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LA QUCSTION DE L'ENSEIGNEMENT

ment, lareli^on, ne pouvait manquer de parler éducation. Il apporta dans la discussion de ce sujet si délicat et si complexe cette témérité hardie, ce souffle plus^destructeur que fécond, cette ardeur intempérante et généreuse qui devait à la fois être la source de quelques progrès, de tant d'erreurs et de tant de violences.

Quand on relit aujourd'hui les auteurs qui, à cette époque, écrivirent sur l'enseignement, ceux en particulier qui paraissent avoir attiré l'attention publique, comme Guytonde Morveau, avocat général au parlement de Dijon, Rolland d'Erceville, président aux requêtes du parlement de Paris S on est frappé de rencontrer dans leurs livres quelques-unes des passions et des haines qui agitent une partie de nos contemporains. Il est curieux de retrouver ainsi, à un' i^iëcle de distance, les théories aujourd'hui si chères à une école politique et de leur voir revêtir la forme même qu'on leur donne encore, tant il est vrai qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

Ce qui préoccupait) avant tout les réformateurs de 1762, c'était de donner à l'enseignement un caractère national. Il s'agissait de former des citoyens, de graver fortement dans l'âme de l'enfant l'image de la patrie. Pour atteindre ce but, on voulait séculariser l'instruction et la rendre a civile », comme on dit aujourd'hui laïque. c( Le bien de la société, s'écrie l'un d'eux, exige manifestement une éducaticm civile, et, si l'on ne sécularise pas la nôtre, nous vivrons éternellement sous l'esclavage du pédantisme. »

Pour imprimer à l'enseignement ce caractère, on a recours à l'État, on invoque son monopole dans des termes que ne désavoueraient pas les fauteurs des spoliations qui nous menacent, a Je prétends revendiquer pour la nation une éducation qui ne dépende que de l'Etat, parce qu'elle lui appartient essentiellement, parce que toute nation a un droit inaliénable et imprescriptible d'instruire ses membres, et parce qu'enfin les efafants de l'État doivent être élevés pa,r les membres de l'État. »

On n'avait qu'à tirer les conséquences de ces principes pour écarter les ordres religieux de l'instruction de la jeunesse.'C'est ce que fit l'Université de Paris. La faculté des arts plaidait en ces termes l'exclusion absolue des réguliers : a Un religieux, disait-elle, lié par des vœux ne tient à rien aussi étroitement qu'à l'ordre auquel ces nœuds sacrés l'attachent. Il n'a point l'esprit de la patrie, il a celui delà communauté. Cet objet dont il est essentiellement occupé lui fait oublier ses parents, sa famille, ses amis et ses concitoyens. .. Ne serait-ce pas renoncer aux lumières de la raison que de juger

* Mémoire sur réducatim publique, par Guyton de Morveau, in-12, 1764. — Recueil de plusieurs ouvrages du président Rolland, 1782, in-4». — Mémoire sur l'administration du collège L^uis^k^Grand, par le même.

un tel homme propre à tourner la jeunesse vers le bien général de l'Etat?... Le bien de l'État deniande rexclusîon la plus ïégaie et lia plus authentique des ordres religieux et peut-être des congrégations particulières de tout enseignement public ^. »

Qui ne serait frappé de retrouver ainsi à un siècle de distance l'expression de préjugés et de haines qu'on croirait nés d'hier? On voit qu'il y a cent ans la question de l'enseignement se posait dans les mêmes termes que de nos jours. Éducation « civile », monopole de l'État, exclusion des ordres religieux, voilà les demandes exprimées par les Parlements et l'Université de Paris. L'expérience qu'on fit alors nous permet de juger les doctrines par la perturbation qu'elles jetèrent dans l'instruction publique. Plus heureux qu'ils ne le seront sans doute de uos jours, les adversaires dés Jésuites réussirent à les chasser de cent vingt-quatre collèges. Nous allons voir quelles furent les conséquences de cette spoliation,

Une révolution aussi grave dans la. direction et la forme de l'eqseigneroent ne pouvait s'accomplir sans exciter tout d'abord les alarmes et sans appeler l'intervention des évêques. On se plaît quelquefois à opposer l'ancien clergé au clergé contemporain. Nous allons voir comment,, sur cette grande question, de l'éducation, Tépiscopat n'a jamais cessé d'être fidèle à lui-n^ême.

L'Église de France a toujours revendiqué le droit de prendre part à l'instruction publique. Elle seule y a présidé dans notre pays pendant des siècles, et, quand vint le momept d'y faire participer la nation qu'elle avait élevée, elle consentit sans, doute à partager son domaine; mais il ne fallait pas s'attendre à la voir abdiquer. Au fond, dans la guerre faite aux Jésuites, le clergé vit très bien que c'était sa propre influence qu'on voulait combattre *. « Les ennemis de la religion, disait-il, en 1775, ont regardé comme un point essentiel de leurs pernicieuses maximes d'éloigner les ecclésiastiques du soin d'élever la jeunesse. Leurs écrits sont pleins devaines et indécentes déclamations à ce sujet. » Aussi voyons-nous les évêques, dans les assemblées de 1761, 1762, 1765, 1772, 1775, 1780 », adresser sur

• Mémoire de l'Université sur les moyens de pourvoir à rin$truction publique de la jeunesse et de la perfectionner, 1763, iii-12. La même question est discutée par Guyton de Morveau, p. 82-100.

• Le parlement de Rouen après avoir décrété en 1762 l'expulsion des Jésuites s'était hâté de faire effacer « le terme archiépiscopal » qu'on voyait au-dessus de la porte du collège de Rouen, fondé par le cardinal de Bourbon.

^ On trouvera ces documents dans la Collection des procès-verbaux des

ce sujet à la royauté les plus fermes remontrances. Ils ne pouvaient, à moins d'abandonner leur mission, se désintéresser de l'enseignement public, et voici en quels termes l'Assemblée de 1762 défendait les droits et les antiques prérogatives de l'Église de France.

« Le but principal de l'éducation, disait-elle, n'est pas seulement d'instruire les hommes : son objet le plus intéressant est de les élever et de les former à la religion et à la vertu. Sans cela, les lumières mêmes deviennent dangereuses et les connaissances les plus étendues ne sont qu'un écueil et pour celui qui les possède et pour ceux à qui il les communique. Ce rapport essentiel des institutions publiques à la foi et aux momrs est le principe du droit qu'ont les évêqties de veiller à t éducation. Ce droit est fondé sur celui de prêcher et d'instruire, qu'ils ont reçu de Dieu, sur la sainteté de leur caractère, sur la nature des sciences divines qui font partie de l'instruction, sur la condition des régents et principaux, presque tous ecclésiastiques, sur l'importance du choix des livres, même classiques, dans les premières études, enfin sur les ordon-' nances des rois qui exhortent les évêques à établir dans leurs diocèses des écoles et des collèges où les sciences divines et humaines soient enseignées sous leur autorité. »

Ainsi entendu, le droit d'enseigner que revendiquait l'Église de France était incontestable, même au point de vue national. Dans la pensée de l'épiscopat, il n'y a pas de vraie grandeur pour\in pays sans la foi et sans les mœurs; mais comment garder la foi et les mœurs si à l'instruction on n'a pas le soin d'allier l'éducation et l'éducation religieuse?

L'enseignement donné par les ordres religieux présentait ce caractère, et c'est là ce qui rassurait les évêques : « Nous n'avions nulle inquiétude, disent-ils en 1762, tant que l'éducation était confiée à des communautés dont nous connaissions le zèle et l'amour pour la religion. » Parlant en particulier de la Société qu'on allait supprimer : « Les Jésuites, ajoutent-ils, tiennent actuellement cent collèges *; il serait très difficile de les remplacer avec la même utilité, surtout dans les villes de province où il n'y a pas d'université. Les religieux des autres ordres qui ne sont pas voués par état et par leurs vœux à cette espèce de travail, ne sont accoutumés ni à la méthode ni à l'assujettissement de l'instruction. Distraits essentiellement par les observances de leur ordre, ils ne peuvent donner à l'éducation de la jeunesse une attention suivie. »

Assemblées du clergé, t. VIII, in-folio, Pièc. justif,, 333, 375, 479, 687, 771 Procès-verbal de l'Assemblée de 1780, p. 792.

* Tous les documents que nous avons consultés, en particulier V Exposé des motifs de la M de 1844, par M. Villemain, donnent le chiffre de 424.

