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La question de l'enseignement et les congrégations religieuses au dernier siècle

Les débats ouverts en ce moment sur la question de renseignement ne sont pas particuliers à notre époque. Il ne faudrait pas • sans doute chercher dans le passé la reproduction absolue de ce que nous avons sous les yeux. Chaque âge a ses préjugés, ses passions, sa façon d'entendre les problèmes qu'il agite, et les combattants varient les moyens d'attaque ou de défense selon l'état des espritS; selon les circonstances de temps et de lieu. Le moment n'était pas encore venu, il y a un siècle, de se placer, pour maintenir les droits de l'Église, sur le terrain de la liberté.

Mais, tout en faisant la part des différences inévitables entre deux époques séparées par un si long intervalle, que de curieux rapprochements à opérer, que de lumières à demander au passé sur la question qui occupe aujourd'hui l'opinion publique ! La proscription qui menace de nos jours les congrégations religieuses fut décrétée, en 1762, contre la Société de Jésus. Personne n'ignore ce fait historique; mais ce que l'on connaît moins, ce sont les conséquences de cette spoliation. On peut affirmer que les vingt-cinq années qui précèdent la Révolution française furent consacrées à réparer, et encore bien imparfaitement, les ruines que cette violence avait accumulées dans le domaine de l'instruction secondaire.

On dira peut-être que notre siècle n'a pas à redouter de pareilles difficultés, parce que l'Université et le clergé séculier lui-même possèdent aujourd'hui un personnel enseignant qu'ils n'avaient pas il y a cent ans. Outre qu'il paraît étrange de venir, au nom de la liberté, enlever aux pères de famille les maîtres qu'ils préfèrent, sous prétexte qu'on leur en donnera d'autres, est-il bien sûr que notre corps professoral compte assez de membres pour faire face aux besoins de l'instruction à tous ses degrés. Sans doute l'École normale fournit à l'Université une brillante aristocratie de professeurs; mais ce n'est qu'une aristocratie, et si, à Paris, si, dans les principales villes, l'enseignement de l'ji^itat compte d'habiles et nombreux interprètes,

est-ce que nous n'avons pas plusieurs fois entendu les membres même de TUniversité se plaindre des difficultés que rencontre le recrutement dans les collèges communaux et dans plusieurs lycées de province? Est-ce pour rendre ce recrutebaent plus facile qu'on veut supprimer ceux qui, en dehors de l'Université et du clergé séculier, se livrent avec tant de dévouement et tant de succès à Tœuvre laborieuse de l'éducation ?

Qui ne sait d'ailleurs, et au besoin les municipalités qui ferment chaque jour quelque maison scolaire se chargeraient de nous l'apprendre, que les communautés vouées à l'instruction primaire ne sont pas moins menacées que celles qui s'occupent de l'enseignement secondaire? Les écoles congréganistes comptent plus d'élèves que celles qui sont tenues par des laïques : où sont les maîtres qui peuvent les remplacer? Dans ces conditions, si la spoliation qu'on prépare venait à atteindre ces difl'érents corps, nous ne craignons pas d'affirmer qu'une telle violence porterait à l'éducation lin coup plus funeste encore que l'expulsion des Jésuites au dernier siècle. C'est là ce qui donne aux pages qu'on va lire une actualité qui, peut-être, ne sera pas sans quelques lumières pour les esprits sincères qui ne dédaignent pas les leçons de l'histoire.

Les Jésuites chassés de France, en 1762, par un arrêt dicté par la haine et sans qu'on ait pris le temps de calculer les suites d'une telle mesure, au point de vue de l'enseignement ; l'opinion publique se déclarant en leur faveur, les villes où ils tenaient des collèges dressant mémoires sur mémoii^es pour faire l'éloge et. réclamer la conservation de ces maîtres vénérés; le clergé de France élevant à son tour la voix dafts ses assemblées et adressant à la royauté une protestation solennelle ; les Parlements, l'Université de Paris, qui avait tant travaillé à leur départ, incapables de les remplacer, impuissants, malgré leurs efforts, à recruter un personnel qui puisse continuer avec succès l'œuvre de l'éducation ; au milieu de ce désarroi, le goût public se dépravant et l'esprit d'innovation enfantant les plus bizarres systèmes en matière d'enseignement; des plaintes s'élevant de toutes parts sur la décadence de l'instruction ; le roi obligé, pour la relever, de faire appel aux communautés régulières et au clergé séculier; enfin, en 1789, l'opinion publique se prononçant dans les Cahiers en faveur des ordres enseignants et demandant les religieux comme éducateurs : tel est le tableau qui va se dérouler aux yeux* du lecteur qui voudra bien nous suivre.

Avant de nous jeter dans certaines aventures, rappelons-nous ce qu'elles ont coûté à nos pères, et, puisque nous nous proclamons si fièrement les fils de 89, sachons entendre ce que pensait cette époque des congrégations religieuses conune corps enseignants.

ET LES GONOaSGATiONâ RBUGIEUSKS AU DllRNIER SIECLE

L'année 1762 avait vu les Jésuites supprimés en France et les nombreux collèges qu'ils tenaient avec tant d'éclat enlevés à leur direction pour passer en d'autres mains. Les Parlements» qui les avaient toujours détestés, qui, dans ce siècle même, avaient combattu avec tant d'acharnement les évêques défenseurs de la bulle (7my^m/2tô, furent heureux d'abattre par la proscription des Jésuites les plus redoutables adversaires du jansénisme, les apôtres de ce qu'on appelait déjà l'ultramontanisme. Les philosophes avaient puissamment aidé les légistes dans cette campagne, qui devait tourner à l'avantage de la libre pensée, et Voltaire pouvait écrire à d'Alembert*, en parlant de ces derniers, que, « croyant servir la religion, ils servaient la raison, sans s'en douter». « Ce sont, ajout^iHU des exécuteurs de la haute justice pour la philosophie, dont ils pretment les ordres sans le savoir, »

On alla chercher des chefs d'accusation dans les théories du probabilisme, dans de prétendues doctrines de régicide, ensevelies dans la poussière des bibliothèques et cent fois désavouées. La royatité, mal conseillée par des ministres philosophes, eut la faiblesse de prêter la main à une spoliation qui la privait de ses plu^ fidèles défenseurs. Ainsi abandonnée, la Société illustre, qui pendant âeux siècles avait élevé la jeunesse française, tomba sous les coups com'»binés des sectaires et des procureurs.

Cette révolutioa était très grave au point de vue de l'enseigne^ ment, le seul qui nous occupe en ce moment. On ne pouvait pa$ priver subitement l'éducation de l'enfonce d une congrégation puissante, nombreuse, qui, avec des maîtres éprouvés, habiles, avec des traditions séculaires, dirigeait cent vingt-quatre collèges, sansipro^duire un long ébranlement dans les esprits, sans laisser un grand vide dans le domaine de l'instruction publique. L'Université, qui avait désiré le renvoi des Jésuites, les Parlements, qui l'avaient pranonce, étaient-ils prêts 6 les remplacer?

Leur départ fut l'occasion d'un grand nombre d'écrits où les queth tions qui touchent à l'enseignement étaient vivement débattues. L'année même de leur suppression avait vu paraître X Emile de Jean- Jacques Rousseau. Ce siècle qui remua tant d'idées, qui appela au tribunal de ses littérateurs, de ses philosophes, de ses économistes, de ses politiques, les institutions, les lois, les mœurs, le gouveme-

^ Le 4 mai 1762.

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