CHARGÉ D'AFFAIRES DE GUBA EN FRANCE
(Document inédit)
LÉGACIGN DE CuBA Paris, le 26 mars 1907.
EN FRANCIA 25. Rue BPoissière : MONSIEUR ALEXANDRE PONS, Montpellier.
MoxsiEUR,
En réponse à votre lettre, je viens vous communiquer les renseignements que vous avez bien voulu me demander.
1° Les causes de l’insurrection du mois d’août dernier n’ont pas été autres que le mécontentement du parti libéral — un des deux partis qui se disputaient le pouvoir — d’avoir été étoufté lors des élections générales par le parti modéré gouvernemental, qui, de cette façon, obtint la réélection de tous ses candidats. L’exécutif suspendit des municipalités, destitua illégalement des gouverneurs, et les actes de pression individuels et collectifs réalisés furent si scandaleusement manifestes que les libéraux finirent par se retirer abandonnant les urnes, même avant que les élections fussent terminées.
Le parti libéral — qui dans la politique cubaine est celui qui soutient les idées les plus radicales et en quelque sorte antiaméricaines (comme le prouve le fait que l’une des bases de son programme consiste dans la lutte pacifique pour obtenir l’annulation de la loi Platt, appendice à la Constitution de la République cubaine) — n’a pas obéi en s’insurgeant contre un pouvoir illégalement constitué, aux instigations des Etats-Unis. Dès le moment où Estrada Palma et son cabinet, se considérant comme impuissants à réfréner cette protestation armée, appelèrent les Américains à leur aide, les soulevés se disposèrent à transiger avec ces derniers plutôt que de voir l’intromission de l'étranger à Cuba ; mais l’ancien gouvernement refusant d’ac-
cepter les bases proposées, démissionna en masse et laissa la République sans chefs. C’est alors que Taft, délégué des Etats- Unis et qui remplissait le rôle d’arbitre entre les deux partis, assuma le gouvernement de Pile ;
20 Cuba est actuellement une République gouvernée provisoirement par un Américain conseillé par des secrétaires d'Etat qui sont des Cubains. Le drapeau cubain est celui qui flotte sur le palais présidentiel, résidence du gouverneur et son écusson est celui qui figuresur les documents officiels. Le gouverneur ordonne au nom de la République cubaine et décrète sans consulter Washington. Le corps diplomatique accrédité à l’étranger et toujours en fonction est la preuve la plus concluante que Cuba continue d’être un Etat souverain.
Comme les dernières élections — dont la fausseté a été démontrée — ont été annulées, de même les nominations de la moitié des sénateurs et des représentants qui constituent les deux Chambres ont été invalidées. La moitié restant continue à être investie des prérogatives que les lois leur concèdent.
Dans l’acception littérale du mot «intervention », on peut dire que Cuba est un pays soumis à une intervention, mais dans un sens plus large et en droit international strict, on pourrait plutôt dire que c’est un état souverain dont le chef est un étranger ;
30 Les élections promises doivent avoir lieu dans un très bref délai.
La commission consultative composée de Cubains éminents
travaille sans relâche à rédiger les bases des lois municipale, provinciale, électorale et du pouvoir judiciaire. Cuba, en tant que pays neuf, n'ayant que quatre années d’existence, n’avait, en ces matières, que des lois incomplètes et défectueuses, calquées sur les anciennes lois espagnoles, qui se prêtaient aux abus et aux fraudes, et qui, interprétées trop librement par le pouvoir exécutif en faveur de ses intérêts, lui assurèrent le triomphe éphémère des dernières élections.
# Le pays, qui comprenait ces inconvénients, demandait des réformes dans ce sens. Dans les cercles politiques, dans la presse, on criait tous les jours, demandant les réformes jugées nécessaires, et déjà dans les Chambres avait commencé la discussion de divers projets de lois intéressant ces questions.
