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La question de l'Adriatique. Trieste

Le cri de ralliement « Trento-Trieste » grâce à une propagande infatigable, a gagné une telle popularité que beaucoup d'hommes politiques considèrent comme un acte de chauvinisme nationaliste de soulever même légèrement le voile qui recouvre le manque de solidité des revendications de l'Italie au sujet de Trieste.

C'est justement M. Sonnino, aujourd'hui chef de la politique étrangère italienne, qui, dans sa revue « La Rassegna Settimanale » (numéro du 29 mai 1881, p. 338) s'exprima en ces termes : <( Trieste est le port le plus approprié au commerce de toute la région allemande. Sa population est mixte comme toutes celles des frontières. La revendication de Trie-ste comme un droit serait une exagération du principe des nationalités, sans pour cela représenter aucun intérêt réel pour notre 'éfense. Trente, au contraire, est certainement une terre italienne et représenterait un complément de notre défense. »

Ce qui était vrai en i88i,est encore plus vrai aujourd'hui. La portée des décisions d'importance historique exige qu'on soumette à un examen sérieux les revendications italiennes au sujet de Trieste, revendications qui ont leur origine non seulement dans une exagération du principe des nationalités, mais encore dans l'impérialisme, violant les intérêts vitaux des Yougoslaves. Cet examen doit, en tout premier lieu, porter sur la question de savoir jusqu'à quel point les revendications italiennes, au sujet de Trieste, coïncident avec les intérêts réels de l'Italie et avec ceux de Trieste elle-même et, d'autre part, jusqu'à quel point ces re^-endications sont en opposition avec les intérêts de Vhinterland vougo.slave.

Les points de vue dont il faut tenir compte sont les suivants;

1 " le point de vue historique ; 2" le point de vue géographique; 3" le point de vue ethnographique; 4" le point de vue économique.

I. L'ancienne histoire de Trieste se perd dans les ténèbres. Le .géographe grec Strabon, qui appelle Trieste u oppidum Tergeste 11 et « vicus carnicus », affirme que Trieste a été fondée par les Celtes et certains linguistes font dériver le nom Tergeste des mots celtiques « gest » (établissement, colonie) et de d tur » (eau); en sorte que cette dénomination signifierait : établissement sur les bords d'une eau (mer). Quoiqu'il en soit, nous savons que Trieste avec l'Adriatique ne tomba sous la domination romaine que vers la fin du deuxième siècle avant Jésus-Christ.

Comme Aquilée, Trieste fut aussi une des premières villes où la religion chrétienne commença à se propager. Le martyr Saint- Just, qui fut jeté dans la mer avec une pierre attaché à son cou, est encore aujourd'hui le patron et le symbole de la ville de Trieste. Trieste, qui sous la domination romaine n'était qu'une petite colonie militaire, fut exposée, après la chute de l'empire romain, aux invasions barbares. Différents peuples attaquaient, les uns après les .luttes la ville qui fut plusieurs fois incendiée et détruite. Plus tard, Trieste fut sous la domination byzantine. Dans la seconde moitié du sixième siècle les attaques et les invasions des tribus slaves commencèrent. Ces dernières pénétrèrent en grandes masses jusqu'à l'Adriatique et jusqu'cà l'Tsonzo, puis passant cette rivière, elles avancèrent à travers la plaine vénitienne jusqu'au Tagliamcit( cf mme nous le prouvent les nombreux noms slaves des localités s tuées sur cette plaine ainsi que le long de cette dernière rivière, que l'on trouve encore nujourd'hui.

Ainsi, dès la seconde moitié du sixième siècle, Trieste, qui à cette époque ne fut qu'une petite ville, se trouva mélangée avec des éléments slaves.

Cependant Trieste défendit, dans la mesure de .ses forces, au moins son nntononiie municipale, et cela surtout contre Venise.

