‹ La Question de CubaChapitre 2 sur 3 · V *»AK · texte numérisé non relu

V *»AK

t-sl

h£OS>

Notre attention a été appelée sur no article publié par le journal (a Patrie, numéro du 17 janvier 1859, que nous reproduisons ci-après. Sa lecture nous a douloureusement étonné. Noua étions de ceux qui, après de cruelles épreuves, avaient dit à nos frères souffrants ; Espérez, la France n'a pas encore parlé, A peine remise de la tâche héroïque qu'elle accomplit en Orient, elle cherche des yeux à l'horizon un nouveau signal de détresse ; elle écoute d'où peut lui venir, à travers les mers, un autre çppel contre la violence et l'oppression. Champion du droit et de la justice, elle fera entendre sa voix en Amérique, cette vois si puissante dans les conseils de l'Europe, Soldat de Dieu sur la terre, la France y parlera aussi, s'a le faut, par la bouche de ses canons. Attende*, votre tour va arriver. Ne prêtez plus r oreille à de perfides suggestions. Lp Ywke* m combat que pour l'argent et la domination* Seul, le Frawpiî? sait tirer le glaive et vaincre an uopi du droit et pour 1* gloire.

Et nos frères attendaient l'avenir pleins de confiance, lbs voyaient déjà la France, initiatrice de toutes les grandes choses à faire, étudier celle qui lui est dévolue dans le

Ft7*3

golfe du Mexique, et comprendre que Vile de Cuba est, avaitttftit, l'arène où vont se débattre sous peu toutes les questions d'équilibre politique et d'influence européenne dans le Nouveau-Monde. Ils espéraient au moins que, grâce à l'indépendance et à la sagacité de la presse française, on verrait bientôt se débrouiller ce chaos qu'ont fait à l'entour de la question cubaine les intérêts et les passions de l'Espagne, les convoitises des États-Unis,. les ruses de l'Angleterre. Ils se disaient que le journalisme de ce pays qe deviendrait jamais la dupe de protestations mensongères, moins encore F écho de l'une de ces aspirations ou l'un de ces intérêts bâtards. Ils attendaient que la France eût pleinement instruit ce grand procès pour se prononcer ensuite dans le sens du bon droit, de la justice et de la civilisation.

Tout à coup un journal qui emprunte une grande autorité au rang semi-officiel qu'il occupe dans la presse française, a semé la consternation parmi nous.

L'article dont il est question va avoir un douloureux retentissement dans les cœurs de nos compatriotes lointains; nous nous étions donc abusé; notre droit est méconnu; la politique de l'Espagne triomphe; l'Angleterre sourit; les États-Unis voient déjà la proie entre leurs mains.

Voilà ce que nous nous disions en gémissant. Une voix amie nous a rassuré, une voix française : Parlez, nous a-telle dit, le procès n'est pas jugé sans appel ; vous n'avez pas été entendu; il y a en France un tribunal suprême qui casse les sentences arrachées à la surprise ou à l'inattention. Le chef que la France s'est donné l'a dit luimême : c C'est à l'opinion publique qu'appartient en définitive la dernière victoire. »

Et nous avons écrit les quelques pages qu'on va lire. Puissent-elles ne pas être trop au dessous de la tâche que le devoir impose à notre patriotisme. Puisse cette langue française, si belle mais si difficile, que nous n'abordons qu'en tremblant, ne point nous faire défaut quand nous soutenons la cause de la justice et de la raison.

Si nous avions dû nous borner à la rectification de quelques erreurs de fait et d'appréciation qui se sont glissées dans un article de journal, s'il s'était agi d'une simple protestation contre des tendances que nous croyons grosses de périls et de calamités pour notre malheureux pays, nous nous serions directement adressé à son rédacteur. <

Mais nous avons cru le moment arrivé d'embrasser la question Cubaine dans toute sa généralité ; notre réponse devait nécessairement dépasser les limites assignées à un omide de journal. Voilà l'explication d&Ja forme sous laquelle notre travail se présente au public.

. Rétablissons les faits et les chiffres sur lesquels sont basées les conclusions de l'article que nous combattons.

Il y a au début même une méprise qu'il convient tout d'abord de signaler, tant elle témoigne combien on connaît peu la nature du gouvernement qui régit les colonies espagnoles et l'île de Cuba en particulier. < Le ministère espagnol, y est-il dit, a présenté aux Cortès un projet de loi afin d'être autorisé à introduire dans l'île de Cuba, vingt mille travailleurs libres, tirés soit des colonies asiatiques de l'Espagne, soit de l'Hindoustan... Ce projet, ajoute- t-on, vient d'être adopté. »

. Or, ees faits sont de tous points inexacte Las midistrès, eo Espagne, sont seuls chargés, chacun dans le département qui le concerne, du gouvernement des colonies en dehors de toute intervention, soit de la part de la représentation nationale, soit des colonies elles-mêmes, qui, ne possédant aucune assemblée locale, aucun corps délibérant, aucun droit de pétition, sont, par cela même, privées de tout moyed direct ou indirect de Taire connaître leurs vœux ou leurs besoins. C'est un régime spécial, comme on le voit, qui devient encore plus anormal par les facultés extraordinaires et discrétionnaires dont sont munis les capitaines généraux de ces pays, et par la concentration dans leurs mains de tous les pouvoirs locaux, de quelque nature qu'ils soient.

- L'état de siège est le code qui régit Cuba depuis le 28 mai 1935; et si parfois, oubliant la consigne, quelque membre de la représentation nationale à Madrid, s'avise d'y prononcer le nom de Cuba autrement que pour louer le système auquel elle est soumise, le président le rappelle bientôt à l'ordre et au silence, en invoquant les plus chers intérêts de l'Espagne. Telle est la situation faite à Cuba et consentie -par les Cottes espagnoles.

Ce qu'il y a de vrai dans le fait rapporté par la Pairie, e'est que le Conseil d'État, qui est simplement consultatif pour ce qui regarde les colonies, est saisi en ce moment de l'examen de divers projets ayant pour objet de régler et de fixer les conditions sous lesquelles devront être accordées les autorisations pour introduire des travailleurs libres dans nie de Cuba.

Il ne s'agit pas, bien entendu, d'un essai de colonisation

Mnme on le dit également par erreur. Cet essai se pour-

suit déjà depuis plusieurs années k Cuba, où, * partir fa 1851, il est entré plus de vingt-cinq mille travailleurs venant dé ia Chine. Ce chiffre est officiel.

L v ssai a donc été fait ; il a parfaitement réussi sous le rapport de l'aptitude et de la force suffisante du travailleur minois. Et si un tel essai devait avoir, comme on le dit, « pour conséquence immédiate la cessation de la traite à Cuba, et pour conséquence prochaine l'abolition de l'esclavage, « ce résultat se serait déjà produit. Or, depuis sept ans que la colonie reçoit des travailleurs asiatiques, il y est entré par la contrebande, plus de nègres esclaves qu'à aucune autre époque précédente. Nous n'insisterons pas sur les preuves de ce que nous avançons. Le journal auquel nous répondons nous en dispense d'ailleurs, puisqu'il attribue le refroidissement des relations entre l'Espagne et l'Angleterre, « à la persistance incontestable de la traite à Cuba et à la tolérance peu déguisée que les autorités espagnoles accordent à ce trafic inhumain. » Ces preuves ont eu du reste un grand retentissement dans ces derniers temps, et ont failli amener une rupture entre l'Espagne et l'Angleterre, d'une part* et d'autre part, entre l'Angleterre et les États-Unis. On n'a sans doute pas oublié le conflit survenu il y a peu dé mois entre les cabinets de Londres et de Washington, au sujet des visites pratiquées par la croisière britannique sur des navires américains qui faisaient la traite à Cuba, ni les paroles de lord Malmesbury devant le parlement à l'adresse de l'Espagne où elles ont produit un si vif ressentiment.

