CHAPITRE IL
L'or de la Californie avait tenté les aventuriers des cinq parties du monde. L'Australie avait fourni son contingent à rémigration ; et les anciens déportés de Sydney et de Van- Diémen avaient même été plus d'une fois les auteurs des meurtres et la cause des désordres qui avaient troublé les premières années du nouvel Etat de l'océan Pacifique.
Un Australien, nommé Hargreaves, originaire de la Nouvelle-Galles, était venu travailler aux mines durant l'été de l'année 1850. La conformation des montagnes le frappa ; elle lui rappelait les montagnes de sa patrie. Observateur attentif, il examina la nature des roches, l'aspect général des plaines, les fragments de quartz dont le sol était parsemé ; la parfaite ressemblance des terrains aurifères de la Californie avec les vallées de son pays natal le convainquit que l'Australie aussi renfermait des trésors. Il revint aussitôt ; et, au commencement de l'année 1851, il demanda au Conseil administratif de Sydney l'autorisation de faire des recherches, et une récompense s'il réussissait.
On lui accorda sans peine ce qu'il demandait. L'idée que l'Australie pouvait contenir de l'or n'était pas nouvelle. Un voyageur polonais affirmait déjà, en 1839, qu'il y avait dans
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les montagnes Bleues des terrains aurifères ; plus récemment, en 1847, un géologue de Sydney, le docteur Clarke, et un entrepreneur proposaient, Tun de faire des fouilles pour s'assurer de l'existence très-probable du précieux métal, l'autre de commencer régulièrement l'exploitation. L'expérience qu'avait acquise en Californie le mineur Hargreaves décida le conseil, jusque-là incrédule ou indifférent.
Le 3 avril 18S1, les travaux commencèrent dans le voisinage de Bathurst, sur trois points différents du versant occidental des montagnes Bleues, à Sommer-Hill, au marais de Louis- Lewis-Ponds et sur les bords de la rivière Macquarie. Sur les trois points on trouva de l'or. Hargreaves fut généreusement récompensé. L'exploitation fut déclarée libre, moyennant une légère redevance; et, dès le 9 mai, une première compagnie de mineurs partit de Bathurst pour exploiter le champ de Sommer-Hill, situé à 55 kilomètres de la ville : quatre jours après, le 13,. elle envoyait son premier lingot; et ce succès, inspirant aux habitants de la Nouvelle-Galles un enthousiasme pareil à celui qui s'était emparé des Californiens, entraîna toute une population sur les terrains aurifères.
L'exploitation s'étendit rapidement en peu de mois. Depuis quelque temps, un berger de l'intérieur des terres venait vendre souvent à Sydney de petits morceaux d'or, sans faire^ savoir d'où ils provenaient. Après la découverte de Hargreaves, il ne chercha plus à cacher qu'il les tirait des bords de la rivière Macquarie, à 160 kilomètres environ au-dessous de l'endroit où les premières fouilles avaient été faites. La vallée de la rivière Macquarie renfermait dans toute sa longueur des terrains aurifères, et l'on ne tarda pas à s'assurer qu'il en était de même pour la rivière Turron et pour la rivière Abercrombie.
Au midi du continent australien, les citoyens de Melbourne s'émurent de la découverte que venaient de faire, à 700 kilomètres de là, les colons de Bathurst et de Sydney. Les imaginations ne rêvaient que mines d'or ; les colons du sud, habi-
tant au pied de la même chaîne, sur des terrains de même nature, comptaient bien en trouver quelque jour. Ils en trouvèrent en effet, dès le mois d'août 1851, sur les bords de la rivière Anderson ; et bientôt, en septembre, à Ballaral; puis au mont Alexandre, puis à Bendigo, à 80 et à 100 kilomètres de Melbourne. Les terrains aurifères du sud étaient beaucoup plus riches que ceux du nord ; aussi l'empressement des mineurs fut-il encore plus grand. Une partie de la population se porta à Ballarat et y improvisa un village, qui est devenu une grande cité. Autour du mont Alexandre, dans le lit de tous les ruisseaux qui en. descendent, il y avait déjà, un an après la découverte, environ 40,000 travailleurs. Les chercheurs d'or s'avancèrent jusqu'au bord de la rivière Murray, au delà de la chaîne, à 240 kilomètres de Melbourne, et trouvèrent des gîtes abondants dans la vallée du Goulburn et aux Ovens.