Quand les patriarches d'Aquilée eurent étendu leur pouvoir civil et militaire sur tout le Frioiil et sur toute l'Istric, ils confirmèrent l'autonomie de Trieste qui venait de ressusciter de ses ruines. Quand les évêques de Trieste vinrent au pouvoir dans la ville sous le titre de « baroni maggiori », ils respectèrent les assemblées nationales et reconnurent les principales autorités communales. Pour pouvoir conser^-er leur pouvoir, les évêques offrirent leurs soumissions à Bérenger, duc frioulien et plus tard roi d'Italie; dans le même but, ils se soumirent aux ducs bavarois, mais ce furent les patriarches d'Aquilée qui exercèrent ordinairement le pouvoir suprême sur Trieste. Le roi Lothaire conféra au dixième siècle l'indépendance à la ville de Trieste comme port municipal et le traité du 21 février 919 délivra la ville de la théocratie épiscopale.

Trieste eut à supporter des luttes acharnées au dixième siècle quand Venise élargissait son pouvoir sur l'Adriatique et Trieste chercha n'importe quel moyen qui aurait pu la sauver du danger de tomber sous la domination de sa rivale. Dans ce but elle entra en 1154 dans la ligue lombarde et la paix de Constance confirma à Trieste son autonomie municipale ainsi que ses statuts et assura son développement civil et économique.

Les luttes entre Trieste et \'enise continuèrent sans arrêt. En 1202, Trieste fut contrainte de payer un tribut à Venise, mais elle réussit à s'en décharger de même qu'elle se délivrait de la domination de Venise avec l'aide d'Aquilée. Le traité de Treviso donna Trieste et Milje (Muggia) à Aquilée.

En noo Trieste se libéra d'Aquilée, mais en 1308 la guerre éclata de nouveau entre Trieste et Venise. Venise était à cette épo- (jue à l'apogée de sa puissance. Trieste cherche alors de l'aide partout, chez le patriarche d'Aquilée, chez Carrara, à Milan, elle engage même des mercenaires de Hongrie, du Frioul et de la Carniole. elle fortifie ses ceintures et ses forts. Quand tout cela parut vain et quand la capitulation sembla l'unique issue, Trieste appela à son aide le duc autrichien Léopold auquel elle préférait se soumettre que de subir la domination détestée de sa rivale. Venise vainquit les forces autrichiennes, entra dans Trieste, et le duc autrichien renonça (1370) à tous ses

droits sur Trieste pour le prix peu élevé de 75.000 sequins. En ce temps Venise guerroyait contre Aquilée, la Hongrie et Gênes, h.i flotte génoise s'empara de Trieste qui dut reconnaître la domination d'Aquilée. Mais comme Aquilée était trop faible pour pouvoir défendre Trieste contre Venise, Trieste se rendit au duc autrichien Léopold (30 septembre 1382).

Même sous la domination autrichienne, Trieste eut à sup,' ter des luttes sanglantes avec Venise, parce que les Habsbourgeois n'avaient pas assez de force ou d'énergie pour défendre Trieste.

La haine intense que les Triestins nourrissaient pour les Vénitiens est démontrée par les instructions que l'envoyé de Trieste auprès de l'empereur Maximilien reçut de ses concitoyens iisi!>t'. ■rjuraverunt omnes Tergestini se velle potius amnes cum liliis nior quam unquam amplius ad manus Venetorum pervenire ». (Tous les Triestins prêtèrent serment d'aimer mieux mourir que de tomber de nouveau dans les mains des Vénitiens.) Au dix-septième siècle les Croates aspiraient aussi à la possession de Trieste. Dans une lettre de Gremonville, ambassadeur français, adressée en 1671 au roi Louis XIV, il est dit que la République vénitienne est prête à reconnaître le banus Pierre Zrinsky roi de la Croatie et l'annexion à la Croatie de Trieste avec quelques autres villes situées à la frontière croate. ."Xu même siècle Trieste appartint administrativement à la Carniole et d'après le témoignage de Valvazor (t68q), elle eut ses représentants à la diète provinciale de la Carniole, à laquelle elle payait aussi l'impôt. En 17TQ, Trie.ste devint un port libre. En mars 170- les Français occupèrent Trieste et dans la même année la paix i'e Campo Formio rendit Trieste à l'Autriche.