Les Etats-Unis ont promis solennellement, d’abord aux Cubains en accourant à leur appel, ensuite au monde entier par la voix du Président Roosevelt, que les élections auront lieu dès qu’on aura l’assurance qu’elles seront impartiales et ne seront pas une comédie comme le furent les dernières. Les lois que lon est en train de rédiger seront une véritable garantie pour les électeurs. ;
L'île, absolument tranquille, attend ce moment que M. Taft, dans une récente interview avec un reporter, a annoncé comme très prochain ;
40 Il n’existe vraiment aucune crainte de ce que les Etats- Unis tentent de s’annexer la République de Cuba. On n’a même jamais pu avoir de doutes à ce sujet — malgré la suspicion toujours démentie des ennemis des deux peuples — de la bonne foi des Américains. Dans nos luttes pour l'indépendance, ceux-ci nous ont aidés jusqu’au point d’en arriver à une guerre avec PEspagne ; plus tard, lorsque tout le monde croyait l’île annexée à perpétuité, le drapeau étoilé fut amené et la nation cubaine constituée avec un gouvernement indépendant.
Le Président Roosevelt a fait de récentes déclarations sur les intentions loyales de sa politique.
Mais la plupart de ceux qui commentent la situation actuelle de Cuba ignorent que les Américains, en intervenant à Cuba, n’ont fait qu’user du droit que les Cubains eux-mêmes leur ont concédé dans la Constitution et qui consiste à intervenir pour rétablir l’ordre quand celui-ci aura été troublé au point de menacer les intérêts étrangers existant à Cuba et lorsque le Gouvernement se déclarera impuissant à rétablir la tranquillité du pays.
Ils ne montreront certes aucune mauvaise foi et ne voudront pas rester contre la volonté des Cubains, comme le prouve le fait dene pas avoir débarqué dèsle premier jour, malgré les invitations
d’un gouvernement impopulaire qui croyait pouvoir se maintenir
à son poste avec l'appui des forces américaines.
Ils n’ont pas agi avec mauvaise foi, mais plutôt d’une façon correcte et digne dans l’affaire de l’île des Pins où eurent lieu les événements suivants.
Quelques Américains résidant dans cette île qui fait partie du territoire de la République cubaine et très riche par ses pêcheries, ses bois de construction et ses eaux thermales, se réunirent et déclarèrent ce territoire incorporé à l’Union américaine et envoyèrent une commission porter la nouvelle aux autorités des Etats-Unis, comptant sur leur appui. Or, non seulement ce projet insensé fut rejeté au Sénat, mais il leur fut déclaré qu’à l’avenir ils eussent à s’abstenir de violer les lois d’une nation amie.
Un autre fait. Il y a un peu plus d’un mois, le gouverneur Magoon essaya de lancer un décret portant l’augmentation de la garde rurale à dix mille hommes, dans le but de créer pour l’avenir une force armée capable de maintenir l’ordre.
Cuba, qui n’a fait d’autres guerres que les nécessaires pour revendiquer ses libertés et qui est un peuple essentiellement agricole et non militaire, protesta parce que cette augmentation était faite par un étranger, croyant d’ailleurs que sa réalisation enlèverait des bras à l’agriculture. Dès lors, le gouverneur suspendit la publication du décret, mais il avait montré, par sa tentative, l’intention des Américains d'éviter à l’avenir de nouvelles interventions. Quant à ce qu’on affirme fréquemment, à savoir qu'il y à beaucoup de Cubains annexionnistes, cela me parait plus quedouteux. Peut-être en existe-t-1l, mais ils n’ont pas le courage de manifester publiquement leur opinion.
Ce que lPon peut affirmer d’une manière absolue, c’est qu’il n’existe pas un parti appelé annexionniste ou ayant des tendances vers l’annexion. à
Espérant que ces renseignements pourront vous être utiles et répondent bien à votre demande, je vous prie d’agréer, Monsieur, l’assurance de mes sentiments très distingués.
MiGuEL ANGEL CAMPA,
chagé d’affaires par intérim.