En 1853, on trouva d'autres gîtes près d'Adélaïde, à 500 kilomètres à l'est de Melbourne. On en a trouvé dans la vallée de la rivière Cockburn, à 300 kilomètres au nord de Bathurst. Toute la longue chaîne qui, sous'les noms de montagnes Bleues et d'Alpes australiennes, forme l'arête orientale de ce continent, et sépare, à l'est et au midi, la côte de l'immense plateau central, est en grande partie composée de ces rochers de quartz, qui , comme en Californie, contiennent l'or, et d'où les torrents l'ont entraîné autrefois dans les terrains inférieurs. Sur un développement d'environ 1,500 kilomètres, on en a reconnu la présence en différents endroits. A mesure que les recherches et l'exploitation s'étendront, on la reconnaîtra encore sur bien des points intermédiaires, et on la signalera même en dehors de cette première ligne d'exploitation. Déjà, au sud de l'Australie, on a trouvé des gîtes aurifères dans l'île de Van-Diémen.
A l'époque de la découverte de l'or, l'Australie était plus peuplée et plus civilisée que la Californie. Depuis la fin du xvni*^ siècle, l'Angleterre y envoyait une partie de ses malfaiteurs. La
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fertilité du pays, ses nombreux troupeaax, ses mines de plomb, de cuivre, de houille, y avaient attiré au xix"" siècle de plus honorables colons; et, depuis 4823, Sydney avait un conseil législatif ; le nombre des habitants était déjà de 30,000. Vingt ans après, en 1842, ce nombre s'était élevé à 164,800 pour la colo* nie entière, divisée en quatre parties. La Nouvelle-Galles du Sud, la plus importante des quatre, comptait à elle seule 77,100 habitants, 850,000 têtes de gros bétail, 3,452,000 moutons ; son revenu était évalué à 8,750,000 francs; ses importations à 29,550,000 francs, ses exportations à 18,700,000 francs; le commerce de la colonie entière, en y comprenant les trois autres parties, le district de Victoria, l'Australie méridionale, et l'île de Van-Diémen ou Tasmanie, montait à 55,400,000 francs pour l'importation, et à 40,125,000 francs pour l'exportation ; le revenu, à 16,775.000 francs. L'année qui précéda la découverte de l'or, Irf prospérité du pays était déjà grande : 369,300 habitants, 1,910,000 têtes de gros bétail, 14,941,000 moutons, 26,275,000 francs de revenu, 89,525,000 francs d'importations, et 89,550,000 francs d'exportations. En général, les chiffres avaient doublé en huit ans; c'était environ une augmentation annuelle de 12 pour 100. Aussi l'Australie avait-elle les institutions de crédit des pays commerçants; les banques y faisaient circuler déjà pour 11,250,000 francs de billets, et prêtaient à titre d'effets escomptés ou d'avances 77,500,000 francs durant l'année 1850.
La situation était bien différente de celle de la Californie en 1848. Les effets produits par la découverte de l'or eurent néanmoins le même caractère , mais sans avoir la même violence ni la même durée.
La production a été dès le principe très-abondante ; et, si depuis elle a diminué sur quelques points, elle a augmenté sur d'autres dans une forte proportion. Durant l'année 1851, les environs de Bathurst produisirent, du 29 mai à la fin de décembre, environ 10,000 kilogrammes, et la colonie Victoria en
donna presque autant en trois mois ; c'était un total de 18,000 kilogrammes ou 60 millions de francs. La production de l'année suivante a été la plus abondante *, elle est évaluée à près de 119,000 kilogrammes, c'est-à-dire à 396 millions de francs. De nouvelles contrées aurifères avaient été découvertes : l'Australie méridionale avait donné près de 17,000 kilogrammes, et la Tasmanie près de 14,000; la colonie de Victoria avait pris le premier rang parmi les contrées aurifère3 de rOcéanie; elle produisait à elle seule près de 56,000 kilogrammes.
Le produit général peut être approximativement évalué à S08,500 kilogrammes ou 1,695,000,000 francs, savoir :
En 1851, — 18,000 kilog. valant 60,000,000 fr.
Total. . . 508,500 kilog. 1,695,000,000 fr.
La Nouvelle-Galles a beaucoup perdu ; depuis 1852, ses mines sont devenues moins riches d'année en année, et elles donnent à peine aujourd'hui la dixième partie de ce qu elles donnaient il y a cinq ans. La Tasmanie n'a pas prospéré non plus. Mais l'Australie méridionale, bien que peu exploitée encore, a presque doublé sa production, et la colonie de Victoria est restée la première et la plus riche des contrées aurifères de rOcéanie; sa richesse métallique s'est augmentée dans une rapide proportion, à mesure que les gîtes de Ballarat et du mont Alexandre ont été mieux connus, et lorsqu'à l'exploitation de ces deux dépôts on a joint, en 1852 et en 1853, celle des dépôts non moins riches de Bendigo et des Ovens.
Voici, mois par mois, le produit des principales régions aurifères de cette colonie, pendant l'année 1855. Ce produit ne