On le voit, les évoques allaient jusqu'à préférer les Jésuites aux autres congrégations pour la direction des collèges. Cette faveur s'explique par l'éclat des services rendus. Nous aimons à laisser parler ici l'historien moderne de l'Université de Paris dont nul ne contestera l'impartialité et la compétence. « Comment méconnaître, dit M. Jourdain *, les services éminents que la Société de Jésus avait rendus à la jeunesse et aux familles, depuis son rétablissement sous Henri IV? Ceux de ses ennemis qui veulent être impartiaux et sin^ cères avouent que ses collèges étaient bien tenus; que la discipline était à la fois ferme et douce, exacte et paternelle; que la routine scolastique s'y trouvait corrigée par de sages innovations, appropriées habilement au progrès des mœurs et aux convenances sociales; que les maîtres étaient modestes, dévoués, instruits, le plus grand nombre consommés dans l'art d'élever la jeunesse, ceux-ci humanistes éprouvés, ceux-là savants de premier ordre, si réguliers dans les habitudes de leur vie, que jamais aucun « grief d'inconduite ne fut articulé contre eux, »

Aux reproches qu'on leur adressa si souvent de donner une éducation plus brillante que solide, de sacrifier à des pratiques frivoles et à des représentations mondaines la véritable formation morale de l'homme, de répandre des doctrines qui mettaient en péril la sécurité publique, ils pouvaient répondre en citant les noms des disciples qu'ils avaient élevés « et qui figuraient avec honneur dans les sciences et dans les lettres, à la cour et dans les armées, dans les rangs de la bourgeoisie et dans la noblesse ». La concurrence même qu'ils faisaient à l'Université avait eu pour elle les plus heureux résultats, en l'engageant à mieux surveiller ses collèges, à soumettre ses élèves et ses maîtres à une forte discipline toujours féconde pour le travail. Dans ces conditions la proscription de/tels instituteurs ne pouvait être qu'un malheur pour la France.

Les hommes qui avaient prononcé en 1762 l'expulsion des Jésuites pouvaient-ils du moins se donner comme les exécuteurs d'une sentence réclamée par l'opinion publique? Avait-on élevé contre leur enseignement des accusations sérieuses? Avaient-ils trahi la confiance des familles et soulevé des réclamations en dehors du camp des légistes et des philosophes, qui voulaient leur faire expier leurs succès bien plus que leurs prétendus crimes? Nous pouvons affirmer le contraire, et c'est dans les comptes rendus adressés au parlement

* Histoire de r Université de Paris, in-fû, p. 396*

de Paris par les commissaires qu'il avait nommés : Rolland, Laverdy, Roussel de la Tour, Terray *, que nous trouvons Téloge des congrégations auxquelles on faisait la guerre. Les habitants des villes, les officiers municipaux, témoins du dévouement, des lumières et des vertus que les religieux avaient apportés dans Tœuvre de l'éducation, font éclater dans ces rapports leur admiration et leur reconnaissance : « Il n'y a pas un citoyen, dit la municipalité de Mauriac, qui ne soit d'accord que tout ce qu'il sait, il le tient des Jésuites; qu'il n'a reçu d'eux que d'excellents principes de religion et d'éducation ; que, dans tous les temps, il les a vus se comporter avec une édification salutaire et exemplaire. Cette conduite de leur part, les secours qu'ils prêtent journellement pour la prédication, pour les confessions, pour l'instruction du peuple, et principalement pour la bonne éducation de la jeunesse, donnent lieu de croire qu'ils ne sauraient être que très imparfaitement remplacés et sollicitent pour leur conservation. »

Le 6 novembre 1761 la communauté albigeoise faisait entendre à son tour la protestation suivante : « Les PP. Jésuites, disait-elle, ont été chargés du soin du collège d'Albi depuis le temps de son établissement en cette ville... La manière dont ils ont rempli leurs engagements nous invite à leur accorder un témoignage favorable qui puisse, autant que possible, leur servir d'abri contre l'orage qui semble les menacer... En effet, depuis plus de deux siècles que les Jésuites sont commis au gouvernement du collège de cette ville, nous n'avons eu qu'à applaudir à leur conduite régulière, à leur zèle pour la religion, à leur sagesse dans la direction des âmes, à leur habileté dans l'éducation de la jeunesse et à leurs soins, vigilants dans tout ce qui tend à avancer le goût et les progrès des sciences et des lettres... Dans de pareilles circonstances, des motifs de reconnaissance envers eux et une juste attention des intérêts qui nous sont propres demandent de nous que nous présentions requête au conseil afin d'obtenir des lettres patentes qui confirment de nouveau les PP. Jésuites dans la direction dudit collège 2. »

Toutes les congrégations enseignante» sont l'objet des mêmes éloges. Ici c'est la ville de Niort qui atteste « que la congrégation de l'Oratoire s'acquitte à la satisfaction publique de l'instruction de la jeunesse » ; là, les officiers du bailliage de Montbrison affirment que, « accoutumés à l'enseignement des prêtres de l'Oratoire, chez qui ils ont été élevés, difficilement les pères de famille se détermineront en faveur d'un nouvel établissement dans ce genre ». Ailleurs

* Ces comptes rendus des quatre commissaires du Parlement que nous aurons occasion de citer sont à la Bibliothèque nationale. ^ Histoire littéraire delà ville d*Albi, par Jules Rolland, p. 358-359.

le lieutenant général de Tours témoigne son admiration pour « les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, qui a fourni tant d'hommes célèbres, » et qui tient « sur les frontières de celte province le fameux collège de Pontlevoy, où les personnes des provinces les plus éloignées envoient journellement leurs enfants ».

Les ordres moins connus comme corps enseignants ne sont point oubliés dans ce concert de louanges. A Loches, en Touraine, les habitants « se louent beaucoup de la conduite irréprochable des Barnabites, laquelle leur a attiré des pensionnaires des provinces éloignées. » A Gien, en Gâtinais, la jeunesse, disent les officiers municipaux, « se serait trouvée sans instruction, si les PP. Minimes n'eussent offert de se charger de l'instruction de la jeunesse pour toutes les sciences... L'on atout à espérer de la doctrine, des mœurs, du savoir et du zèle des Minimes, qui sont en état de fournir le nombre des sujets nécessaires pour l'enseignement des différentes sciences. »

Il serait facile de multiplier ces citations empruntées aux comptes rendus des commissaires du Parlement . Celles que nous avons rapportées suffisent pour montrer de quelle popularité jouissaient en 1762 les congrégations enseignantes. Les villes où elles tenaient des collèges adressent au roi et aux cours de justice de pressantes requêtes pour leur conservation. On croirait, en parcourant ces mémoires, lire les pétitions qui se signent en ce moment dans toutes les parties de la France. Seuls, les représentants du gouvernement apportent dans leurs vœux une extrême réserve. A Orléans, où la voix publique appelait des religieux pour remplacer les Jésuites supprimés, les officiers royaux hésitent, craignant, dit le rapport, que « l'autorité temporelle ne perdît l'inspection sur le collège » . Jamais les officiers municipaux qui pensaient avant tout au bien de la cité et de leurs enfants ne manifestèrent de pareilles craintes, et nous les voyons, à Blois, pendant cinq ans, de 1764 à 1769, multiplier leurs démarches jusqu'à ce qu'ils aient réussi à appeler dans leur ville une communauté enseignante. L'on peut dire que partout où ils vinrent occuper les collèges abandonnés par les Jésuites, et nous verrons qu'il en fut ainsi dans beaucoup d'endroits, les réguliers répondirent à l'appel commun des habitants et des municipalités.

On le voit, la révolution opérée par les Parlements dans la direction de l'enseignement n'avait pas seulement soulevé les réclamations de l'épiscopat, elle blessait encore les préférences et contrariait les vœux des populations.

Puisqu'on avait tenté quand même l'aventure, il fallait bien chercher à en conjurer les malheureuses conséquences et combler le vide laissé dans l'œuvre de l'éducation par le départ des Jésuites.

« Lorscpi'en 1762 on agitait dans le cabinet de Versailles la grande aiTaire de la suppression des Jésuites en France, le Dauphin, père de Louis XVI, s'adressant aux ministres qui formaient le conseil, leur dit : a II me semble. Messieurs, qu'avant de conclure pour la dissolution de cette Société, il faudrait savoir quelles sont nos ressources pour l'éducation de là jeunesse dans nos provinces *. »

Si les ministres avaient été sincères, ils auraient répondu au Dauphin que les adversaires des Jésuites poursuivaient la satisfaction de leurs passions haineuses plutôt que les intérêts de l'enseignement. Les documents contemporains ne laissent aucun doute à cet égard. « N'y a-t-il pas trop d'écrivains, trop d'académiciens, trop de collèges? Il n'y a jamais eu tant d'étudiants... le peuple même veut étudier. Des laboureurs, des artisans, envoient leurs enfants dans les collèges des petites villes, où il en coûte si peu pour vivre. Multorum manibus egent res humanm ^ paucorum capita sufficiunt. » « Les Frères des écoles chrétiennes sont survenus, ajoute le même écrivain, pour achever de tout perdre; ils apprennent à lire et à écrire à des enfants qui n'eussent dû apprendre qu'à manier le rabot et la lime. Le bien de la société demande que les connaissances du peuple ne s'étendent pas plus loin que ses occupations. »

Un tel zèle pour la diffusion de l'instruction méritait bien la réponse suivante de Voltaire : « Je vous remercie de proscrire l'étude chez les laboureurs. Moi, qui cultive la terre, je vous présente requête pour avoir des manœuvres et non des clercs tonsurés. Envoyezmoi surtout des Frères ignorantins pour conduire mes charrues ou pour les y atteler. »