Cette persistance de la traite à Cuba, non pas depuis vingt ans, la Patrie fait encore erreur, mais depuis la date même du premier traité avec l'Angleterre, en 1817, c'est-

à-dire depuis plus de quarante ans, aurait dû, ce nous semble, mettre en garde ce journal contre l'adoption du chiffre de quatre cent mille, comme exprimant la population actuelle des esclaves à l'île de Cuba. Il n'est pas un seul habitant de ce dernier pays qui ne sache qu'il faut porter à huit cent mille, au moius, le nombre des esclaves que renferme aujourd'hui la colonie. A défaut de preuve directe, nous en possédons une autre qui n'est pas moins concluante. Le recensement officiel de 1842 portait ce chiffre à quatre cent trente-six mille quatre cent quatre-vingt-quinze; et quoique évidemment au dessous de la vérité, il peut servir à trouver le chiffre exact. La production du sucre a presque doublé à Cuba, depuis 1842; à l'exception du café, toutes les autres branches de l'agriculture cubaine ont subi une pareille augmentation. Les chemins de fer, les constructions publiques et privées, tous les grands travaux d'art et d'industrie qui se font exclusivement dans le pays par des mains esclaves, ont acquis dans ces dernières années un développement inconnu auparavant. En présence de ces faits incontestables et incontestés par ceux-là mêmes qui auraient intérêt à les nier, peut-on croire que la population esclave à Cuba soit restée stationnaire, voire même qu'elle a rétrogradé depuis seize ans ? N'est-on pas en droit de conclure hardiment qu'elle dépasse aujourd'hui le chiffre d'un million ?

La Patrie se trompe également, non pas sur le nombre des affranchis et hommes de couleur libres (celui de deux cent mille qu'elle adopte est à peu de chose près exact), mais sur la race et la condition politique de cette population. Elle en fait une population toute de mulâtres, et, n'était le rôle que ce journal fait jouer d'avance à ces deux

cent mille métis dans les prévisions de Ta venir, on pourrait croire à une erreur involontaire de sa part d'une moitié en plus dans l'expression numérique de leur importance.

L'île de Cuba sera bien étonnée d'apprendre qu'elle renferme dans son sein deux cent mille hommes appartenante cette race intermédiaire qui, selon l'expression d'un de nos grands écrivains, est l'échelon par où la race africaine s'élève et se confond avec la race blanche. Mais sa surprise sera encore bien plus grande quand elle saura que ces deux cent mille affranchis « sont en possession de tous les droits civils et politiques » que leur ferait perdre un changement dans les destinées du pays.

La patrie n'a-t-elle pas entendu parler de certains faits qui se sont passés à l'île de Cuba en 18/i4? Les journaux étrangers s'en sont pourtant fort occupés dans le temps. Ignorc-t-elle que dans la grande conspiration des esclaves à cette époque, — conspiration, pour le dire en passant, dont la réalité ou l'importance reste encore à l'état de mythe , — ignore-t-elle , disons-nous , que les affranchis noirs ou mulâtres y furent compris, traqués, fouettés et traités en tout point comme les esclaves? qu'ils furent fusillés et expulsés du pays au nombre de plus de trois mille? Ignore-t-elle que leur condition, à toutes les époques de notre histoire, n'a jamais été plus enviable que celle de leurs frères esclaves ? Flattés et caressés à la veille des dangers, les affranchis retombent bientôt après dans la pluscomplète dégradation sociale, civile et politique. Ce sont des parias dont le gouvernement espagnol n'a su faire jusqu'à présent que des ennemis de la race blanche, ennemis qui attendent impatiemment leur jour d'action. Ce jour-là, à coup sûr, ils ne feraient pas de distinction entre les blancs oppres-

leurs et le* IMnaê opprimés* y Espagne m U Mit que \vqy : elle n'a pas oublié qu'ils ont us compte effroyable de sang et de misère à régler avee elle. Aussi u'aveus-uous pas été peu surpris d' entendre signaler leur coopération armée porawe le moyen le plus efficace que l'Espagne $e propose d'employer « pour s'assurer la possession de Cuba. »

Nous devons relever une autre erreur de la Pairie lorsqu'elle affirme que les planteurs de Cuba imposent à leurs nègres vingt heures de travail par jour, et qu'ainsi ils exécutent avec dix-huit esclaves le travail qui exige trente hommes ans États-Unis. Nous, sommes ennemi de l'esclavage, la suite de cet écrit le prouvera, mais il nous est impossible de laisser planer sur nos compatriotes une accusation qui les flétrirait aux yeux de tous les peuples civilisés. U faut qu'on sache que nulle part au monde, la législation, ou le Gode noir, comme on rappelle, ne fat plus favorable à l'eseiave que dans les colonies espagnoles, que nulle part les sentiments du maître ne sont plus humains envers cette elasse malheureuse qu'à File de Cuba. La durée du travail y est réglée aussi bien par4es lois que pair l'intérêt et l'humanité des propriétaires, et c'est commettre une blessante inexactitnde qqe de la porter à viugt heures par jour, môme aux époqnes de l'aqnée que signale la Patrie. Il y a eu à Cuba, comme partout ailleurs, des abus qui sont inhérents à l'esclavage, mais nous osons affirmer que notre pays se distingue entre toutes les colonies du monde par la douceur vis-à-vis du travailleur noir. Nous en appelons à tous les voyageurs qui l'ont visité.

Cette accusation gratuite de la Patrie est d'autant plus h remarquer qu'elle a pris les choses au rebours. Bien loin que le planteur cubain exécute avec dix-huit nègres le tra-

tdil qui en ëxi$e trente aux Etats-Unis, e'est précisément l'ilif èftë qui a lieu. Ou fait dans les sucreries dé la Louisiane le îriêrflè travail avec la moitié moins de nègres $ d'à Cuba* ce qui toé prdti?e jias, bien entendu, qu'on y force phiS l'esclave qtoé ctie* nous, mais tout simplement que lé planteur louisianais peut disposer dé moyeu» mécaniques et industriels plus puissants, et surtout plus économiques que l'habitant sucrier de Cuba, qui est obligé d'employer beaucoup de bras dans la production.

Nous (ferons remarquer «a dernier lieu qu'à côté de ces esclaves et de ces affranchis dont nous parie te P&trif, il existe pareillement à Cuba une autre population composée de quatre cent ifiiMè créoles Mancs, descendants d'Espagnols, et dont te journal ne parait pas même soupçonner l'existence* tant il en a fait bon marché dans ses calculs statistiques et dans ses combinaisons pour l'avenir.

Il nous semble pourtant que ce tout fceux-ci qui constituent le vrai pays, en tant que Société civilisée et susceptible de jouer le &lè te plu§ important dans les événements qui peuvent Surgir dans cette partie du Nouveau- Monde. Est-ce oubli ? Est-ce ttti besoin de la causé fi laquelle parait s'être rallié ce journal 1 Nous l'ignorons ; nous posons âenlentent eu fait que lé point capital de la question était là, et que c'est précisément celui-là qui a

été écarte du débat.

Mais peut-être la Patrie n'a-t-elle pas cru devoir faire de distinction entre l'Espagne et ses sujets créoles de Cuba, dans la croyance que ceux-ci sont identifiés avec leur mé-

— ik —

tropole d'intérêts et de sentiments. Nous avons de )a peine à admettre cette explication après que la Patrie a écrit ces lignes : « Le plus solide appui de la domination espagnole, ce sont les deux cent mille mulâtres de Cuba» » Il paraîtrait qu'avec les vingt-six mille hommes des meilleures troupes castillanes qui sont en permanence dans Je pays, avec une population de près de quatre-vingt mille Espagnols péninsulaires, avec une escadre de vingt-six vaisseaux portant trois mille hommes et deux cents canons, avec des forteresses nombreuses et des défenses naturelles très-considérables, et surtout avec cette autre population de quatre cent mille Créoles les plus intéressés à repousser une aggression étrangère, il paraîtrait, disons-nous, qu'avec toutes ces forces et ces moyens l'Espagne devrait pouvoir se passer des auxiliaires que lui donne la Patrie; tout au plus ne devraiUelle les considérer que comme un appui très-secondaire.

Ayons le courage de trancher le mot et d'en finir avec les réticences. L'Espagne le sait, et la PatriJ devrait le savoir : l'Espagne s'est aliéné par sa conduite l'affection^t les sympathies de ces quatre cent mille Créoles qui constituent la véritable force et l'importance de la colonie. Voilà la vérité qu'on n'ose pas écrire. Voilà où gît le seul danger pour l'Espagne. Voilà la seule explication du conflit qui se prépare dans le golfe du Mexique et qui peut entraîner le monde dans une guerre désastreuse pour toutes les nations.

