OPINION OFFICIELLE DES CUBAINS SUR LA SITUATION DU CUBA
Après avoir ainsi examiné la misérable situation politique des Cubains, il nous reste à rechercher maintenant comment eux-mêmes l’apprécient, ou du moins comment, aux yeux du monde, ilsse donnent l’air de l’apprécier.
Dans une lettre qu'il nous fit l'honneur de nous écrire le 27 mars dernier (et qu’on trouvera d’ailleurs reproduite in extenso à l’'Appendice) M. Miguel Angel Campa, chargé d’affaires intérimaire de Cuba en France, nous donne tous les renseignements qui peuvent nous être nécessaires dans ce but.
Avouons toutefois et d’abord qu’à première lecture cette lettre apparaît quelque peu stupéfiante et témoigne que les Cubains :
€ Plus délabrés que Job et plus fiers que Bragance »
ont su prendre à l'Espagne, avec le grand orgueil des hidalgos, l’habitude de toujours sauver la face. D’après M. Miguel Angel Campa, en effet, Cuba con- . tinue d’être un Ætat souverain et il en donne pour preuve que l’île jouit toujours d’un corps diplomatique accrédité à l'étranger ; seulement il oublie de dire que
cette diplomatie est sous la surveillance constante des Yankees et reçoit son impulsion de Washington. Il est vrai qu'un peu plus loin il déelare : la Grande Antille est un Etat souverain dont le chef est un étranger, traduisons un fonctionnaire étranger ; mais alors que devient la souveraineté cubaine ? puisque, de l’aveu de M. Campa lui-même, le gouverneur ordonne et décrète librement au nom de la République ; certes, notre honorable correspondant ajoute « sans consulter Washingion »; mais cette simple affirmation gratuite ne nous suffit pas : il faudrait nous la prouver, ce qu’on se garde bien de faire ; et personne n’admettra qu’un pays administré par un fonctionnaire étranger, agissant sur l’ordre de son gouvernement, puisse être souverain et indépendant, alors même que ce fonctionnaire jouirait d’une initiative propre. N'est-ce pas d’ailleurs le cas de nos gouverneurs d'Algérie, d’Indo- Chine, de Madagascar ? et pourtant tout le monde est d’accord pour voir dans les contrées soumises à ces fonctionnaires de simples colonies françaises.
M. Campa continue en nous déclarant ingénument que : «la plupart de ceux qui commentent la situation actuelle de Cuba ignorent que les Américains, en intervenant à Cuba, n’ont fait qu'user du droit que les Cubains eux-mêmes leur ont concédé dans la Constitution et qui consiste à intervenir pourrétablir l’ordre quand celui-ci aura été troublé... et que le Gouvernement se déclarera impuissant à rétablir la tranquillité du pays». Estce donc que, par hasard, M. Campa ignoreraitlui-même ce point de l’histoire de son pays, ce fait de notoriété publique que les Cubains n’ont rien concédé du tout aux Yankees, mais que ceux-ci, devant leur résistance
acharnée, ont dû les menacer de leur force pour les réduire au contraire à insérer dans leur Constitution l'Amendement Plait, c’est-à-dire l'œuvre d’un fervent Américain? Plus tard, il est vrai, les dispositions de cet Amendement passèrent dans un traité: mais ce fut là, de la part des Cubains, un simple moyen de sauver la face, et ils ne s’y résignèrent d’ailleurs qu'après avoir éprouvé la vérité de notre vieux dicton : « Contre la force, pas de résistance ». Au surplus, que reste-t-il de la souveraineté et de l'indépendance d’un pays, si, comme nous l’avons déjà dit, une autre nation cinquante fois plus peuplée et plus riche a le droit d’intervenir toutes les fois que le Gouvernement manque ou est censé manquer à certaines obligations, et si elle s’est fait concéder d’avance, pour rendre cette intervention plus efficace et plus prompte, un certain nombre de stations navales, points de débarquements tout indiqués pour ses troupes ?