Voilà les amis du peuple. L'Église, en encourageant les fondations dans les collèges et les écoles, avait mis l'instruction à la portée de tous. Guyton de Morveau cherchant, lui, « un remède au progrès excessif des lettres, » ne craignait pas d'indiquer comme moyen « infaillible », quoique « extrême », d'atteindre ce but, la suppression « de tous les établissements de cours gratuits d'études 2. m

Quels que fussent les sentiments particuliers de ces écrivains au sujet de l'éducation, les Parlements n'en étaient pas moins tenus de faire les plus grands ^efforts pour remplacer les Jésuites. Dans un siècle avide d'apprendre, haiitué à trouver dans des collèges nombreux et admirablement conduits tous les moyens de s'instruire, l'opinion publique n'aurait pas tardé à condamner des hommes

« De r éducation publique y par Tabbé Proyart, 1 vol. in-12. '1785> p* 1-2. ^ Mémoire sur Péducat, publ.^ p. 45.

plus habiles à détruire qu'à bâtir. Il fallait se hâter. « Le besoin est pressant, Toccasion unique, disait le parlement de Grenoble, il faut la saisir, ou totft est perdu sans retour. »

Le parlement de Paris confia le soin de préparer les réformes et les dispositions urgentes à quatre de ses membres : de Laverdy, Roussel de la Tour, l'abbé Terray et le président Rolland, qui remplaça Laverdy, nommé contrôleur général des finances. Ces délégués devaient s'entendre avec cinq commissaires désignés par le roi, savoir : de la Roche-Aymon, archevêque de Reims, de Jarente, évêque d*Orléans , d*Aguesseau et Gilbert , conseillers d'État, et Taboureau, maître des requêtes, rapporteur. On écrivit en même temps aux universités du royaume pour leur demander leur avis sur les études et les plans d'éducation qu'il convenait d'adopter.

L'édit de février 1768 vint régler la situation des collèges indépendants des universités et de toute congrégation religieuse. Cette déclaration était relativement libérale . La royauté, qui s'était déjà laissé entraîner à sacrifier les Jésuites, se refusa à exclure de l'enseignement les autres congrégations, a Deux sortes d'écoles existent aujourd'hui dans notre pays, disait le roi, les unes gouvernées par les universités, sous leur inspection et leur discipline, soumises à leurs lois et leurs à statuts; les autres subsistant chacune par son propre établissement et dispersées dans toute l'étendue de notre royaume. Nous devons également à toutes not7'e protection royale et notre attention paternelle, » L'ordonnance, laissant aux « congrégations régulières ou séculières w une pleine indépendance pour la direction des maisons qui leur étaient confiées, attribuait le gouvernement des autres collèges à un bureau composé de huit membres : l' évêque président, deux ofiiciers de justice, deux officiers municipaux, deux notables de la ville et le principal. Le roi avait voulu faire entrer dans ce conseil le « clergé, intéressé à plusieurs titres ày prendre part^ » et qui, «par l'application des prébendes préceptoriales», avait «concouru à la dotation des collèges » ; la « magistrature, pour qui ce genre d'administration est un objet de bien public et de police ; le corps municipal et les notables habitants du lieu, à qui surtout l'éducation des enfants des citoyens doit être recommandable ». C'est la même pensée qui a présidé de nos jours à la composition des conseils académiques.

Après avoir pourvu à l'administration des collèges, il fallait trouver des professeurs. Les Parlements écrivirent aux officiers muni* cipaux des différentes villes où le départ des Jésuites laissait des établissements vacants, pour les inviter à chercher de nouveaux régents, à passer des contrats, à prendre enfin toutes les mesures néces^ saires. On comptait trouver dans le royaume des maîtres es arts sans fonctions qui entreraient volontiers dans l'enseignement. Guyton

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de Morveau avait fondé des espérances sur les beaux esprits de la capitale : « Paris, disail^il, recèle un nombre prodigieux de gens de lettres isolés et sans état, qui seraient flattés de se faire d'une occupation conforme à leurs goûts une ressource honnête de fortune ^ » On s'arrêta à une mesure plus pratique. L'Université de Paris éta^ blit son chef-lieu dans les bâtiments de Louis-le-Grand, laissés vacants par le départ des Jésuites. Elle supprima vingt-huit de ses collèges, dont les bourses, au nombre de trois cent quatre-vingtquatre, et les revenus, qui s'élevaient à 240,000 livres furent réunis à ce nouveau centre. Cet étabUssement, avec ses ressources considérables et ses nombreux boursiers, devait être comme une école noimale destinée à former des professeurs. Les lettres patentas données le 21 novembre 1763, déclarent expressément qu'on voulait en faire « une pépinière abondante de maîtres, dont l'Etat a besoin » .

L'Université de Paris avait enfin mis la main sur ce fameux collège qui, sous le nom de collège de Clermont et plus tard de collège de Louis-le-Grand, avait, par ses retentissants succès, excité tant de jalousies et de colères. Elle transportait son siège sur le théâtre même où la Société proscrite avait remporté tant de triomphes. Dans la cérémonie religieuse qui inaugura la prise de possession, on chanta une messe solennelle dont V Introït commençait par ces mots : Exsurgat Deus et dissipentur inimici ejus, A ces paroles, toute l'assemblée tressaillit, voulant voir dans l'expulsion des Jésuites le châtiment demandé par le prophète.

C'était l'ivresse de la victoire, malheureusement on ne tarda pas à s'apercevoir qu'il était plus facile de supprimer des rivaux que de les remplacer. Les premières dispositions prises n'avaient pas réalisé toutes les espérances qu'elles avaient fait concevoir. Quatre années s'étaient écoulées depuis le départ des Jésuites, sans que le vide laissé après eux dans l'enseignement eût été comblé; les collèges manquaient d'élèves et plus encore de professeurs*, « la plupart des chaires étaient désertes ou mal remplies '. » Pour exciter l'émula-

* Mémoire sur réducat. pubL, p. 105.

2 Le parlement de Rouen, pour assurer des élèves aux maîtres qui remplaçaient les Jésuites, avait pris un moyen que nous suggérons aux municipalités qui voudraient voir fréquenter leg écoles récemment ouvertes. Il avait enjoint par arrêt « aux pères, mères, curateurs, maîtres de pension, etc., d'envoyer exactement sous les peines aux cas appartenant, leurs enfants ou autres confiés à leurs soins, aux écoles publiques du collège de Rouen », pour « donnei" une preuve de leur fidélité ,au roi et de leur attachement et respect pour les arrêts de la cour... Il n'est point d'enfants qui ne doivent faire éclater les mouvements et transports de fidélité déjà gravés dans leurs jeunes cœurs en accourant avec joie et docilité recevoir les instructions des nouveaux maîtres qui leur sont destinés. »

' Jourdain, Hist. de l'Univers, de Paris, p. 4:20.

tien, le Parlement et T Université de Paris firent établir dans la faculté des arts, par lettres patentes du 3 mai 1766, soixante places de docteurs agrégés, nommés au concours et destinés à fournir au recrutement des professeurs. On leur assurait de précieux avantages. Deux années plus tard, le président Rolland, dans le plan d'éducation présenté au parlement de Paris, proposait de fonder dans le chef-lieu de chaque université de province une « maison d'institution » pour les étudiants qui voudraient se vouer à l'enseignement. Dans son désir d'arriver enfin à remplacer la Société de Jésus, il ne craignait pas de la proposer en exemple : « On pourrait, disait-il, adopter l'usage qu'avaient les Jésuites pour remplir ces chaires importantes, et singulièrement celle de rhétorique du collège Louis-le- Grand. Ils faisaient une espèce de concours entre tous les régents de rhétorique de leurs collèges, et celui qui paraissait avoir plus de talents était choisi. »

Malgré ces efforts combinés de l'Université et des Parlements, on ne parvenait pas à recruter le personnel enseignant indispensable à la marche régulière des études. Dès l'année 1761, le clergé de France avait fait pressentir ce péril aux ennemis des Jésuites. « Prendra-t-on des* laïques? disait-il, on sait combien il est difficile d'en trouver dans les provinces qui veuillent se livrer à un travail aussi pénible et aussi rebutant, et qu'il est encore plus rare d'en trouver qui aient les talents et les qualités lîécessaires pour y être employés. »

D'ailleurs, ces professeurs improvisés pouvaient-ils avoir la compétence de ceux qu'ils étaient appelés à remplacer, a Quand il serait facile, ajoutait le clergé dans la même assemblée, de supprimer une Société qui, par la nature de ses engagements, la multitude de ses sujets, la variété des talents, peut suffire à tous les âges et à toutes les conditions, les maîtres nouveaux substitués à des maîtres consommés auront-ils acquis en un instant l'expérience qui leur serait nécessaire? En supposant que, dans chaque ville, il s'élèverait un ordre de citoyens consacrés à l'éducation de la jeunesse, combien de temps ne leur faudrait-il pas pour égaler ceux dont ils tiendront la place? Ils auront eux-mêmes besoin d'une espèce d'éducation qui aura ses progrès lents et successifs, et le temps qu'ils y emploieront sera un temps perdu pour la nation. »