A qui la faute, de l'Espagne ou de sa colonie ?

Pour résoudre cette question, faisons un peu d'histoire contemporaine : reprenons la traite des noirs. Nous disons que ce trafic criminel subsiste à Cuba et subsistera aussi longtemps que continueront d'agir les causes qui l'alimentent. L» Patrie s'est gravement méprise sur la détermination de ces causes et sur les moyens de les faire cesser. Tout au moins a-t-elle interverti les rôles en assignant aux planteurs de Cuba la part qui revient de droit et tout entière au gouvernement du pays. C'est lui, et lui tout seul qui, depuis quarante ans et au mépris de tous les traités, a entretenu et encouragé ce commerce inhumain qu'il lui serait si facile d'abolir s'il le voulait. A qui feraiton accroire que, dans un pays où l'on ne peut, par aucun artifice, fâire entrer une seule feuille imprimée qui soit de nature à déplaire au gouvernement, il serait impossible, même difficile, d'empêcher ces déchargements journaliers de chair vivante qu'on livre en pâture aux cupidités de la spéculation? L'Espagne ne veut pas, ne peut pas vouloir la cessation de la traite des noirs.

Elle s'y est engagée solennellement par un traité conclu avec l'Angleterre, le 23 septembre 1817, dont elle ne tint aucun compte : elle renouvela son engagement par la convention dij 28 juin 1835 qu'elle viola également ; elle: répondit par de nouvelles protestations de bonne foi aux notes du cabinet britannique du 25 mai 1840 et du 17 décembre 1841 qui restèrent sans effet; en réponse à la note de lord Aberdeen, du 12 février 1842, elle opposa les

mêmes promesses et les mêmes déclarations qui se sont succédé depuis ' à chaque nouvelle remontrance de la part de la Grande-Bretagne. Les premiers documents publics que flous possédons sur ce sujet sont les paroles de lard Nsdmesbury prononcées dans une des séances du parlement de 1858, où la conduite de l'Espagne fût flétrie du m de « b plus basse et la plus vile ingratitude. »

L'Espagne maintient et maintiendra obstinément ta traite des noirs. Cela est en droit d'étonner ceux qui ignorent que la politique séculaire de l'Espagne à Cuba a été de peupler le pays d'Africains esclaves comme moyen de domination sur ses sujets blancs mécontents et aigris par les spoliations de toutes sortes dont ils ont été toujours victimes de hi part de la métropole. Gela peut surprendre quand on ne se rend pas compte des ressources immédiates que puisent les fmanees obérées de l'Espagne dans Taccroassement incessant de la production suerière de ses colonies par les moyens les plus prompts et les plus expéèàtih. Gela doit paraître inexplicable quand on ne sait pas que la législation économique imposée à l'île de Cuba afin de favoriser le commerce de l'agriculture de la métropole, ne saurait se soutenir (pie par l'emploi de h force gratuite et brutale du travailleur noir dans la production tropicale.

Nous pourrions remplir des volumes avec les citations tirées des écrivains espagnols où cette théorie de politique et d'économie coloniale est plus ou moins ouvertement exposée et appuyée. No» pourri»* mettre devant le public français le texte de discours prononcés Au» le Parlement espagnol, où l'aveu de ces principes n'a soulevé auttlne to u tradî ctkm. Il existe plusieurs ordonnances royales

où ils servent de considérants aux mesures prescrites pour l'exploitation des colonies.

Qu'on ajoute à tout cela les moyens d'action et les ressources personnelles que procure aux employés du gouvernement la tolérance ou la connivence dans la traite des noirs, origine bien avérée de beaucoup de fortunes fabuleuses qui se sont faites à Cuba, et l'étonnement se convertira en stupéfaction de ce que de pareils principes et de pareils méfaits n'aient pas, jusqu'à présent, provoqué une manifestation indignée de la part de tous les pays civilisés du monde.

Non, ce ne sont pas les planteurs, c'est le gouvernement de Cuba qui est responsable devant Dieu et devant la civilisation du crime de lèse-humanité que l'Espagne continue de perpétrer à la honte du dix-neuvième siècle. Voici des preuves :

En 1794, ce sont le commerce et la municipalité de la Havane qui pétitionnent auprès du gouvernement de la métropole, et qui obtiennent, par l'entremise de leur député, l'illustre Havannais dop Francisco de Arango, la création d'une société d'encouragement et l'assignation des fonds nécessaires pour développer le commerce et l'agriculture du pays, et notamment la population de l'île par ^immigration des travailleurs.

En 1811, c'est ce même don Francisco de Arango qui,

comme organe des corporations de la Havane auprès des

Cor tes constituantes de Cadix, fait entendre, au sujet de

la population blanche de son pays, un remarquable discours dont nous ne traduirons ici que ces quelques phrases :

t Permettez que pour nos labours et pour notre sécurité compromise, nous cherchions, partout où nous pourrons les trouver, autant de blancs que faire se pourra. . . Ce même Portugal, notre compagnon d'erreurs et d'infortunes, appelle au Brésil tous les blancs étrangers, et promet de tolérer leurs principes religieux. Quant à nous, nous tolérons et avons toujours toléré qu'il nous vienne des noirs infidèles, dont beaucoup meurent dans leur infidélité, et nous ne pouvons souffrir qu'il nous vienne des blancs catholiques qu'autant qu'ils sont Espagnols ! »

En 1817 et 1819 ce sont encore les corporations cubaines qui demandent et obtiennent des mesures favorables à l'immigration des travailleurs.

En 1832, c'est la Société d'encouragement, composée en grande partie, de planteurs, qui se fait allouer des fonds spéciaux pour la colonisation blanche, fonds dont le gouvernement s'empara plus tard.

Chaque fois que cette même Société d'encouragement, les sociétés économiques et les municipalités de l'île ont été appelées à émettre leurs vœux, elles se sont toujours ouvertement prononcées contre la continuation de la traite et en faveur des mesures tendant à remplacer le travail esclave par le travail libre.

Mais nous approchons d'une époque où l'on ne doit plus s'attendre à des efforts collectifs de la part <Jes corporations coloniales pour décourager la traite et favoriser F impies travailleurs. L'année 1834 amena à Cuba le it du capitaine général dou Miguel Tacon, le [spote qui ait jamais affligé cette colonie. L'île

de Cuba avait été déclarée en état de siège depuis 1825, époque à laquelle on s'y attendait à une invasion des forces réunies du Mexique et de la Colombie. Le danger passé, le pays resta légalement sous le coup de cette déclaration ; mais, en fait, les chefs qui s'étaient succédé dans le gouvernement de la colonie s'étaient abstenus de faire aucun usage des pouvoirs extraordinaires dont ils étaient revêtus. Les corps constitués et les municipalités avaient continué de fonctionner normalement et dans la mesure d'indépendance était qui possible sous un pareil régime. Le général Tacon arriva pour leur prouver que leurs beaux temps étaient passés. Sa volonté et celle de ses successeurs fut la seule loi à laquelle le pays dut désormais obéir en toute chose. Malheur à qui eût osé la discuter ou la contrarier !

La première victime, au point de vue qui nous occupe, fut don José-Antonio Saco, une des plus grandes illustrations scientifiques et littéraires du pays, banni de Cuba sans forme de procès, et errant, depuis lors, sous des climats inhospitaliers, pour avoir publié quelques articles tendant à démontrer la nécessité de mettre fin à la traite des noirs dans sa patrie.

Plus tard, c'est don Domingo Delmonte, un des plus riches propriétaires d'esclaves et des plus remarquables écrivains de Cuba., qui est exilé du pays et qui meurt sur la terre étrangère, sous le soupçon d'avoir rédigé une pétition pour l'abolition du trafic des noirs, et entretenu des relations amicales avec le consul anglais à la Havane*

En 1844, don Benigno Gêner fut forcé de s'expatrier pour éviter les poursuites dont il était l'objet, comme ayant écrit une adresse qui fut signée par quatre-vingt-treize des plus riches planteurs de Matanzas, et remise au capi-

taine-général de File, avec prière respectueuse d'employer tous les moyens qu'il avait à sa disposition afin d'en finir avec la traite des noirs.