En T805, les Français s'emparèrent de nouveau de Triesl:e pour la re=:tituer en i8o6. En 1809, Napoléon incorpora Trie.ste aux Provinces illyriennes, formées par la Carniole, le di.strict de Beljak (Villachl en Cirintliie. Goritz. Tstrie, "Rijelca (Finme), Dalmatie et une partie de 1a Croatie. Cela prouve one lorsque Napoléon fonda les Provinces ilh-riennes, il regardait Trieste comme une partie indivisible de l'arrière-pavs vougo,slave.

Après la bataille de Leipzig (14 octobre 1813), l'Autriche oc-

cupa de nouveau Trieste et en garda la propriété jusqu'au 3 novembre 1918, quand les Italiens, profitant de l'invitation adressée de la pan du Comité italo-yougoslave de salut public aux forces navales alliées de venir ;i Trieste. pour \ maintenir Tordre et pour favoriser Tapprovisionnement de la ville, débarquèrent leurs troupes et déclarèrent prendre possession de Trieste (( per diritto di conquista » (par le droit de conquête).

Toute l'histoire de Trieste nous démontre que la destinée de la ville fut toujours et inséparablement liée à celle de son arrièrepays qui fut, il y a plus de treize siècles yougoslave, comme il l'est encore aujourd'hui. L'histoire nous prouve aussi que Trieste n'appartint jamais à l'Italie et que \"enise ne la posséda que temporairement, par force et que lorsque Trieste ne put se défendre contre \'enise elle se soumit à n'importe qui et finalement à l'Autriche qu'elle préférait à la domination vénitienne, parce qu'elle comprenait qu'il n'y avait pas de vie possible pour elle sous la domination de Venise.

2. Géographiquement Trieste est située dans un bassin, au pied du plateau du Carso. Ce plateau est un prolongement du système balkanique. Surtout, au nord-ouest, Trieste est, par le plateau du Carso et par une distance de vingt kilomètres, complètement séparée de la plaine du Frioul, qui n'est qu'un prolongement de la plaine de Vénétie. Par là, il va de soi que Trieste, est, géographiquement, séparée complètement de l'Italie et absolument comprise dans l'hinterland 3'ougoslave.

3. Au point de vue linguistique et ethnographique, Trieste est une enclave en territoire yougoslave (slovène). Depuis treize siècles, comme nous l'avons dit ci-dessus, les Slovènes habitent Trieste et sa banlieue. En 1733 il y avait encore à Trieste 3.375 Slovènes contre 3.865 Italiens. Si cette proportion s'est déplacée peu à peu, au détriment des Slovènes, il en faut chercher le motif dans le fait que ceux-ci ne se vo3-aient pas seulement refuser par l'Etat toute instruction supérieure, mais encore de la part de l'administration municipale, toute instruction primaire dans la ville proprement dite. Malgré cela, les Slovènes ont réussi à se maintenir à Trieste en minorité importante et décisive dans les luttes éco-

lO

tt->miques et politiques. La cause de ce phénomène, c'est le rajeunissement quotidien de la population urbaine s 'étiolant peu à peu, par la saine et robuste population qui ne cesse d'affluer à la ville, des environs Slovènes. En outre les Slovènes de Trieste possèdent une puissante organisation nationale, sociale et économique (près de 200 différentes associations), plusieurs banques et plusieurs écoles (dont une commerciale) . Ces dernières sont soutenues dans la cité par leurs propres moyens, l'administration italienne n'ayant consenti aux Slovènes des écoles primaires que dans la banlieue et dans les en\irons de la ville, loutes les institutions mentionnées et l'afllux constant et irrésistible de la population yougoslave forment un obstacle efficace contre la dénationalisation de cet élément, qui en masses compactes entoure de tous côtés la ville de Trieste.