L'Assemblée de 1765 développait avec éloquence les tristes suites de ces essais, de ces tâtonnements en matière d'enseignement : c( Toute interruption dans l'éducation, disait-elle, est un malheur public et le temps qu'emportent les différentes contestations sur la formation des collèges est un temps perdu pour la nation, perte irréparable qui resserrera les limites de nos connaissances et dont nos neveux sentiront encore plus que nous les effets. »

Les craintes exprimées par le clergé n'étaient que trop fondées,

1« LA QUESTION DE L'ENSfilGNBMfiNT

et les professeurs appelés à remplacer les Jésuites se chargèrent de les justifier. « Us ont été choisis au hasard, disait TAssemblée de 1775, on a reçu indistinctement tous ceux qui se sont offerts pour enseigner, les collèges ont été remplis de régents peu instruits. » Le président Rolland est obligé lui-même d'en convenir : « A la vérité, dit-il ^ attendu le grand nombre dont on a eu bœoin dans le moment, on a été obligé de choisir quelques gens médiocres. »

Ott le voit, de l'aveu même du Parlement, qui plaide les circonstances atténuantes, le recrutement des maîtres avait été médiocre et insuffisant. Ce qui avait encore augmenté le mal, c'est que les bureaux chargés par Tédit de 1763 du gouvernement des collèges avaient laissé porter de graves atteintes à la discipline. Le principal, réduit à sa seule voix dans le conseil, n'ayant ni le droit de choisir les régents ni celui de les renvoyer, était chargé d'appliquer la règle^ sans l'autorité nécessaire pour la faire respecter. Aussi vit-^on souvent l'anarchie régner dans les nouveaux collèges, les professeurs faire retentir les U-ibunaux de leurs querelles^ quelquefois même se porter à « des excès d'inconduite, qui » furent «pour la jeunesse des sujets de scandales irrémédiables * »*

La situation, déjà compromise par la disette ou rinfériorîté des maîtres, pat l'affaiblissement de la discipline, était aggravée encore par le trouble que la révolution de 1762 avait jeté dans les esprits. Quand les Jésuites filt-ent chassés de France, on s'écria de toutes parts que le moment était venu où l'éducation publique, dirigée par les lumières de la philosophie, allait prendre l'essor et s'élever au plus haut degré de perfection'. On vit alors éclore les systèmes d'instruction les plus divers, où respirait surtout un esprit de réaction contre la tradition et ce dédain du passé qui était dans le génie de Tépoque; non seulement la Société célèbre qui avait élevé le grand siècle, qui avait vu s* asseoir sur les bancs du collège de la rue Saint-Jacques Molière et Voltaire, paraissait être restée audessous de sa mission littéraire, mais l'Université de Paris qui, à ce moment même, comptait tant de régents habiles, au sein de laquelle Rollin avait déjà écrit depuis trente-six ans le Traité des Études^ ne put trouver grâce devant les nouveaux réformateurs : « Notre

* Rolland, Recueil, p* 37.

* Proyart, de r Éducation publique ^ p* 14*

* Rolland, Recueil, p. 8; Proyart, ibid,, p. 9;

£T LES CONGREGATIONS RËUGIEUSES AU DERNIER SIECLE 19

éducation, disait Tun d'eux, se ressent partout de la barbarie des siècles passés. » Sans pousser le besoin de réforme jusqu'à vouloir élever chaque Français sur le modèle de V Emile, on n'en réclamait pas moins un changement complet dans la forme de l'enseignement.

Mais encore fallait-il bien préciser ce qu'on voulait. Il ne suffisait pas d'afficher le dédain pour le passé, de parler d'éducation nationale et civile, des droits de l'État, pour démontrer l'inanité des anciennes méthodes et surtout pour les remplacer. On n'a jamais érigé des déclamations en système d'enseignement : aussi, soit qu'on eût k naïveté de croire qu'aucune vue d'ensemble n'avait présidé jusqu'alors à l'instruction de la jeunesse, soit plutôt qu'on fût tourmenté de je ne sais quel esprit de changement dont les aspirations étaient mal définies, nous voyons que de tout côté on demande un plan d'éducation. Ce mot est dans toutes les bouches. « Partout, dit Guyton de Morveau, on médite un plan général qui puisse en quelque sorte servir de manuel aux instituteurs et rendre en même temps l'institution plus uniforme. » Huit années plus tard, nous voyons émettre le même vœu. « Un cri général s'est fait entendre, dit le clergé en 1772. On demande de toutes parts un plan d'éducation qui soit propre à éclairer les esprits, à inspirer des sentiments, où les lettres humaines conduisent à la connaissance et à l'amour des devoirs, capable enfin de former une génération de citoyens et de véritables chrétiens. » C'est pour répondre à ces exigences de l'opinion que le président Rolland avait, en 1768, présenté son plan d'éducation au parlement de Paris. Cet ouvrage consciencieux renfermait beaucoup d'idée^ justes et indiquait quelquies progrès à accomplir. Rolland, éclairé par les six années de luttes et d'efforts que la nécessité de remplacer les Jésuites avait imposés au Parlement^ se montre plus modéré que Guyton de Morveau ; il rend justice au passé dans la personne de RoUin, dont le Traité des Éludes fait marcher « toujours ensemble, dit-il, l'esprit et la raison, la vertu et les lettres, les préceptes et les exemples » .

Mais les Parlements n'étaient plus écoutés ; en fermant les collèges tenus par la Société de Jésus, ils avaient par là même ouvert la porte à toutes les divagations de l'esprit public en matière d'ensei* gtiement. Rousseau ne fut pas le seul rêveur qui voulut & cette époque réformer l'éducation, et, si VÉmile fit moins de prosélytes que le Contrat social, il n'en est pas moins vrai qu'un grand nombre de contemporains concevaient d'une façon étrange l'instruction de la jeunesse. Ce siècle avide de savoir, auquel les sciences, l'économie sociale, la politique, la connaissance de la nature, venaient de se révéler en quelque sorte, se porta avec une ardeur fébrile vers ce nouveau monde qu'il croyait çivoir découverit. Dans son impatience

de faire partager ce trésor aux générations nouvelles, on le vit dédaigner la forte culture classique qui avait donné à la France deux siècles de gloire littéraire, et afficher la prétention d'initier l'enfance à des études qui avaient paru jusqu'alors appartenir à un âge plus avancé. « C'est un préjugé de notre siècle, disait Guyton de Morveau ^ en 1764, de vouloir faire à quinze ans des mathématiciens, des physiciens, des moralistes, des orateurs, tandis qu'on le devient à peine à quarante. » Les années ne firent que développer cette maladie. Il fallait à tout prix faire de chaque étudiant un prodige de science : il devait apprendre en sixième l'histoire des insectes, lire en cinquième Pline le naturaliste, Columelle, et être, dès ce moment, initié à la politique. Condillac voulait, par une série d'observations, faire saisir à un enfant de sept à huit ans le fil des connaissances humaines; d'Alembert attendait des prodiges de celui qui se serait appliqué de bonne heure à la géométrie.

L'abbé Proyart, principal du collège du Puy, décrit agréablement ces éducations ambitieuses où des élèves de quinze ans devaient se montrer « d'assez bons agriculteurs, des naturalistes instruits, de prudents économes, des commerçants entendus, des politiques éclairés, de profonds métaphysiciens, des géomètres prodigieux, et tout cela sans préjudice des arts et métiei-s, de la chimie, de l'écriture et du dessin, de la géographie universelle et de l'histoire tant ancienne que moderne; sans préjudice de la langue française, quelquefois même des langues anglaise et allemande et d'un peu de latin ; sans préjudice encore de la musique et du blason, de la danse et de l'escrime, du manège et surtout de la natation. » En tète de ce cortège de connaissances qu'on voulait faire entrer dans l'éducation, figuraient les mathématiques. « Les mathématiques, dit le même auteur, en 1785, sont aujourd'hui la science à la mode; on ne voit partout que des apprentis mathématiciens; ceux même qui n'ont pas la plus légère idée de cette science ne tarissent point sur ses avantages ; ils se les figurent comme une espèce de voile magique qui a la vertu de couvrir l'ignorance de toutes les autres sciences. C'est pour cela sans doute que tous les jours des parents, en nous disant qu'ils ne veulent pas faire des savants, des sujets qu'ils nous confient, nous demandent seulement « que nous appliquions aux mathématiques, c'est-à-dire à des études profondes et abstraites, des enfants qui savent à peine lire et écrire » .