Ces quatre-vingt-treize planteurs furent menacés de toutes les rigueurs de l'autorité, s'ils osaient, par la suite, renouveler une pareille tentative. Don Gaspar Bétancourt Cisneros, riche propriétaire de Puerto-Principe, où il s'était acquis une très-grande renommée comme civilisateur de cette contrée et grand promoteur de la population blanche dans le pays, bien qu'il fût resté tout à fait étranger à la démarche dé ses confrères de Matanzas, fut appelé devant le capitaine général pour s'entendre dire c qu'on lui arracherait la tête de dessus les épaules > s'il persistait dans sa propagande contre la traite des noirs.

Vers la même époque, don José de la Luz Caballero, le philosophe havannais et l'homme le plus éminent de Cuba par sa vaste instruction et par ses vertus publiques et privées, se voit traduit devant une commission militaire pour répondre à une accusation de complicité dans la grande conspiration des esclaves et des affranchis, qui était à Tordre du jour, et dans laquelle on prit à tâche d'impliquer tous ceux qui étaient connus pour leurs opinions contraires à la traite des noirs.

Don Manuel-Martinez Serrano, riche planteur de la Havane, succombait, dans le même temps, en. prison, accusé d'abolitionisme pour avoir rédigé un rapport de la Société économique, dans lequel on demandait des peines graves contre les infracteurs des traités conclus avec la Grande-Bretagne au sujet de la traite.

Nous n'en finirions jamais si nous voulions nommer tous les habitants de Cuba qui ont été poursuivis ou dépor-

tés du pays pour leurs opinions contraires au trafic dès noirs. Nous pourrions, au besoin, signaler des centaines de familles cubaines qui ont émigré du pays, pour ne pas être témoins des malheurs qui menacent leur patrie à cause de la persistance de l'Espagne à augmenter l'esclavage à Cuba au moyen des importations africaines.

Depuis l'époque du général Tacon jusqu'à ces derniers temps, la grande tactique employée à Cuba par le gouvernement et par ses satellites, a été de confondre les adversaires de la traite des noirs avec les abolitionistes, et ceux-ci avec les révolutionnaires et lès partisans de l'annexion aux États-Unis. L'épithète « d'amis des noirs» a été inventée par les puissants négriers espagnols de la contrée comme résumant toutes ces diverses aspirations et comme moyen de faire sévir l'autorité contre quiconque oserait parler, écrire, penser même d'une manière défavorable à la continuation de la traite.

A côté de ces poursuites et de ces malheurs, voyez ces simulacres de procès intentés de temps en temps, pour la forme, aux riches armateurs d'expéditions africaines, qui s'en tirent toujours à leur avantage et qui continuent d'amasser des richesses dans un pays fermé pour toujours à celui qui eut le malheur de se rendre suspect aux trafiquants de chair humaine. Voyez les places, les favetirs, les considérations réservées dans la colonie à ces gros barons catalans de la finance, dont la fonction la plus lucrative est celle d'approvisionner le marché d'esclaves. Voyez toutes ces mesures législatives et économiques habilement adoptées pour, que le travail libre fût impossible à l'île de Cuba. Voyez ces combinaisons criminelles par lesquelles on a fait échouer plusieurs tentatives de colonisation blanche que

quelques planteurs hardis avaient mises en œuvre pour travailler leurs terres. Qu'on réfléchisse sur ces faits, et qu'on vienne nous dire ensuite que ce sont les planteurs de Cuba qui peuvent être responsables d'une situation qui leur a été faite contre leur volonté !

Nous le demandons, sont-ce là des antécédents capables de faire croire à la conversion subite de l'Espagne à F endroit de la traite des noirs ? 11 ne faut pas se laisser prendre à de telles amorces. Dans ces derniers temps l'Espagne a changé de tactique, elle n'a pas changé de but Elle se voit aujourd'hui menacée par la révolution morale qui s'est produite dans le pays, et par l'annexionisme américain, qui est le fruit logique de son système colonial. Elle voit se tourner contre elle l'arme perfide de l'esclavage, qu'elle tenait suspendue sur la tête de ses sujets. Elle a besoin de l'Europe pour se défendre des maux qu'elle seule s'est créés. Elle veut se rendre propices, surtout, la France et l'Angleterre, qu'elle s'était aliénées par sa constante in frac* tion aux J rai té s les plus solennels. Tartufe entre les nations, elle voudrait apparaître repentante et convertie. Elle a commencé depuis peu à jouer son nouveau rôle politique. Elle a autorisé l'introduction, longtemps refusée, à Cuba, de quelques travailleurs libres, pourvu que ce fussent des hommes de couleur ; et afin qu'on ne se méprenne pas sur ses projets abolitionistes, elle voudrait, si c'était possible, que ces travailleurs fussent des nègres engagés à la côte

d'Afrique. L'Europe doit luis avoir gré de ces dispositions, surtout après que la croisière britannique a été abolie dans les mers cubaines. Seulement l'Espagne demande un répit pour préparer les voies de l'émancipation de l'esclavage dans la colonie. Elle ne voudrait pas spolier sa fidèle Cuba, pour laquelle elle a toujours «témoigné des entrailles de mère. Un million d'esclaves, — que la Patrie veuille bien le remarquer, — «imposerait au trésor espagnol une charge impossible à supporter s'il fallait indemniser les planteurs. Il faut attendre que le travail libre fasse baisser la valeur du travail esclave. »

Et comme, pour un tel projet, l'Espagne a témoigné jusqu'ici tant de compétence et de bon vouloir ; comme il est de notoriété publique qu'elle a toujours sacrifié ses propres intérêts agricoles et commerciaux pour favoriser ceux de sa colonie en y abaissant le prix de toutes les denrées que consomment les travailleurs ; comme elle est exemplaire en fait de 'contributions directes et indirectes ; comme la modération de ses tarifs à l'importation de provenances étrangères est si favorable à l'introduction à Cuba de machines, d'appareils et autres procédés pour rendre pi us facile l'exploitation agricole, et le travail manuel moins recherché; comme elle est avant tout disposée à accorder à ses colons cubains une intervention directe dans la confection des lois qui doivent les gouverner, et une part proportionnelle dans la gestion de leurs intérêts locaux, ce qui, en améliorant l'administration intérieure, contribuerait puissamment à développer les ressources du pays et à modifier les conditions dans lesquelles s'y fait aujourd'hui la main-d'œuvre; pour toutes ces raisons,disons-nous,l'Espagne doit être crue sur parole : l'Europe doit la laisser faire, la philanthropie

anglaise né doit pins s'émouvoir, elle devrait même supprimer dès h présent sa croisière sur la côte de Guinée. Ce jour-là, le. jour de l'avilissement du travail et de l'émancipation des noirs arrivé, l'Espagne s'empresserait de se mettre en règle avec ses colons et avec la conscience humaine qu'elle a outragée. C'est la Patrie qui le dit.

Mais, finissons-en : ce n'est pas par le sarcasme et par l'ironie qu'on peut espérer d'éclairer l'Europe sur la sincérité de l'Espagne et sur la situation que sa conduite a faite à la civilisation dans le Nouveau-Monde. Nous l'avons déjà dit, l'Espagne ne veut pas, ne peut pas vouloir la cessation de la traite et l'abolition de l'esclavage dans ses possessions d'outre-mer. Ce serait se montrer par trop naïf que d'y ajouter foi. La traite et l'esclavage, ce sont les deux piliers de sa domination coloniale et le complément logique et nécessaire du système économique et politique qu'elle y a fondé.

Comment ne s'est-on pas aperçn que c'est à l'Espagne que revient tout entier le salaire du million d'esclaves qui

récoltent la canne à sucre à Cuba? De quelle manière Ta*

griculture du pays pourrait-elle payer 125 millions par an sous forme de contributions, d'impôts et d'extorsions de toute nature, s'il lui fallait en outre payer la main-d'œuvre du travailleur? L'Espagne peut-elle ne pas vouloir conserver et accroître la source de pareils profits ? consentirat-elle jamais à ce que d'autres se substituent en son lieu et place pour percevoir ce salaire ?

Pour que le travail libre pût s'acclimater à Cuba, il faudrait que F Espagne cessât d'être l'Espagne ;

Qu'elle changeât de fond en comble toute sa législation économique et administrative dans la colonie ;

Qu'elle renonçât au monopole qu'elle y exerce au profit de l'agriculture, de la marine et du commerce métropolitains, au moyen de son tarif douanier et de ses droits différentiels et de tonnage ;

Qu'elle mît fin aux représailles que lui ont faites les pays étrangers à cause de l'hostilité de ses tarifs, représailles qui retombent tout entières sur l'agriculture cubaine ;

Qu'elle cessât de percevoir des droits d'exportation sur les principaux produits de l'agriculture coloniale.

