquer très justement M. Hogarth :

« Techniquement, le tracé de la compagnie allemande du chemin de fer de Bagdad n'est point plus près de sa réalisation que n^ Tétait le projet

de la compagnie anglaise de l'Euphrate en 18S6. Un examen très rudimentaire du tracé a seulement été fait. Quant à la garantie ottomane, bien qu'elle ait été promise, elle n'est point assurée et le capital est encore à trouver (1). »

Rien n'est plus exact. Pratiquement, les Allemands ne sont sûrs de leur conquête que sur le papier.

La faible opposition qui leur a été faite de divers côtés n'a pas été inutile. Elle a suffi, en effet, pour les empêcher d'enlever d'un bloc toute l'affaire. Ils ont dû, en somme, se contenter d'une combinaison fort médiocre, puisqu'elle ne s'applique qu'à la première section de 200 kilomètres, c'est-à-dire à une très faible fraction de la ligne en projet. (V. p. 197.)

Avant que cette première section soit terminée, il se passera des années qui peuvent être utilisées avec fruit.

Qu'on suppose pendant ce laps de temps l'action à peu près concordante à Constantinople des puissances qui ont un intérêt évident à ce que l'Allemagne ne domine pas la Turquie, c'est-à-dire de la Russie, de la France, des États-Unis, de l'Angleterre, de l'Autriche, delà Serbie et de la Bulgarie; croit-on que les progrès des Allemands ne finiraient pas par être enrayés? Le succès serait sûr, si certains moments psychologiques étaient bieii choisis.

(1) National Review, mai 1902, p. 465.

Des renseignements autorisés permettent de croire que le sultan n'est pas toujours sans inquiétudes sur les suites de ses complaisances pour les sujets de Guillaume II ; on dit même qu'il commence parfois à être épouvanté de l'invasion allemande.

Ce sont là des dispositions dont des diplomates avisés pourraient tirer parti.

Il suffirait en somme de démontrer au sultan et aux Turcs la réalité des dangers auxquels ils s'exposent.

A Berlin, on ne redoute rien tant que de voir les adversaires naturels de l'Allemagne pratiquer avec suite cette poHtique.

Pour apprécier quel en serait le résultat probable, sinon certain, il suffit de lire avec soin le D^Rohrbach.

« Il est incontestable que l'ébranlement de la puissance ottomane en Anatolie signifierait la destruction de l'empire, queUeque soit la colonisation européenne, même si elle était entièrement allemande, composée d'éléments paysans en grande masse. Il n'y a aucun doute que les pionniers ainsi établis prendraient bientôt politiquement et juridiquement dans les centres urbains et dans les campagnes une place privilégiée supérieure à celle des turcs mahométans (1). »

(( Ce qu'il y a de sûr^ c'est que si les maîtres de la

(1) D' RoHRBAGH, Die Bagdadbahn, p. 19. Wiegandt, Berlin,

puissance à Constantinople pouvaient voir^ derrière nos efforts^ la possibilité même lointaine d'envoyer des dizaines de mille ou même quelques centaines de nos paysans pour s'établir sur le territoire ottoman^ il en serait fait à l'instant de tous nos plans et de toutes nos espérances en Orient, principalement en ce qui concerne l'Asie Mineure (l). » . . • . ^

: «J'ai eu plus d'une fois l'occasion de constater que précisément dans les milieux turcs élevés et instruits, notre projet de chemin de fer e&t considéré comme la préface d'une vraie prise de: possession du. pays.

— « Maintenant notre amitié est grande, mais je crains que bientôt elle ne vaille pas mieux que celle que nous avons avec les Russes ou les Anglais, qui eux aussi veulent prendre notre pays. » — « C'est par ces paroles significatives qu'un mahométan distingué et cultivé m'exprimait son opinion sur la politique germano-turque et sur la question des chemins de fer (2). »

« En vérité, on ne saurait rendre aux intérêts allemands en Orient un plus mauvais service que lorsque les gens qui se croient faussement appelés à le faire expriment publiquement leur conviction, sincère ou non, qu'une émigration allemande doit être dirigée sur le territoire turc...

« En dépit de l'estime qui existe pour le germa-

, (1) D' RoHRBACH,' DieBagdadbahn, p. 19. Wiegandt, Berlin, 1902. (2) Op. cit., p. 17.

nisme en Turquie, la méfiance contre nous n'est pas nulle (1). »

Le professeur Vambéry va plus loin. Pour lui l'action des Allemands ne s'exerce vraiment que sur le palais :

« Quant à la masse de la nation turque, je puis affirmer par expérience personnelle que les Allemands ne sont pas seulement antipathiques, mais haïs et exécrés, et qu'on ne voit en eux que des intrus avides, des étrangers rapaces et sans merci (2). »

Cet état d'esprit constitue-t-il un élément négligeable?

Quant à l'action sur le palais et sur le sultan, elle comporte sans aucun doute des modes d'influence très spéciaux que n'ignorent pas ceux qui ont pratiqué Yildiz-Kiosk. Quel que soit d'ailleurs le procédé employé^ tout se réduit à convaincre Abd-ul- Hamid de ce seul point : le succès de la colonisation européenne est la condition même du succès du chemin de fer de Bagdad; or dans l'espèce^ si cette colonisation a jamais lieu^ elle ne saurait être qu'allemande. Donc, ou l'entreprise du chemin de fer de Bagdad échouera, ou l'Asie turque deviendra une colonie allemande. Le jour où l'on aura fait cette démonstration, — et les arguments ne manquent pas, — la question sera résolue, comme le dit le D"^ Rohrbach.

(l)D' RoRBACH, Die Bagdadbahn,^. 19. Wiegandt, Berlin, 1902. (2) L* Allemagne et V Angleterre en Turquie. La Revue, diOÛi 1902, p. 272. Vambért.

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En matière de politique extérieure, l^BLp« «^ publique jouit d'une force incomparable. I^^^L««f saurait mieux le démontrer que le rôle bienfais joué dans les derniers mois par les courants l'opinion publique à propos du problème de l'Europe centrale.

Tant que les vues secrètes de l'Allemagne sur l'Autriche ont bénéficié du silence, et par conséquent de l'ignorance générale, les sociétés pangermanistes ont pu faire en Autriche une propagande aussi fructueuse que redoutable. Depuis que la grande presse, en France, en Russie et en Angleterre a signalé le danger, depuis que les tendances du gouvernement de Berlin ont été divulguées, le mouvement pangermaniste en Cisleithanie perd progressivement de sa force.

Ce succès difficilement niable prouve une fois de plus qu'un danger dénoncé est presque un danger écarté. Puisque la méthode d'appel à l'opinion publique a si bien réussi dans le cas de la question d'Autriche, pourquoi n'en pas tenter l'application à l'affaire de Bagdad?

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