On le voit, les Jésuites ont à peine quitté la France que l'Université elle-même est menacée, non dans son existence, mais dans son mode d'enseignement. Il y a dans l'air je ne sais quel besoin d'inno-

* Mémoire sur P éducation publique^ p. 55.

vatioD, je ne sais quelle réaction contre les traditions du passé; on veut faire des savants et non des lettrés ; on traite de routine les anciennes méthodes, et, au lieu de soumettre l'enfant à cette forte éducation classique qui s'attachait plutôt à former son esprit qu'à charger prématurément sa mémoire de connaissances indigestes, on veut se hâter maintenant d'empiler pêle-mêle, dans son cerveau, une science qui dépasse son âge, et qui, plus tard, aurait naturellement trouvé place dans ses études, sans atrophier ses facultés naissantes. Aussi faut-il que les partisans de F Université viennent la défendre contre les témérités à la mode, en montrant qu'elle est au niveau du progrès : « Il y a longtemps, dit l'un d'eux, que l'Université de Paris s'attache à mettre de l'ordre, de la clarté et la plus grande simplicité dans l'enseignement; il y a longtemps qu'elle a renoncé au ridicule usage de mettre entre les mains d'enfants qui entendent à peine le français des livres élémentaires écrits en latin; il y a longtemps que, dans ses classes d'humanités, elle apprend à ses élèves autre chose que des mots, et qu'en philosophie, elle a substitué à ces questions subtiles qu'on agitait autrefois des questions d'une utilité généralement avouée. Où sont les élèves formés par les nouvelles méthodes? J'ai beau chercher de toutes partsY Emile de Jean- Jacques Rousseau, je ne le trouve que dans son livre, au lieu que les Émiles formés par l'Université de Paris, je puis les montrer à la tête du clergé et de la magistrature et dans toutes les conditions. Qu'on rapproche l'élève de l'Université de celui de nos pensions dirigées à la moderne^ on trouvera constamment que l'un possède en fond et l'autre en superficie seulement. » Aussi n'est-ce pas sans raison que l'archevêque de Paris, dans sa lettre pastorale de 1785, déplorait le malheur des enfants « dont les parents, entraînés par l'esprit de système, adoptaient ces plans bizarres d'éducation. »

Il y avait donc deux systèmes en présence, l'éducation ancienne et l'éducation « à la moderne ». De toutes parts on voyait s'élever des établissements d'instruction qui promettaient de satisfaire les nouveaux goûts du public. « Au milieu du mécontentement général^ dit l'abbé Proyart, en 1785, à la faveur du discrédit où sont tombés la plupart des collèges^ des paiticuliers ont fait des spéculations de fortune sur l'éducation de la jeunesse, et qui n'a pas d'état aujourd'hui s'en fait un métier d'instituteur. De là ces annonces pompeuses que nous voyons circuler dans le public, ces plans d'études abrégés, ces méthodes sûres et faciles pour former la jeunesse ; de là ces enseignes scolastiques qui nous frappent à l'entrée de nos grandes villes : ici c'est un cours de mathématiques, là une pension militaire, ou bien une école académique. Ce n'est pas tout encore : à certaines époqiies de Tannée, les plus favorables, vous verriez les

maîtres de ces gymnases, en équipage étoffé, parcourir les villes et les bourgades de leur arrondissement, faire offre aux pères de famille de leurs soins intéressés, leur présenter d'une main le prospectus de leur savoir-faire, et de l'autre une liste enflée des noms de tous les élèves de distinction qu'on leur a promis ^. »

Ce tableau dénote une situation grave : c'est lorsque les vrais miédecins manquent que les empiriques abondent. Si l'on voyait s'élever de toutes parts des pensionnats, des établissements d'instruction, cherchant à allécher le public par de pompeuses promesses, c'est que les collèges, « tombés la plupart dans le discrédit, » n'avaient plus la confiance des familles. Déjà le clergé de France signalait sur ce point, en 1775, une véritable désertion ; les collèges, disait-il, t( n'ont plus leur ancienne splendeur, l'éducation dépérit, et le mal s'accroît chaque jour par le délai du remède ». L'Assemblée de 1780 parle à son tour du déplorable état de T administration des collèges, du cri unanime de toutes les provinces. « Ce cri, dit-elle, retentit encore avec d'autant plus d'éclat, que chaque année ajoute au péril de la situation. La nécessité de réformer l'éducation publique est avouée par la nation entière et le législateur lui-même. »

C'était bien la peine d'enlever à tant de maisons d'instruction les maîtres qui devaient emporter avec eux la confiance publique. Ce sont les familles qui furent, comme toujours, les victimes de ces mesures de proscription, où l'on poursuivait les satisfactions dé là haine plutôt que le bien de l'enseignement. Les Parlements et l'Université de Paris eurent beau multiplier leurs efforts, ils ne parvinrent pas à calmer les regrets et à ramener la confiance : « Les parents, disait le clergé, en 1775, au sujet des collèges, n'y envoieht leurs enfants qu'avec une sorte de frayeur ; ils préfèrent une éducation particulière dès *que leurs facultés leur en permettent les moyens. » Dix années plus tard, la situation semblait s'être aggravée encore : a On se plaint généralement des collèges dans les provinces, dit l'abbé Proyart, les choses en sont aujourd'hui au point que le désespoir d'un homme de bien qui connaît le prix de l'éducation, c'est de se voir père de quelques enfants en âge de la recevoir. De quelque côté qu'il porte ses regards, il n'aperçoit que des abus, il ne découvre que des dangers, et s'il est encore une maison entre mille qu'il juge digne de sa confiance, elle est située peut-être à cent lieues du pays qu'il habite 2. »

* Voir cette citation et les précédentes de Proyart, p. 14, 15, 115, 116, 119, 100-105. Rigollot de Juvigny, daoe son livre de la Décadence des lettres et des mœurs, 1787, trace le même portrait de Tétat de l'enseignement à cette époque.

2 Proyart, de P Éducation publique ^ p. 17 et préf,, p. viii.

ET LES CONGRÉGATIONS RILIQIEUSBS kV DERNIER SIÈCLE 23

Voilà en quel état de décadence était tombé l'enseignement. Le trouble dans les idées, les traditions pédagogiques abandonnées ou compromises, un téméraire esprit d'innovation présidant désormgds à cette œuvre sainte de l'éducation, dans laquelle toute erreur peut être mortelle à nombre déjeunes intelligences ; les maisons d'instruction sans professeurs ou pourvues de maîtres peu expérimentés et peu sûrs ; au milieu des ruines que des mains imprudentes avaient accumulées sans pouvoir rebâtir, les familles ne sachant à qui entendre, à qui confier leurs enfants : tel est le tableau que nous venons de tracer avec des documents dont il est difficile de contester Tautorité. La cause du mal remontait à la révolution de 1762. Combien de villes auraient pu dire comme Poitiers : « Depuis la dispersion des Jésuites, on gémit sur la désertion du collège et du pensionnat, autrefois ai, florissants. Une anarchie funeste déchire le sein de l'Université et arme les uns contre les autres les différents corps qui la composent ^ »

Quelles devaient être les conséquences de cette détresse? Le voici : « Le vœu de Mgr l'évêque de Poitiers, dit l'Assemblée de 1780, des officiers municipaux et d'une grande partie des citoyens, serait d'appeler à l'administration du collège une congrégation régulière qui traiterait avec l'Université et de la même manière que l'avaient fait les Jésuites, )> Ce qu'on demande à Poitiers, on le demande dans une foule de villes. L'opinion publique que nous avons vue si favorable aux Jésuites éducateurSi au moment de leur chute, confirmée depuis dans ses regrets par l'impuissance des efforts tentés pour les remplacer» réclame partout des communautés pour tenir les collèges en souffrance. Ce fut là une des plus amères déceptions des Parlements et de l'Université de Paris,

On a vu plus haut en quels termes la faculté des arts plaidait l'exclusion des réguliers. Elle voulait éviter à* tout prix que l'héritage des Jésuites passât aux autres congrégations religieuses. Dans un discours tenu aux Mathurins, en 1762, le recteur Fourneau l'avait déclaré expressément : Placet summopere caveri ne institutio e Jesuitis transeat ad alias quasdam oongregationes qtiad nulla nobisctim societate academica conjunctm sunt. Un an plus tard, on se plaignait de l'empressement du public à confier l'enfance aux éducateurs en robe, et on mettait cette tendance sur le compte du

* Procès-verbal de r Assemblée du clergé de 1780, p, 864. .

mysticisme, qu'on n'aurait jamais soupçonné d'avoir fait tant de ravages en ce siècle.

Les vœux du Parlement et de l'Université de Paris parurent d'abord se réaliser. Après la suppression des Jésuites, on discuta vivement à qui on confierait les collèges. Si nous en croyons le président Rolland, les commissaires du Parlement voulaient diviser en deux classes tous les établissements d'éducation, qu'ils eussent été ou non tenus par la Société proscrite. Dans la première classe on aurait compris toutes les maisons assez riches pour payer les professeurs, et on les aurait données à des séculiers. La deuxième classe eût réuni tous les collèges à revenus médiocres, dont on aurait fait de simples pédagogies confiées à des réguliers. Les commissaires du conseil dont on a cité plus haut les noms firent, paraît-il, à ce plan la plus vive opposition, et de 1763 à 1772, parmi le grand nombre d'établissements d'instruction confirmés par lettres patentes, il ne consentirent, sur la demande des habitants, qu'à en confier cinq à des congrégations, savoir : les collèges de Carcassonne et de Nimes aux prêtres de la doctrine chrétienne, celui de la Trinité de Lyon aux Oratoriens, celui de Roanne aux prêtres de Saint-Joseph, enfin celui de Mâcon aux Dominicains *.