Il faudrait, au moins, qu'elle établît une juste réciprocité entre la métropole et la colonie, et que les denrées cubaines, considérées comme de provenance étrangère à leur entrée en Espagne, ne fussent pas tenues de supporter les énormes frais de production qui pèsent sur le planteur de Cuba, à cause du privilège de fait que l'Espagne s'est réservé dans l'approvisionnement des articles de première nécessité.

Le voudra-t-elle ? est-elle disposée en vue de faire disparaître tous les obstacles'qui s'opposent à la sécurité, à Tordre et à la prospérité intérieure du pays, et, par conséquent, aux progrès de son agriculture et à la rémunération des travailleurs ; est-elle disposée, disons-nous, à modifier son système administratif, à simplifier les rouages si compliqués, si coûteux et si inefficaces de cet appareil vermoulu qu'elle y fait encore fonctionner depuis plus de trois siècles de mécomptes, d'abus et de corruption ?

Est-elle * décidée à réaliser une réforme fondamentale dans Tordre civil et judiciaire du pays ; à respecter la propriété ; à rendre justice ; à avoir égard aux droits et au mérite dans la nomination aux places ; à y appeler les créoles du pays, entièrement exclus aujourd'hui; à déposer sa haine ou sa méfiance contre les étrangers ; à supprimer les formalités, les vexations et les entraves de toute nature an moyen desquels elle repousse du pays l'industrie, le capital, l'intelligence et les bras qui s'y porteraient de préférence ?

À-t-elle pris son parti d'administrer au lieu d'exploiter le pays?

Voilà des questions que la Patrie aurait dû se poser et résoudre avant de prêter à l'Espagne des vues et des intentions sincères à l'égard de sa colonie et au profit de la grande solution que le monde aurait tort de lui confier ?

Les habitants de Cuba ne le savent que trop, leur salut dans le présent et dans l'avenir ne .dépend plus de l'Espagne agissant sous ses propres et seules inspirations. Ils n'en attendent que ruines et malheurs, jusqu'à ce que le moment soit venu pour elle de satisfaire à la justice qu'elle a si scandaleusement violée. L'île de Cuba n'a pas oublié que l'Espagne trouva dans ses riantes campagnes une population paisible de deux cent mille indigènes, — d'autres disent un million, — et que sous prétexte de les convertir au christianisme, elle les livra, pieds et poings liés, à l'avarice de &s chercheurs d'or. Leurs ossements poudreux sont tout ce que le voyageur çn retrouve

dans les cavernes où ils cherchaient un refuge contre le prosélytisme des conquérants.

La race indienne n'était pas encore pleinement éteinte à Cuba, que l'Espagne s'avisait déjà de la remplacer en allant demander aux contrées incultes de l'Afrique de nouveaux idolâtres à gagner à la cause du Christ. Dieu seul connaît à combien de millions de victimes se monte aujourd'hui le chiffre effrayant de cette propagande conseillée par un moine bien intentionné.

L'île de Cuba en savait quelque chose pour sa part, et les descendants des Espagnols qui l'habitent, effrayés depuis le commencement de ce siècle des vastes proportions qu'avait atteintes ce carnage humain, et redoutant pour leur patrie les conséquences de cette violation systématique de la loi morale, résolurent de mettre un terme à la traite africaine, bien avant que les déclarations du congrès de Vienne ne vinssent formuler ce nouveau principe du droit public européen.

Mais il n'était plus temps ; toute l'Amérique espagnole du continent levait pour lors l'étendard de l'insurrection et se détachait de la. domination tyrannique de sa métropole. L'île de Cuba, qui avait trempé plus avant que toute autre dans le crime de l'esclavage noir, s'aperçut, dans ces circonstances qu'elle avait rivé autour de ses membres les chaînes d'un autre esclavage non moins affreux, ni moins sanguinaire. C'était le châtiment de sa naïve complicité ! Elle comprit alors, trop tard hélas! que l'Espagne avait complètement réussi dans sa perfide politique de mettre à Cuba deux races en présence, pour les opposer, au besoin, l'une à l'autre, et pour les exploiter toutes deux au profit de ses seuls intérêts.

Quand le pays voulut parler, il reconnut qu'on l'avait bâillonné. 11 se vit successivement dépouiller de tout moyen d'influer sur sa destinée future. Ce n'était plus une province espagnole se gouvernant par les mêmes lois que les autres provinces de là métropole, et admise à faire entendre ses vœux dans les conseils de la nation. C'était une contrée conquise qui ne devait obéir désormais qu'au régime exclusif du sabre. La royale ordonnance du 28 mai 1825, qui consacre ce régime, qui a été successivement confirmée et amplifiée par des décrets postérieurs, et qui reste en vigueur, pour la honte de l'Espagne et le malheur de Cuba, est trop significative et trop probante pour que nous nous dispensions d'en faire connaître au public français les dispositions principales.

Il y est dit : « Que S. M. le roi Ferdinand VII, voulant conserver l'île de Cuba, maintenir la tranquillité parmi ses fidèles habitants, contenir dans de justes limites ceux qui voudraient s'écarter du chemin de l'honneur, et ceux qui, oubliant leurs devoirs, commettraient des excès avec infraction de nos sages lois, etc. , etc. ; pour ce faire, et ouï le rapport de son conseil des ministres, Sa Majesté autorise pleinement Votre Excellence (le capitaine général de Cuba,) et lui confère toute la plénitude des pouvoirs dont sont investis les gouverneurs des places assiégées. En conséquence, Sa Majesté accorde à Votre Excellence l'autorisation la plus ample et la plus illimitée, non-seulement pour éloigner de cette île toutes personnes, employées ou non, quels que soient d'ailleurs leur rang, leur classe ou condition, dont le séjour dans le pays paraîtrait à Votre Excellence préjudiciable, ou dont la conduite publique ou privée pût lui inspirer des craintes, en les remplaçant par

d'autres serviteurs fidèles .à Sa Majesté et jouissant de la confiance de Votre Excellence ; mais aussi pour suspendre l'effet de tous autres décrets et dispositions générales concernant les diverses branches de l'administration dans tout ce que Votre Excellence jugera utile au service de Sa Majesté... »

Il était clair, dès lors, à Cuba, pour tous les esprits, qu'il fallait ou plier devant la nécessité, en attendant des temps meilleurs, ou soulever le pays en masse et accomplir une révolution sanglante dont il n'était donné à personne de prévoir l'issue, tant les éléments qui devaient y concourir se trouvaient en antagonisme de tendances et d'aspirations. L'exemple de Haïti, dont les ruines fumantes pouvaient encore être aperçues du haut des montagnes cuivreuses de Cuba n'était pas fait pour calmer ces préoccupations.

Les conseils de la prudence l'emportèrent. Le pays resta

cahne, et, il faut le dire à la louange des capitaines-généraux qui commandèrent à Cuba depuis 1825 jusqu'à 1834, leur esprit d'impartialité et de conciliation ftit pour beaucoup dans ce résultat. Mais déjà à cette dernière date arrivait dans la colonie le tyran odieux que l'Espagne, devenue constitutionnelle, lui envoyait pour récompenser sa modération et sa fidélité.

Le général don Miguel Tacou, préconisé en Espagne pour ses services coloniaux, est le véritable point de départ de la révolution qui plus tard devait ensanglanter la colonie et élever la question cubaine à la hauteur d'un conflit in-

ternational. Il défit à Cuba l'œuvre conciliatrice de ses devanciers et sema les premiers germes qui devaient fructifier sur un terrain façonné longtemps à l'avance. Jamais homme ne fut mieux approprié pour mettre à exécution la lettre de l'ordonnance royale de 1825, jamais code ne fut conçu plus en harmonie avec les instincts d'un pareil homme.

Et il en usa largement. Nous avons déjà vu comment il s'était comporté vis-à-vis de quelques-uns de ceux qui étaient les adversaires de la traite des noirs. Ce ne fut qu'un cas particulier de sa manière de gouverner.