M. Campa nous indique ensuite qu’une Commission consultative composée de Cubains éminents travaille à rédiger les bases de nouvelles lois municipale, provinciale, électorale, et 1l s’en réjouit fort sous prétexte que les lois cubaines, (calquées sur les anciennes lois espagnoles, se prêtaient aux abus et aux fraudes ». Croit-1l vraiment que son pays aura un grand avantage à être rég1 par des lois de type américain ? Si cela est, et si telle est la pensée de ses compatriotes, nous craignons fort que les Cubains ne suivent cette même politique des grenouilles qui demandaient un roi, et que, en haine d’un mauvais état, ils ne courent vers un pire.
Rappelant que les Etats-Unis ont promis solennellement, aux Cubains d’abord, en accourant à leur appel,
ensuite au monde entier, par la voix du Président Roosevelt, que les élections auraient lieu dès qu’on aurait l’assurance du rétablissement de l’ordre et de leur impartialité. M. Campa déclare que l’île est absolument tranquille et qu’elle attend impatiemment ces élections. Mais d’abord, outre qu’il faut faire peu de cas, comme nous l’avons vu, des promesse américaines, qu'entendre par cette « tranquillité » ? Nous ne saurions appeler tranquille, en effet, un peuple qui ne reste calme que par la peur des coups et la crainte des baïonnettes yankees, rien ne prouvant qu’il continuera d'en être ainsi quand cette pression militaire cessera, d’autant plus qu’il nous souvient fort bien que, avant lintervention américaine, M. Taft fut dans l’absolue impossibilité de constituer un gouvernement cubain acceptant la responsabilité de l’ordre public.
M. Campa ajoute « qu’il n’existe pas à Cuba de parti annexionniste ou même ayant des tendances vers l’annexion », ou que, s’il en existe, ilsn’ont pas alors le courage de manifester publiquement leur opinion. Sur le premier point,qu'il n'existe pas de parti annexionniste, nous croyons avoir suffisamment démontré le contraire; sur le deuxième, que les annexionnistes n’auraient pas le courage de manifester publiquement leur opinion, 1l nous suffira, au contraire, de rappeler que c’est en grande partie sur leurs demandes que les Américains ont légitimé leur réintervention.
Enfin M. Campa conclut qu’ « 1l n’existe aucune crainte que les Etats-Unis tentent de s’annexer la République de Cuba, et qu’on n’a même jamais pu avoir de doutes à ce sujet ». [ei encore nous différons d’avis : Certes,nous avons nous-même reconnu que les Yankees
auraient préféré amener les Cubains à demander euxmêmes leur admission dans l’Union ; mais nous affirmons énergiquement à nouveau qu’il serait absolument erroné de ne voir dans les agissements des Etats-Unis qu’un acte généreux en faveur d’un peuple cherchant à recouvrer son indépendance ; ce serait méconnaitre le caractère essentiellement pratique des Américains ; on peut constater, en effet, sans les calomnier, que jamais une cause, si noble et si humanitaire soitelle, ne prévaudra contre leur positivisme ; une seule chose peut en réalité les émouvoir, leur intérêt. Or, il ne faut pas oublier que Cuba est une colomie de premier ordre, dont ils ont supputé depuis de longues années les immenses profits que son exploitation par eux et leurs seuls capitaux pourrait leur rapporter. La seule chose qui empêche aujourd’hui l'annexion immédiate, c’est que les Américains considèrent, à tort ou à raison, peu nous importe, la population de Cuba comme une population nègre et qu'ils redoutent d’accomplir le moindre acte pouvant aggraver, si peu que ce soit, l’acuité déjà excessive de la question nègre aux Etats-Unis ; mais l’expérience, tant de fois répétée et toujours constante, demeure, pour nous montrer avec quelle angélique patience ils savent attendre et choisir leur moment pour assouvir leur faim : Cuba, c’est leur immuable volonté, devra tôt ou tard leur appartenir.