A partir de 1772 nous assistons à un revirement complet dans les régions du pouvoir, en faveur des réguliers. Le président Rolland attribue ce changement à l'intervention du clergé de France : « Le mémoire de l'Assemblée du clergé; dit-il, qui fut présenté au roi le 15 juillet 1772 paraît avoir persuadé la commission du conseil, composée d'autant de prélats que de conseillers d'État, et dès le mois d'août 1772 il fut expédié des lettres patentes pour changer les instituteurs du collège de Compiègne et pour substituer aux maîtres séculiers des religieux de la congrégation de Saint-Maur 2. » On voit que la voix des évêques a toujours été entendue, quand il était question d'enseignement, même aux époques où l'affaiblissement de la foi pouvait avoir porté quelque atteinte à leur autorité. L'impulsion était donnée et à partir de ce moment nous voyons une foule de maisons d'éducation passer aux congrégations religieuses. Les Doctrinaires entrent à la Flèche en 1776, les Bénédictins sont appelés en 1778 par les états de Béarn à la direction du collège royal de Pau. Un an plus tard, sur la demande des états d'Artois, le roi rétablit les collèges, supprimés naguère, d'Aix et de Béthune, pour les confier l'un aux Doctrinaires, l'autre aux Oratoriens. Tours, Moulins, reçoivent en 1779 et 1780 des congrégations enseignantes. Sur les 124

♦ Rolland, Recueil, p. 166-168.

* Recueil, p. 46. , . .

collèges abandonnés par la Société de Jésus, 46 furent confiés à des communautés, et sur 562 établissements ouverts aux études classiques à la veille de la Révolution, 178 étaient dirigés par différentes congrégations ^ Ce qu'il y a de plus remarquable, c est que les écoles militaires, elles-mêmes, furent données à des religieux. Un règlement du roi du 28 mars 1776, affectant dix collèges à ces écoles militaires, en confiait cinq aux Bénédictins, trois aux Oratoriens, une aux chanoines réguliers, une aux Minimes.

Les Parlements furent d'autant plus contrariés de ces dispositions, que les communautés, en entrant dans les collèges, y absorbaient tout le pouvoir. Lorsque les lettres patentes du 25 février 1763 appelèrent à Lyon les Oratoriens, « congrégation séculière qui s'est déjà, disait le roi, consacrée avec succès, en plusieurs endroits de notre royaume, à l'éducation de la jeunesse », on crut devoir prendre des « précautions » pour qu'aucun « inconvénient considérable ne pût résulter de la direction ». Ces précautions furent d'obliger le supérieur de l'Oratoire à faire ratifier par le bureau le choix des professeurs. Les réguliers ne tardèrent pas à secouer cette espèce de sujétion. Les lettres patentes qui en 1772 appelèrent les Bénédictins à Compiègne attribuaient par exception au gouverneur de cette ville et à Tévêque de Soissons, « seuls administrateurs dudit collège, » le droit de veiller à la discipline et aux études. Partout ailleurs, à partir de cette époque, nous voyons les congrégations enseignantes jouir d'une complète indépendance, en dehors de l'obéissance à l'autorité ecclésiastique. « Les différentes communautés, dit Rolland, n'ont aucune autorité particulière qui les surveille. Il n'existe pas de bureau ; elles sont sous la seule inspection que les évêques ont droit d'exercer sur ces différents corps. Les collèges sont confiés à des instituteurs qui, par état et par plusieurs titres, sont sous la dépendance absolue et immédiate des évêques. En vain les commissaires du Parlement ont insisté pour que les corps auxquels on confie les collèges fussent soumis à l'autorité d'un bureau, les commissaires n'ont pu rien obtenir, et tout le fruit qu'ils ont retiré de leurs instances a été de mettre les officiers municipaux à portée de s'assurer que les bâtiments des collèges n'étaient pas dégradés. » Il leur fut permis à cet effet de faire la visite de ces maisons tous les dix ans.

Les Parlements, l'Université, voyaient ainsi les établissements d'instruction leur échapper et passer aux mains des congrégations, qu'on aurait tant tenu à écarter. Ce fut pour eux une défaite que leur déception même les portait à exagérer : « Il paraît, disait Rolland, en 1782, que le projet actuel est de confier à des religieux ou à des

< Villemain, Exposé des motifs de la loi de 1844.

communautés toute F éducation dans le royaume, même celle spécialement destinée à la noblesse militaire. On a donné deux motifs de ce changement de système : 1** la diminution de la dépense ; 2* la difficulté et même Timpossibilité d'avoir de bons maîtres séculiers ^ »

Cet auteur avoue que la diminution de dépense était « vraie ». a La difficulté, l'impossibilité même d'avoir de bons maîtres séculiers » n'était pas moins incontestable. Nous avons vu ailleurs l'impuissance des efforts tentés pour le recrutement du personnel enseignant. Les habitants obligés de trouver des professeurs, sous peine de voir sombrer leurs établissements, avaient alors recours aujc communautés les plus voisines. Dans plusieurs villes, comme Rethel, Châtillon-sur- Indre, etc., les officiers municipaux, qu'ils eussent ou non à remplacer les Jésuites, adressèrent un énergique appel aux Capucins, aux Augustins, pour leur demander des régents, parlant de les obliger, au besoin, d'en fournir. A Rochechouart, dans le ressort de Montmorillon, nous voyons le prieur des Dominicains se plaindre de cette violence et demander a que, si on leur impose ce fardeau, on leur donne les forces et les moyens de le supporter ».

Hâtons-nous de dire qu'on usa rarement de ces procédés tyranniques. A Roanne, dont le vaste collège avait assez de ressources pour entretenir seize Jésuites, on prit le parti, après un appel infructueux adressé aux Capucins, de demander des professeurs à l'Université de Paris, qui ne put pas en fournir. Les villes de Moulins et de Sens furent traitées plus favorablement par VAlma mater. Les négociations engagées en cette circonstance sont assez curieuses pour mériter d'être rapportées. Les officiers municipaux de Moulins exposent, dans un mémoire adressé au Parlement en 1762, « la disette des sujets où ils étaient pour remplacer les Jésuites et les refus qu'avaient pris les différents ordres réguliers et congrégations auxquels ils s'étaient adressés; ils insistent pour traiter avec une congrégation et paraissent désirer l'Oratoire ». L'Université de Paris, qui a connaissance de ce mémoire, ne trouve pas « que les officiers de cette ville aient pris tous les moyens convenables pour trouver des maîtres en état de remplacer les Jésuites; qu'ils ne se sont adressés qu'à des réguliers, et que l'Université ne peut approuver la préférence exclusive que les officiers de la ville de Moulins donnent aux réguliers sur les séculiers, pour l'éducation de la jeunesse ; que cependant, malgré les préventions que témoignent ces officiers, l'Université, s'ils jugent à propos de s'adresser à elle, est très disposée à faire son possible pour ne les point laisser manquer de maîtres séculiers, qui, pour peu qu'ils soient accueillis et traités favorablement, ne tarderont pas à les faire revenir

* Mémoire sur l'administrati&n du collège LouMe^Orand, p. 161.

des préjugés injustes qu'il paraît qu'on cherche à leur inspirer » .

D'après l'avis de l'Université» le Parlement ordonna le 9 mars 1762 c( aux officiers municipaux de pourvoir le collège de maîtres, mais ils ne purent en trouver. Au 1" avril, le maire et l'échevin n'avaient pas encore de régenis. Leur recherche n'ayant pas été plus fructueuse pendant la semaine sainte, ils prirent le parti, le lendemain des fêtes de Pâques, de présenter aux officiers royaux, pour professeurs, des maîtres de pension résidant dans la ville de Moulins, qui se chargèrent des classes de cinquième» quatrième, troisième, seconde et rhétorique. Ces nouveaux régents furent installés le li4 avril 1762 et s'obligèrent de régenter jusqu'à la fin de l'année scol astique, aux appointements qui seraient par la suite fixés ainsi qu^il appartiendra. Le lendemain du dimanche Quasimodo, jour ordinaire de la rentrée des classes» à Moulins, les officiers municipaux présentèrent deux ecclésiastiques pour professer les classes de logique et de physique, et ils furent le même jour, 29 avril, installés par les officiers du bailliage )) . Ces dispositions ne paraissent pas avoir obtenu un résultat durable, car, « pendant les vacances suivantes, continue le mémoire» les officiers royaux et municipaux ont voulu traiter avec différentes congrégations séculières et régulières. Des circonstances particulières ont fait traîner les négociations en longueur, et la cour, instruite au mois de janvier qu'il n'y avait ni principal ni régents à Moulins, a, le 18 janvier 1763, nommé pour principal J.-G. Berthouil, prêtre, docteur de la maison de Sorbonne, et Ta autorisé pour cette fois à nommer les régents de cinquième, quatrième, troisième, seconde et rhétorique. Le même arrêt fixe l'appointement et accorde au principal et à chaque régent une somme pour les frais de voyage. — L'abbé Berthouil a, dès le 24 janvier, fait la nomination des régents et est parti avec eux le 3 février suivant. Les écoliers, instruits de leur venue, ont été près d'une lieue au-devant d'eux avec toutes les marques pcTssibles de joie. Les officiers royaux les ont reçus à leur arrivée, et dès le lendemain, 9 février, les commissaires du bailliage les ont mis en possession du collège. Les classes ont été ouvertes le 21 par un discours prononcé par le régent de rhétorique, et, depuis ce temps, elles se continuent à la satisfaction et avec l'approbation de tous les bons citoyens * ». Ce qui n'empêcha pas le collège de Moulins d'être confié aux Oratoriens en 1780.