Il déporta ou bannit du pays dès milliers d'individus sur le simple rapport des espions dont il avait rempli la colonie ;

Il dépouilla de leurs attributions les municipalités et tous les corps constitués ;

Il s'empara de leurs fonds pour les employer à son gré;

Il bâillonna la presse de manière qu'elle ne publiât pas une seule ligne à son insu et sans son autorisation ;

11 attaqua le droit de propriété en faisant abattre des maisons sans le consentement ni l'indemnisation des propriétaires ;

Là s où Ton ne s'empressait pas de lui donner gratis des matériaux de construction pour ses projets de défense ou d'embellissements , il envoyait la force armée les prendre ;

Il ne parlait que l'insulte et 'la menace à la bouche. Il s'attacha surtout à prouver aux créoles du pays qu'il les considérait comme de méchants troupeaux qui ne devaient être menés que par le fouet ;

Il leur témoigna en toute occasion qu'ils étaient inférieurs en droits et en dignité à leurs concitoyens nés en Espagne. C'est lui qui créa cette funeste division entre Espagnols et Cubains qui est devenue l'origine et le symbole de la révolution.

Nous ne demandons pas à être crus sur parole , ni sur des témoignages qui pourraient paraître intéressés. Nos autorités seront deux Espagnols péninsulaires, l'un et l'autre hommes éclairés , et qui ont résidé dans File de Cuba, tous les deux députés aux Gortès espagnoles , et qui devinrent plus tard ministres de la couronne d'Espagne.

En parlant de la situation de Cuba, voici comment s'exprimait M. Bena vides dans la séance du congrès du 7 décembre 1837 :

« En effet, Messieurs, la situation de cette ile s'est beaucoup empirée dans cette dernière année, et ce sera toujours une grave responsabilité pour les gouvernements antérieurs et pour celui qui est à la tête des affaires, que d'avoir laissé établir ce système de terreur qui sévit contre les individus sans les entendre et qui procède par les se* queslres et par la déportation dans des pays lointains. La peinture que font de ce pays tous ceux qui en viennent fait frémir. Le mot pardon y est inconnu ; celui d'amnistié n'y est jamais arrivé, et ce sont le despotisme et le système de terreur les plus éloignés de nos institutions qui y régnent* Il est urgent que ces paroles parviennent aux oreilles de ce pays, et qu'à la manière d'un baume salutaire, elles puissent soulager ses habitants, qui ont combattu pour notre cause, qui nous fournissent des ressources, et qui, à l'heure qu'il est, nous donnent 15 millions de contributions. »

Dans la même séance, le député Olivan, qni précisément venait d'arriver de l'île de Cuba, après avoir fait connaître les maximes de gouvernement que le général Tacon y avait mises en pratique, ajouta : € Il est devenu, non pas le capitaine général de Cuba, mais le général d'une armée de conquête et d'occupation ; non pas le gouverneur de ce pays, mais le chef d'un parti, après avoir divisé ceux qui naguère , avaient été des frères. » Il cita des faits à l'appui de l'épouvante que ce général avait semée dans la colonie et s'écria : « Telle est la terreur, tel est le degré de stupeur que l'inquisition politique a fait prévaloir dans un pays où la vie s'écoulait auparavant si agréablement ! »

S'élevant ensuite contre le ministère spécial qui dirigeait les affaires coloniales, il l'accusa « d'avoir laissé établir à* Cuba un régime qui rappelait le silence des tombeaux. »

Un rayon d'espoir, cependant, brilla tout à coup sur ce . ciel assombri et ralluma le courage prêt à s'éteindre de la colonie éplorée. L'Espagne avait reconquis toutes ses libertés politiques, et l'île de Cuba fut appelée à envoyer des députés aux Cortès générales du royaume. C'était en 1836. Le choix des Cubains se porta sur des individus qui, par leur position, par leur savoir et par la modération de leurs opinions, auraient pu rendre les plus grands services à l'Espagne et à la colonie, et renouer des liens qui se brisaient sous le despotisme du général Tacon. Mais il était écrit que la métropole devait pousser l'île à l'insurrection.

Parmi les députés élus se trouvait don José Antonio Saco, celui-là même que le général Tacon avait banni du

pays deux ans auparavant, à cause de ses opinions bien connubs, quoique toutes pacifiques, à l'endroit de la traite des noirs. À de telles convictions, il ajoutait de vastes counaissances sur toutes les branches de l'administration publique et une grande intelligence de tous les besoins matériels, intellectuels et moraux de sa patrie. Sa nomination était un échec pour la politique et pour l'orgueil du général Tacon ; une menace pour les négriers espagnols de la contrée; un danger pour les négociants privilégiés de la farine de Santattder; un coup prêt à tomber sur les abus de toutes sortes, sous lesquels ployait la colonie. Cela suffit. Toutes les influences se mirent en campagne, et quand les députés cubians se présentèrent devant les Cortès constitutionnelles de 1837, on leur signifia qu'ils eussent à se retirer, la nouvelle constitution ayant décidé que dorénavant les provinces espagnoles de l'Asie et de l'Amérique seraient régies par des lois spéciales. Remarquez que ces lois n'ont pas encore été faites à l'heure où nous écrivons, et que c'est toujours l'ordonnance royale de 1825 qui est la loi du pays, avec toutes les aggravations que les événements postérieurs ont suggérées à l'Espagne.

Il tlevint dès lors évident, pour tout homme né à Cuba, que la question entre sa patrie et la métropole ne pouvait plus se vider que sur le terrain de la révolution. Que la responsabilité en retombe sur ceux qui l'ont rendue inévitable ! Pendant trois siècles et demi, l'Espagne abso-

lutiste et barbare avait régné sur le pays en lui accordant les mêmes droits et les mêmes privilèges qu'à toutes les autres provinces de la nation ; il était réservé à l'Espagne éclairée et libérale du dix-neuvième siècle de déclarer que Cuba ne devait plus être régie que par des lois d'excep-

lion et de tyrannie. Le préleste invoqué, c'est w>a état social, comme si cet état n'était pas l'œuvre de la niétrejKtHt ; comme si cet état d* empirait pas de jour en jour par le Tait, par la volonté, par l'intérêt, et par la prémédi tatlon de l'Espagne!

La révolution s'était accomplie daus l'immense majorité des esprits cubains. Le général don Narciso Lapes fut choisi pour la réaliser dans le domaine des rails. Né à Yénéxuela, il avait conquis tous ses grades et décorations en combattant pour l'Espagne sur le continent américain, et plus tard dans les campagnes de la Navarre, où Turent si vivement disputés les droits hérédinaires de la reine Isabelle à la couronne d'Espagne. 11 était sénateur à Madrid : il y eut l'occasion d'étudier et de comprendre le régime d'iniquité qu'on préparait pour le gouvernement de l'île de Cuba lorsqu'il se démit de ses fonctions et demanda un congé pour passer à ta colonie, oii il avait des intérêts de famille à régler.

Brave, généreux, prêt à tous les sacrifices dès qu'on lai démontrait une injustice à réparer, il accueillit avec enthousiasme la cause de Cuba- et accepta d'en être le cbief. 18&8 était arrivé, et il jugea l'occasion favorable pour mettre à exécution les plans qu'il avait longtemps mûris. 11 devait lever l'étendard de la révolution dans les campagnes de Cuba, et proclamer la déchéance dq gouvernement espagnol dans la colonie. 11 se préparait déjà a donner les ordres attendus avec impatience, lorsque Je îe lui-même se vil contraint de

une nouvelle situation, qu'il de s'égarer daus l'appréciation

des feits qui se sont passés, et de leur influence sur l'état actuel dçs choses dans la colonie.