C'est ainsi que Trieste, malgré le procédé de recensemeii: qui favorisait la population italienne dominante, put, en 1910, indiquer une population de 39.319 Yougoslaves à côté de 11S.959 Italiens Les élections législatives, faites en 191 1, sur la base du suffrage universel, ont cependant donné 14.300 voix pour les candidats italiens et 10.700 aux candidats yougoslaves. Dans cette énumération, on n'a pas tenu compte de 10.237 ^'oi^ obtenues par les socialistes pour la raison que j)aniii les suffrages socialistes, il y a la même proportion des deux nationalités comme dans l'ensemble des voix obtenues par les candidats nationalistes; on pourrait même affirmer qu'il y a plus de Slaves que d'Italiens dans le parti socialiste, parcj que l'élément slave à Trieste est plus nombreux dans la classe ouvrière que dans les milieux bourgeois. La preuve de cette affirmation n^us est fournie par les élections de 191 1 dans la deuxième circonscription électorale urbaine, où au premier tour de scrutin le candidat nationaliste italien obtint 4.734 voix, le candidat nationaliste slovène 2.399 voix, le candidat socialiste 2.016 voix et le candidat allemand 476 voix. Dans le scrutin de ballotage entre le candidat italien et slovène, le candidat italien obtint 5.579 voix (845 de plus) et le candidat slovène 3.107 voix (708 de plus). Attendu que les électeurs allemands portèrent leurs voix (476) sur le candidat italien selon l'ordre qui leur fut donné par leurs dirigeants, il ny eut pas même 400 socialistes à voter pour le candidat italien, tandis que 708 votèrent pour le candidat slo-

vène, ce qui prouve que parmi les électeurs socialistes, il y a plus de Slovènes que d'Italiens.

Le résultat électoral cité plus haut (14-300 voix contre 10.700) conduit à cette conclusion que dans le cas le moins favorable aux Yougoslaves, Trieste n'est habitée que par 102.619 Italiens contre 76.719 Yougoslaves (57 % contre 43 % ). De 10.700 voix que les candidats Slovènes ont recueillies, 5.006 appartiennent à la circonscription électorale des environs de la ville, oii le candidat italien n'a pu obtenir que 1.192 voix, nombre qui représente un peu moins do 20 % de la totalité des voix. Le recensement officiel de la population fait par les autorités municipales italiennes sur la base de la langue d'usage et insuffisamment contrôlé par les autorités d'Etat, nous donne, dans cette dernière circonscription électorale, 11.20T Italiens contre 21.006 Slaves, par conséquent plus de 33 % d'Italiens. Il saute donc aux veux que la statistique de la population de Trieste est falsifiée au détriment des Yougoslaves.

Le publiciste italien Vivante confirme cette même affirmation, puisqu'il écrit dans son livre '< l'Irrédentisme adriatique > (Florence rqi2') : '•' Mais la réalité se venge et noie dans le ridicule, le truc ou la falsification du recensement. A Trieste, 3 districts qui en 1900 avaient, d'après le recen-sement, 2.700 Slovènes, donnent en 1908, 1.820 électeurs, c'est-cà-dire des hommes au-dessus de 24 ans, pour les candidats du nationalisme Slovène ! Cela explique assez le côté artificiel de la thèse statistique d'après laquelle, jusqu'à l'avant-dernier recensement, les Slovènes décroîtraient même en Styrie et en Carinthie. Même tactique avec les Croato-Serbes de l'Istrie » (Edition française ; imprimerie commerciale à Genève, p. 141).

Abstraction faite des électeurs slovènes socialistes dans les trois di.stricts, ces 1.820 électeurs votant sur la base du suffrage universel, nous indiquent au moins 9.000 Slaves, au lieu de 2.700 que montre le recensement des autorités communales.

L'importance de l'élément slave à Trieste est démontrée aussi par la statistique scolaire pour l'année 1916, à une époque où la

population souffrait des horreurs de la guerre et était par conséquent diminué de moitié.

Il y avait des élèves slovènes :

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