Ce récit est le tableau fidèle de la situation où se trouvèrent en 1762 un grand nombre d'établissements d'instruction : les villes privées de l'enseignement des Jésuites se tournant d'instinct vers les autres congrégations; l'Université de Paris les blâmant de cette préférence

^ Yoir ce mémoire dans Rolland, Recueil, p, 564v&66.

donnée à des réguliers; les cours de justice, qui né veulent pas encourir le reproche d'avoir porté un coup fatal à l'éducation, stimulant par des arrêts le zèle des municipalités à chercher des professeurs; après des essais souvent infructueux tentés par des séculiers, de nouveaux recours aux communautés religieuses; enfin, pour mettre un terme à une situation sans issue, le Parlement nommant d'office principal un prêtre, un docteur de Sorbonne, qui emmène de Paris tout un bataillon de professeurs : voilà en particulier le spectacle que nous présente la ville de Moulins en quête de régents.

Nous trouverions partout ailleurs les mêmes embarras, les mêmes sympathies pour les communautés et les mêmes démarches. Sans doute peu de cités eurent, comme Moulins, l'avantage de recevoir des professeurs de l'Université. Nous comprenons l'enthousiasme des écoliers qui coururent à leur rencontre ; mais, si, malgré le prestige dont ils étaient entourés, ils durent en 1780 céder la place à des Oratoriens, combien plus, dans les autres villes, où le personnel enseignant demeura souvent introuvable ou insuffisant, dut-on se montrer empressés à avoir recours aux congrégations religieuses. fi Les divers abus, parvenus à leur comble, dit en 1785 l'abbé Proyart*, ont déterminé les évêques, les officiers municipaux des villes et les bureaux eux-mêmes à demander au roi qiie leurs collèges fussent confiés à des communautés qu'ils ont proposées ; et nous voyons plusieurs de ces collèges occupés par des Bénédictins et des Bernardins, par des Carmes et des Minimes, par des Jacobins et des Cordeliers, par, des Capucins et des Récollets, par des Oratoriens et des Doctrinaires, par des Barnabites et d'autres religieux encore. »

L'opinion publique était si favorable aux congrégations, que le roi, éclairé d'ailleurs, par les remontrances que l'Assemblée du clergé lui avait adressées en 1775, sur la décadence de l'éducation, ne craignit pas de modifier, par une déclaration du 31 octobre 1776, la règle des Bénédictins de Saint-Maur, afin qu'ils pussent se livrer plus facilement à l'enseignement dans les nombreux collèges qu'on se proposait de leur confier. « Toujours animé, disait le roi, du désir de perfectionner l'éducation de la jeunesse de notre royaume, nous nous sommes fait rendre compte de l'état des collèges qui existent actuellement, et nous avons reconnu qu'il était indispensable, pou7* le bien de nos sujets^ de confier à des congrégations une partie de ceux de ces établissements qui ne sont pas desservis par les universités. Parmi celles que nous avons résolu de charger d'une fonction aussi importante, la Congrégation de Saint-Maur nous a paru mériter de tenir un des premiers rangs par le nombre et les talents des sujets

* De V Éducation publique, p. 20.

qui la composent. Mais des règlements uniquement destinés à des monastères consacrés à la prière et à la retraite ne pouvant être appliqués indistinctement à l'éducation de la jeunesse, nous avons cru devoir y apporter les tempéraments qui nous ont paru indispensables. » La déclaration royale modifiait en effet sur plusieurs points la règle des Bénédictins de Saint-Maur. Le Parlement ne consentit à enregistrer cette réforme qu'après plusieurs remontrances, lettres de jussion, et du très exprès commandement du roi. » Il disait, pour justifier son opposition : « 1° que plusieurs membres de cette Compagnie voyaient avec peine que le gouvernement préférât pour Téducation les réguliers aux séculiers »; 2* qu'il fallait le consentement de tous les membres de la Congrégation de Saint- Maur pour faire des changements aussi considérables*. Aujourd'hui, en effet, nous trouverions étrange que le pouvoir civil vînt, sans l'intervention de l'autorité ecclésiastique et sans prendre l'avis des intéressés, modifier les constitutions d'un ordre religieux. Mais une observation qui louche de plus près au sujet qui nous occupe se présentera ici à l'esprit du lecteur. Pour que la royauté fût amenée à prendre de telles mesures, pour en arriver ainsi à imposer le professorat à tout Bénédictin qui n'aurait pas dépassé l'âge de cinquante-cinq ans, il fallait qu'il y eût une grande pénurie de maîtres, que l'œuvre de l'éducation en France fût en péril, et que les corps religieux, en particulier Saint-Maur et l'Oratoire, apparussent alors comme les sauveurs naturels d'une situation compromise par cette révolution de 1762, qu'une haine aveugle avait précipitée, sans en calculer les conséquences.

Au milieu de la crise si grave que traversait l'enseignement, le clergé séculier ne pouvait manquer d'offrir son concours à l'instruction publique. Les évêques, qui, avec le chapitre de leur cathédrale, avaient fondé la plupart des collèges et présidé à l'éducation pendant des siècles, ne pouvaient que s'empresser, tout en protestant contre les mesures violentes qui venaient d'être prises, de faire tous leurs efforts pour en atténuer les effets. Eux aussi, comme les Parlements, comme l'Université, avaient été surpris par les événements. Nous les entendons faire cet aveu en 1761. « Le§ prêtres séculiers, disent-ils, peuvent, à la vérité, se consacrer à l'instruction; mais n'ayant pas été exercés dans ce genre dès leur jeunesse, n'y prenant point de goût, ils n'ont pas la même intelligence pour la remplir. ))

^ Rolland, Recueil, p. 35-36.

30 LÀ QUESTION DE L'fiNSEiaNEMENT

Il faut chercher la cause de cette situation dans ce fait, qu'en dehors de Paris, où la faculté des arts tenait avec éclat les nombreux établissements affiliés à rUniversité, les ordres religieux avaient fourni jusqu'alors la plus grande partie du personnel enseignant. Ils comptaient de nombreux sujets» ils avaient la science nécessaire, les traditions d'uae hmgtxe expérience ; on se reposait jrour les soins àdcmaer à l'éducation sur leur dévouement et leurs lumières. Pen^ dant le seizième, le dix-septième et le dix-huitième siècle, lorsqu'une ville voulait ouvrir un collège important, le vœu général, exprimé par Févêque, la municipalité, les habitants, appelait d'ordinaire à le diriger, les Jésuites, qui, plus tard, partagèrent ces fonctions avec les Oratoriens et les Bénédictins. Il ne faut pas s'étonner, dès lors, que les évêques, témoins du succès des études et des services rendus par ces communautés, n'aient pas songé à préparer, dans leur clergé, le personnel enseignant nécessaire pour parer à une révolution que rien alors ne pouvait faire pressentir.

Cependant, en dehors des principaux collèges confiés d'ordinaire à des corps religieux, une foule de prêtres tenaient, dans les provinces, trois cent quatre-vingt-quatre maisons d'instruction secondaire*. C'est parmi eux qu'on alla chercher le corps professoral immédiatement nécessaire pour combler les premiers vides faits dans l'enseignement par l'arrêt de 1762. « Dans le fait, dit Rolland, il n'y avait pas, dans tous les maîtres qui ont remplacé les Jésuites, un dixième qui ne fût ecclésiastique^. »

Les évêques ne se contentèrent pas de fournir des sujets : ce sont eux qui, dans un grand nombre de villes, sa^uvèrent les collèges delà ruine dont ils étaient menacés. L'édit de 1763 les plaçait à la tête du bureau. Leur dignité, les devoirs de leur charge, leur donnaient, dans les questions d'éducation, une compétence et une autorité particulières. Ils pouvaient, par leur situation sociale, par leurs relations avec la cour, par leur qualité même de princes de l'Église, aplanir bien des obstacles, obtenir des lettres patentes, provoquer l'union des bénéfices, arriver enfin non seulement à sauver l'existence de ces établissements, mais encore à assurer leur avenir, à poser les bases d'une véritable prospérité.