Nous ne venons pas faire ici l'apologie de i'an»exio4 nisme. L$s Américains du nord ont rendu cette tâche ha* possible, Lopez n'y avait jamais pensé. N'écoutant que son courage, il eut l'idée de demander à ses hôtes un iravini et quelques hommes pour aller porter des armes dont manquait complètement la révolution cubaine. Il se flattait que sa seule présence à Cuba suffirait pour renouer les pro* jets avortés, et que la révolution triompherait par sa seute force, sans être dans la nécessité de prendre des engagements vis-à-vis de l'étranger. Il s'opposa même, avec tente la ténacité de son caractère, à un autre projet qu'avaient formé quelques Cubains d'organiser aux États-Uais tuie grande expédition qui, selon lui, aurait dénaturé le but et l'importance de la cause qui lui avait été confiée. ' Et H partit une première fois en 1850 à la tête de timq cents hommes^ s'empara par surprise de la petite viite de Qu'denas, sur la côte nord de l'île, à très-peu de dis* taàce de Mataazas, et en communication directe par m chemin de fer avec cette dernière ville et avec la Havane, eto était concentrée la. plus grande partie des forces mititables du gouvernement. Lopez ne se décoaragea point eu ae voyant pas venir des auxiliaires du pays : il savait bèea qu'il fôdlait iBarcher vers l'intérieur pour les rencontrer; mais sa petite troupe n'était pas à la hauteur d'un pareU chef, et voyant déjà arriver les têtes de colonnes de rai* mée espagnole , elle refusa de marcher et obligea son chef à se rembarquer pour retourner à la Nouvelle-Orléans;

Le 11 août 1851, Lopez renouvela sa tentative ea pre* naat terre à la tête de quatre cent trente-quatre hommes

près de Bah i a-Honda, à Vingt-quatre lieues à l'ouest de la Havane, où il Tut aussitôt rejoint par de nombreuses troupes espagnoles envoyées par terre et par mer à sa poursuite. Nous ne raconterons pas les exploits de ce petit corps expéditionnaire, qui tint la campagne pendant quinze jouré, livra et gagna trois batailles sur des forcés dix fois plus considérables, et qui épuisé par la faim et la fatigue, dans une contrée montagneuse et dépeuplée, fût forcé à ta fin de se débander, tombant en détail sous les coups de l'eu* nemi, et laissant son chef et six autres de ses partisans les plus attachés entre les mains de leurs perséscuteur.

Nous manquons de compétence pour juger les Mitera mouvements de Lopez sous le point de vue stratégique; et plus encore de données certaines stfr les nécessités wâ& quelles il dut obéir ; nous dirons seulement que les detriè expéditions de Cardenas et de Bahia-Honda trouvèrent'!*^ pinion du pays divisée sur les moyens d f eû 4 finir avefc*t^ gouvernement espagnol. Les plus exaltés des révolutionnaires, et leur nombre était nécessairement restreint, gisaient et avaient fait accroire à Lopez, absent du pays depuis deux ans, que sa seule arrivée à Cuba serait le signal d'une insurrection générale qui la replacerait dans les conditions où elle se trouvait en 1848. D'autres, et c'étaient les plus nombreux , auraient accepté le coopéraration étrangère si elle se fût présentée en force suffisante pour empêcher une lutte obstinée, au bout de laquelle ils voyaient poindre la levée en masse de la population noire, déchaînée par la main du gouvernement d'Espàgae. Il existait alors un troisième parti, qui penchait pour r«bsstention de toute lutte armée, soit que Vimminence du péril les eût découragés, soit qu'ils éprouvassent une répugnance

invincible pour le caractère et l'ambition du peuple américain, soit, enfin, qu'ils prêtassent l'oreille à des suggestions d'accommodement partant de la métropole elle-même, ou de quelques penseurs cubains qui conservaient beaucoup d'autorité sur l'esprit de leurs compatriotes.

Et il arriva alors ce qui devait arriver. Le gouvernement s'était beaucoup fortifié depuis 1848. Il avait pris des mesures extraordinaires pour empêcher que les créoles ne se portassent sur les peints par oh Lopez pouvait attaquer, et il fut aidé merveilleusement par le choix ou par la nécessité, qui décidèrent celui-ci en faveur de Cardenas et de Babia- Honda, où il allait être cerné dès son arrivée, et privé de toute coopération intérieure. A ces causes il faut ajouter que tous \es moyens de publicité dans l'île étant entre les çuûns du gouvernement, il s'en servait avantageusement Bpqr répandre les nouvelles le£ plus fausses et les plus fav;^n^les à sçs^sseips. C'est ainsi, par exemple, que les bailles de .las Pozas et de Ffias, où l'armée royale fut empiétement mise en déroute et son chef tué, furent annoncée? partout comme des victoires.

• . Contre tout cet ensemble de fautes et de malheurs, l'héroïsme fut impuissant. Lopez succomba et fut exécuté à la Havane le 1 er septembre 1851. Quelques jours auparavant avaient été fusillés à Puerto-Principe et à Trinidad les chefs Âgftero et Armcnteros avec cinq autres de leurs prinpipaux partisans, après avoir été défaits dans une lutte inégale par de forts détachements de l'armée de la reine. Ils n'avaient pas attendu l'arrivée de Lopez à Bahia-Honda et s'étaient mis en campagne dans leurs districts respectifs, croyant que le corps expéditionnaire débarquerait de leur côté, comme il parait qu'il avait été convenu.

La Tictoire obtenue par F Espagne avait été facile. Elle s'empressa de l'annoncer an inonde cbmmeletrioinphe.de ses armes sur celles de la République américaine, en exaltant surtout les preuves de loyauté et d'adhésion qu'elle avait reçues de sa fidèle colonie.

11 est bien avéré aujourd'hui que si l'Espagne eût misa profit ces premiers moments pour se montrer concttiaflfô et généreuse envers le pays dont elle ne se lassait pas de prôner le dévouement dans des circonstances aussi critiques, elle en eût fini une fois pour tontes avec la révolution et surtout avec l'annexionismé. Ses meilleurs amis le lui conseillaient; mais il n'en fut rien. Elle ne put pas se résoudre à pardonner ce premier mouvement, dont elle ne se dissimulait ni le caractère ni la portée. Elle préféra do* ner par ses actes un démenti éclatant à ses paroles. Elle combla la mesure du mécontentement cubain par de nouvelles restrictions politiques, par l'accroissement des impôts et descontributions, par ses défiances et ses injustices vis-àvis de la population créole, par des arrestations et des déportations arbitraires, par la recrudescence de tout cet ensemble de moyens oppressifs qui avaient été la cause originelle de ce premier fait de la révolution.

La traite des noirs ne tarda pas à reprendre des proportions inaccoutumées, sous un régime oti la moindre contradiction de la part des créoles était traduite en cHfltë de trahison, et portée devant les commissions militaires, qui fonctionnaient alors avec une activité redoublée. UA pauvre commis d'imprimerie du nom de, Pacciolo, qui,

poussé pur le besoifi, s'était laissé gagner et avait imprimé une feiiille où ces abus étalent dénoncés à l'exécration du .pays, Tut jugé en trois jours et exécuté. Ces rigueurs envers deâ sujets qu'on prétendait être satifaits du sort que leur faisait la mère-patrie, devait porter ses fruits, surtout quand on les comparait avec la clémence espagnole, qui n'avait jamais voulu consentir à ce que les trafiquants négriers fussent considérés et jugés comme des pirates , ainsi que le demandait F Angleterre.

Quelque temps après, arriva dans le pays le nouveau capitaine général, Pézuela, dont les convictions personnelles étaient opposées à la traite, mais qui, par contre, commença à adopter des mesures qui furent jugées comme tendant à préparer Yafricanisation du pays, selon la meffaee qui avait été faite aux révolutionnaires de Cuba, peu auparavant, par un des ministères les plus désastreux t}«i aient gouverna l'Espagne.

Ce Ait alors que l'annexionisme, desimpie expédient qttll avait paru du temps de Lopez, se convertit en système et recruta à Cuba de nombreux partisans. Déjà à la fin de 1852, une nouvelle conspiration à l'intérieur avait avorté, et ses principaux promoteurs avaient été condamnés à mort ou aux travaux forcés à perpétuité. Les classes les plus riches et les plus influentes du pays, celles-là même qui s'étaient abstenues de coopérer aux premières tentatives annexionistes, comprirent alors que c'en était fait de la colonie, si une forte armée expéditionnaire ne venait en aide à la révolution pour rendre la lutte plus égale, et pour déjouer les plans d 1 africanisalion que l'Espagne tenait en réserve contre l'insurrection triomphante. Elles nommèrent un comité choisi parmi les hommes qui-, par leurs antécé-

— ÛO —

dettes, avaieut donné le plus de gages à la révolution. Ce comité ou Junta, muni des fonds nécessaires, devait siégera New- York el y enrôler une armée de trois ou quatre mille hommes, tandis qu'à Cuba on organisait les moyens pour que le pays en masse pût se lever à l'arrivée du corps auxiliaire. Tout était prêt au commencement de 1854, lorsque le

nouveau gouverneur de la colonie parvint à se saisir des

fils de cette vaste combinaison, arrêta dans une seule nuit les principaux chefs du mouvement à la Havane et dans d'autres villes du pays, arma tous les Espagnols péninsulaires, créa des bataillons noirs, et se mit en état de faire une défense désespérée.

Dans ces circonstances, le général américain qni devait commander les forces auxiliaires, refusa de prendre la mer, et laissa les Cubains s'en tirer comme ils te pourraient. Le coup était encorç manqué, il n'avait abouti qu'à provoquer une nouvelle effusion de syig. Les patriote!» Pinto et Estrampes payèrent de leur tête ce troisième effort de la révolution. Une centaine de leurs complices furent condamnés aux galères ou déportés.

Voilà l'exposé rapide que nous avons cru devoir faire des faits qui se sont passés à Cuba dans ces dernières années, et dont les conséquences constituent la situation actuelle de ce pays et sa position vis-à-vis des États-Unis et du monde entier. Une révolution sacrée par son principe, par son but et par sa nécessité, a échoué devant l'inexpérience, les fautes et les malheurs de ceux qui devaient la diriger.

Elle s'égara surtout en adoptant l'annèxionisnie comme moyen, de réussite. Ce principe, sans lui donner les forces matérielles dont elle manquait pour consommer son œuvre, lui ôta son caractère propre et moral pour la livrer sans défense aux interprétations intéressées que l'Espagne a fait prévaloir et à la défaveur de F Europe. Ce ne sont pas, dit- on, des sujets à bout de patience et manquant de tous les éléments pour se soustraire à la plus affreuse tyrannie, qui ont appelé la coopération d'un puissant voisin : c'est un acte de vandalisme et de piraterie conçu et perpétré par ce même voisin avide de butin et d'expansion. Ce ne sont pas les habitants de Cuba qui ont voulu, en conquérant leurs droits politiques , mettre un terme à la traile des iiôirs et préparer leur pays pour l'émancipation de l'esclavage : ce sont les partisans de cette odieuse institution aux États-Unis qui ont voulu s'emparer de l'île, en faire quatre nouveaux États de la grande confédération, et rétablir en leur faveur l'équilibre politique qu'ils ont perdu dans la représentation nationale siégeant à Washington. Ce n'est pas une question de droit , de justice et de civilisation que les Cubains ont voulu résoudre à leur profit, c'est une aspiration à l'agrandissement et à la suprématie que la république américaine a résolu de réaliser à son seul a vantage dans le Nouveau-Monde.

L'Europe ne s'est montrée que trop facile et trop crédule à ces suggestions de l'Espagne. Sans s'arrêter à faire la distinction entre ce qu'il peuvent y avoir de vrai et ce qu'il y ade faux et d'intéressé dans ces assertions, l'Europe n'a voulu voir dans la question de Cuba qu'une question entre l'Espagne et les États-Unis, entre le faible et le fort, entre l'abolitionisme et l'esclavage. L'élément cubain, près-

ft2 —

taré, opprimé, dépouillé, poussé à bout par le despotisme elles baïonnettes espagnoles; l'élément cubain devançant de beaucoup et par de nobles motifs toutes les colonies du monde dans ces vues sur la traite des noirs et sur les maux de l'esclavage ; l'élément cubain affrontant l'exil et toutes ses misères pour soutenir contre la métropole ses droits et ceux de ses semblables, versant son sang pour conquérir sa liberté et la faire partager à autrui ; l'élément cubain, disons-nous, notre patrie, saignant par tous ses pores pour avoir aspiré à se placer dans les voies de la justice, du progrès et de la civilisation, qui sont en même temps celles du droit et de la paix entre tontes les nations: voilà ce que l'Europe abusée n'a pas pu on n'a pas voulu voir dans cette question qui s'agite au delà des mers. Tous ses vœux et ses sympathies se sont portés sur l'Espagne, dont la révoltante politique est la source unique et orig$ginelle de tous ses malheurs et des périls qui menacent la tranquillité du monde.

L'annexionisme fut une faute ; mais avant d'en faire un crime à la révolution cubaine, il faudrait se reporter aux conditions où étaient placés ceux qui en eurent la première pensée. Il ne faut pas oublier que 1848 avait ébranlé le monde européen, et que ses conséquences pouvaient s'étendre sur toutes les colonies américaines. L'Espagne pouvait être entraînée dans le mouvement général et se voir contrainte, j)ar la force des choses, à décréter Yafricanisatian de la principale colonie, seule issue qui pouvait lui rester contre les exigences du négrophilisme britannique qu'elle avait impunément bravées jusqu'alors. Nous disons Yafricanisation, et non pas l'abolition de l'esclavage, parce que c'est l'unique moyen que l'Espagne se soit réserré 4e

foire justice à la population noire, et de racheter ses infïaçtïoôâ séculaires des traités les plus solennels. Cette pensée qui a toujours été le fond de sa politique vis-à-vis de Cuba, et qu'elle avoua hautement lors des premiers symptômes révolutionnaires dans l'île ; l'insuffisance des moyens sur lesquels pouvaient compter les créoles pour opérer leur libération ; les essais infructueux et sanglants qu'ils avaient déjà tentés ; la perspective qu'on fit briller à leur yeux d'une coopération décisive qui eût évité les malheurs et les désastres d'une guerre prolongée ; le choix qui leur restait» après la victoire, entre l'indépendance ou l'annexion aux États-Unis avec les institutions sociales, soit du nord, soit du sud de ces mêmes États ; la certitude de pouvoir élever leur patrie, dans n'importe laquelle de ces situations, à un degré de grandeur et de prospérité dont elle sera toujours privée sous le régime espagnol : telles sont tes considérations qui prévalurent dans l'esprit d'une trèsgrande partie des révolutionnaires cubains, lorsqu'après les défaites de Lopez ils résolurent d'invoquer l'appui efficace d'une puissance étrangère et, au besoin, de lui sacrifier l'indépendance de Cuba.

Pour les juger, il ne faut pas non plus perdre de vue qu'ils se trouvaient à 1,600 lieues de l'Europe, à la merci de l'Espagne, qui avait accumulé dans la colonie d'immenses ressources militaires, sans autre entourage que de petites républiques impuissantes et livrées à l'anarchie, et vis-à-vis d'un colosse qui étalait devant eux sa force et sa prospérité en invoquant les mots magiques de justice et de liberté.

Pour les condamner, il faudrait refaire l'histoire et donner de nouvelles lois à l'esprit humain. Quelle est la nation

au mande qui ne compte dans ses annales quelque appel h l'étranger, quelque intervention armée pour la défendre de la tyrannie intérieure? Que fait aujourd'hui l'Italie, qui n'a rien à craindre, elle, d'une guerre servile sur son territoire ? Et, pour ne pas sortir du Nouveau-Monde, a-t-on fait un crime à ces nombreuses républiques émancipées du pouvoir de l'Espagne de ce qu'elles demandèrent et obtinrent les secours d'hommes, d'armes et d'argent que leur a fournis l'Angleterre? Ces mêmes États-Unis, aujourd'hui si puissants, auraient-ils triomphé de leur métropole sans les armées, les flottes et l'or de la Frapce et de l'Espagne ?

Toute la différence, il faut le dire à la honte de ceux qui nous jettent la pierre, c'est que le succès a manqué, à la révolution cubaine qui, pourtant, en était dignç. (

Ce ne fut pas un crimes, ( ce fut upe faute ; les évéoem^frts l'ont prouvé. L'Uuion américaine qe sait tyas avoir de J^ grandeur, mêmeau profit de sa cupidité. JEUe rapçUssfl^ la taille du flibustférisme le noble rôle qu'elle airraj^ se donner de puissance combattant pour la liberté v .yo même pour la conquête. Dans ce dernier cas, rhistoirç.se fût chargée, comme toujours, de l'absoudre. Elle aima, mieux abandonner aux patriotes cubains la tâche des sacrifices et de l'héroïsme, se réservant la part du lion dans le partage de la victoire. Elle a vu, sans s'émouvoir, ruisseler le sang de nos martyrs frappés un à un en invoquant une cause qui était devenue aussi la leur. Que les malédictions de Cuba retombent sur sa tête !

Page 1