La ville d'Albi nous fournit un frappant exemple de ce que fut, dans ces circonstances, la protection épiscopale. Après le départ des Jésuites, la cité se vit dans l'impossibilité d'ouvrir un nouvel établissement. Les parents durent envoyer leurs enfants dans des écoles particulières, qui se formèrent à la hâte. Les habitants eurent alors

'• Villemain, Exposé des motifs de la toi de 18M. * Recueil, p. 557

recours à leur archevêque, le cardinal de Bernis. Depuis longtemps déjà, disent les consuls, « on sollicite le rétablissement du collège; la protection singulière que Son Éminence le cardinal de Bernis veut bien accorder à cette ville et les soins qu'il daigne porter à un objet aussi intéressant nous font espérer avec la plus grande confiance Tacheminement de ce grand ouvrage. » 11 ne fallut pas moins de quatre ans pour arriver à un résultat. Dans l'intervalle, l'archevêque avait « approuvé un certain nombre de maîtres d'école pour enseigner. »

Enfin, des lettres patentes autorisèrent, en 1768, l'érection du nouveau collège et lui assurèrent la jouissance des bénéfices que l'ancien avait possédés jusqu'alors. Le personnel enseignant, presque entièrement ecclésiastique, comprenait un principal, deux profes^ seurs de philosophie et six régents pour les autres classes; de la sixième à la rhétorique. Sans faire oublier les Jésuites, le nouvel établissement réussit au delà de toutes les espérances.

Albi était redevable de ce résultat à son archevêque. Le roi s'était déterminé à accorder les lettres patentes d'après « les mémoires qui nous ont été adressés, dit-il, par notre cousin le cardinal de Bernis »; aussi toute la ville s'empressa-t-elle d'aller témoigner sa reconnaissance à son bienfaiteur.

a C'est à Votre Éminence, lui dit le consul, que cette ville, cette contrée, doivent l'instruction publique que l'autorité du plus chéri des rois vient d'y fixer. Heureuse cette ville dans l'impuissance de peindre à Votre Éminence la vive reconnaissance qu'un bienfait si distingué lui inspire; heureuse cette ville de pouvoir lui présenter la reconnaissance des générations futures, qui béniront d'âge en âge le nom illustre, le nom cher à tous les cœurs albigeois, qui perpétuera dans son sein la lumière, le goût des sciences et des mœurs K »

Toutes les provinces de France n'avaient pas un cardinal de Bernis pour défendre les intérêts de l'enseignement; mais il n'était pas nécessaire de porter un tel nom pour pouvoir donner à l'œuvre de l'éducation une protection efficace. Dans un grand nombre de villes^ ce fut grâce à l'intervention des évêques que les établissements menacés furent sauvés de la ruine, et souvent même purent continuer à prospérer. « Secondé par MM. les administrateurs, Mgr l'évêque du Puy créa dans notre collège, dit l'abbé Proyart, le nouvel ordre de choses qui y règne . 11 y établit u n pensionnat qui , dès sa naissance» obtint une confiance marquée du public, confiance qui alla toujours croissant lot'sque les pères de famille eurent appris qu'un prélat aussi distingué se faisait une aflaii-e personnelle de l'éducation de leurs enfants, que voulant tout voir et suivant tout par lui-même,. et

< J. Rolland, Histoire littéraire de la ville d'Alhi, p. 360-363.

dans le physique et dans le moral, il entrait, sous ce double rapport, dans des détails qui échappent souvent aux pères même, et dont la tendresse maternelle seule sent tout le prix^ »

On obtint ces heureux résultats partout où une influence hostile ne vint pas contrarier l'action de Tépiscopat, et l'Assemblée du clergé de 1775 pouvait dire avec vérité : « On n'a vu de succès bien soutenus que dans les collèges où la confiance des bureaux a laissé aux évêques la principale influence dans l'administration et le choix des maîtres. On y trouve des professeurs plus instruits, un zèle plus actif, des mœurs plus pures, une doctrine sûre et uniforme. Dans la plupart des autres collèges, nous' avons vu les études s'aff'aiblir, la piété se détruire, l'émulation s'anéantir; ici un funeste esprit de parti présider à l'enseignement, là les mœurs se corrompre et l'exemple des maîtres égarer les premiers pas d'une jeunesse qui leur était confiée pour la former à la vertu. »

C'est ici qu'il devenait urgent d'apporter enfin un remède. Nous avons signalé plus haut toute l'étendue du mal. En l'absence d'une puissance assez forte pour arrêter la décadence de l'enseignement, les évêques, qui dans chaque diocèse avaient tant fait pour sauver les collèges d'une ruine complète, voulurent prendre en main les intérêts de l'instruction publique et ne conçurent rien moins qu'une réforme générale des écoles secondaires. L'œuvre était complexe et off'rait mille difiîcultés. L'esprit d'innovation, le dédain du passé, les essais divers qu'on avait tentés depuis 1762, tout avait contribué à troubler les esprits et à jeter dans le désarroi l'opinion publique, en matière d'enseignement.

« La nécessité de réformer l'éducation publique, disait Du Lau, archevêque d'Arles, dans l'Assemblée de 1780, est avouée par la nation entière et le législateur lui-même ; » mais on est loin de s'entendre sur le choix des moyens. « Bien des gens regardent comme une spéculation illusoire et même dangereuse de vouloir soumettre à la loi de l'unité la police et la direction de tous les collèges. Ceuxci pensent que des maîtres particuliers et isolés, mais réunis par les liens de la vie commune, sous les yeux et l'inspection d'un principal vigilant, perpétueraient la génération des bons instituteurs; ceux-là estiment que les écoles publiques ne fleuriront jamais d'une manière durable qu'autant que l'enseignement sera confié à des corps. Parmi ces derniers, les uns désirent appeler au gouvernement des collèges les ordres réguliers et lier ainsi plus étroitement encore l'intérêt de la patrie à leur conservation ; les autres croient que les communautés séculières formeraient avec plus de succès la

* Proyart, De r Éducation inihlique , préface, p. xiii-xiv.

ET LEâ CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES AU DERNIER SIÈCLE 33

jeunesse aux devoirs de citoyens^ que des réguliers morts au inonde et distraits par la pratique des observations monastiques. Il en est qui jetteraient volontiers les fondements d'une congrégation nouvelle destinée à ces fonctions utiles, congrégation qui serait avec le temps une pépinière abondante de principaux, de régents et de sous-maîtres, pour toutes les parties du royaume. Enfin quelques personnes, ne bornant pas à l'enceinte obscure des collèges particuliers l'activité de leur zèle, prennent un vol plus hardi et demandent que le flambeau de la réforme luise d'abord au sein même des universités, qu'ils prétendent avoir dégénéré de leur gloire antique et primitive. » Même divergence d'idées sur les bureaux établis par l'édit de 1763 : les uns les regardent comme « le fléau des collèges » ; d'autres pensent qu'on pourrait arriver à les rendre utiles en les modifiant, en faisant une plus large part à l'autorité des évêques et des principaux ^ .

Dans ce conflit d'opinions contraires, l'Assemblée de 1780 ne voulut pas prendre un parti. Elle ordonna à ses agents d'écrire à tous les évêques de France pour leur demajider leur avis sur les réformes à accomplir, afin que l'Assemblée de 1785 pût se décider en connaissance de cause. Alors, disait-elle, le clergé se verra « à portée de consommer enfin une opération devenue nécessaire pour sauver en France la religion et les mœurs, et nous aurions, dans la présente Assemblée, la consolation douce et flatteuse d'avoir préparé les voies à cette précieuse réformation des études nationales. »

Les agents exécutèrent immédiatement l'ordre qu'ils avaient reçu. Dans ime lettre circulaire envoyée à tous les évêques de France*, ils s'enquièrent du nombre de collèges que possède chaque diocèse, de leur forme d'administration, de la nomination des professeurs, du plan d'études, des inconvénients de Tédit porté en 1763. ils demandent « s'il ne serait pas avantageux d'appeler, au gouvernement des écoles publiques, des communautés régulières et d'en exclure les maîtres particuliers, soit ecclésiastiques séculiers, soit laïcs; ou si, en continuant d'employer ceux-ci, il ne faudrait pas les assujettir à la vie commune sous les yeux et l'inspection du principal. Quels seraient les moyens de former un établissement qui pût fournir des principaux, des régents et des sousmaîtres dans toutes les parties du royaume? Quel serait le plan d'éducation le plus propre à faire aimer et respecter la religion, à conserver la pureté des mœurs, à entretenir l'émulation, à donner le goût des sciences, et à rendre les élèves capables de remplir dans la société les fonctions auxquelles ils peuvent être destinés ? »

« Procès-verbal de V Assemblée de 1780, p. 792-795. 2 Procès-verbal de i: Assemblée de 1780, p. 1451-1452.

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