‹ La question de l'or; les mines de Californie et d'AustralieChapitre 100 sur 148 · LE BIEN £T LE MAL · texte numérisé non relu

LE BIEN £T LE MAL

et les mauvaises récolles consécutives a^ient conspiré avec la spéculation pour maintenir les prix hors de leurs bornes naturelles. L'année 1886 est en quelque sorte Tapogée de la hausse. On ne doit pas la prendre aujourd'hui comme une mesure définitive. Ce n^est pas toutefois qu'elle marque une limite infranchissable à la valeur. Dans quelques années, peut-être, ces prix, exagérés naguère, seront-ils. devenus, par suite de Taffluence des métaux, des prix ordinaires et réguliers ; mais nous n'en sommes pas encore là, et, en 1858, il faut éviter également dans l'appréciation de la valeur, et l'excès de la hausse produit par la spéculation ou par la disette, et l'excès de la baisse produit par la crise. On j[)eut dire d'une manière approximative que la guerre et la disette avaient augmenté d'environ 20 p. O/o les produits naturels et de 2 pour O/o les produits manufacturés ; que la spéculation avait élevé les uns et les autres d'une manière factice de 5 pour O/q. Abstraction faite de ces causes passagères, les produits naturels auraient donc définitivement augmenté, en 1858, de 42.19 pour O/o, les produits manufacturés de 7.94, toutes les marchandises reunies.de 25 pour O/o en moyenne.

La monnaie a donc perdu définitivement 20 pour O/o de sa valeur depuis dix ans, dont 16.67 à cause de la production extraordinaire des mines.

Cette affluence de métaux et la baisse qui en a été la conséquence naturelle ont communiqué un mouvement insolite à l'industrie agricole et manufacturière, au commerce, aux affaires et aux entreprises de toute nature : en dix ans, les exportations et importations de la France ont augmenté de 75 pour O/o-

Le taux de l'intérêt à fléchi un instant; mais il s'est bientôt relevé, parce que dans l'amoindrissement de la valeur des métaux, il n'y a aucune raison pour que l'intérêt éprouve une baisse permanente ; et il s'est même élevé plus haut qu'il n'était avant la découverte des raines, parce que la spéculation excitée

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par les bénéfices de la baisse de Tor a produit une demande considérable de capitaux.

De ces divers phénomènes sont résultées de graves conséquences pour les personnes. Toutes les conditions se sont ressenties déjà de cette révolution. Les cultivateurs et les fermiers, vendant leurs produits beaucoup plus cher, ont fait de trèsgros profits. Les industriels et les commerçants, grâce à un commerce plus actif et à une consommation plus grande, ont produit davantage et ont fait aussi de beaux bénéfices ; quelques-uns, il est vrai, ont été ruinés par la spéculation, et le luxe a rendu pour tous la vie plus coûteuse ; mais du moins, s'ils n'ont pas épargné autant qu'ils l'auraient pu, ils se sont donné plus de jouissances. Les ouvriers sont dans une situation moin3 favorable. Dans un pays qui ne se procure les métaux précieux que par l'importation, ils ne profitent que tardivement de la hausse, lorsque déjà s'est élevé le prix de la plupart des marchandises : l'élévation des salaires n'était que de 14.19 pour O/o pour les hommes et de 7.97 pour les femmes, pendant que l'élévation du prix des marchandises était de 41.61 p. O/q. Les ouvriers ont donc tous éprouvé une perle ; mais celle des célibataires est bien moindre que celle des ouvriers mariés, parce que les premiers vivent à la gargote ou au restaurant sans avoir beaucoup plus de dépense à faire, tandis que les seconds, dans leur ménage, ont eu à supporter à la fois sur le pain, sur le loyer et sur tCHites les denrées alimentaires une très-forte augmentation. Les employés ne sont pas mieux traités par la révolution ; les augmentations de salaires suivent de moins près encore la hausse des prix pour eux que pour les ouvriers. Les petits employés sont dans un état de gêne regrettable : la plus pénible des misères est celle qui se cache ; les employés supérieurs sont écrasés à la fois par l'augmentation des prix et par les progrès du luxe : les uns et les autres souffrent de l'insuffisance de leur traitement. Parmi les rentiers, les propriétaires fonciers voient

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augmenter leur fonds et leur revenu, les actionnaires jouissent d'un revenu plus grand, tout en subissant quelquefois une perte sur le fonds ; propriétaires et actionnaires n'ont guère plus le droit de se plaindre que les cultivateurs et les industriels ; mais les rentiers de l'État et tous ceux qui ont prêté une somme fixe sous condition d'un intérêt fixe, voient s'amoindrir à la fois leur revenu et leur fonds, et n'ont pas même, comme les ouvriers et les employés, l'espérance d'une meilleure situation dans l'avenir.

Le gouvernement a aussi profité dans une certaine mesure des avantages de l'affluence de l'or. Tout accroissement du travail et du capital est un bien pour lui, parce que c'est un bien pour la nation qu'il dirige, et que le développement de la richesse est une cause de contentement pour les personnes et de sécurité pour l'Etat. Les banques font un chiffre d'affaires beaucoup plus élevé qu'autrefois fie monnayage s'est considérablement accru, et dans les pays où la monnaie est un moyeu d'échange , cet accroissement a procuré certains bénéfices ; enfin le chiffre général des recettes a augmenté, et certaines branches de revenu, telles que les douanes et les contributions indirectes, se sont, grâce au mouvement industriel et commercial, développées dans une proportion beaucoup plus forte que la baisse des métaux : la circulation des billets de la Banque s'est élevée de 100 à 248 ; le monnayage a triplé ; la recette totale du trésor s'est élevée de 29 pour O/q, celle des contributions indirectes de 33 pour 0/0, celle des douanes etselsde 50 pourO/o* Mais le gouvernement a aussi sa part du mal. La recette ne s'est pas élevée en proportion des besoins de la dépense. L'équilibre n'est maintenu qu'avec peine. Il faut augmenter les traitements des fonctionnaires. Depuis un an, le gouvernement a commencé cette œuvre nécessaire, inais délicate, dans laquelle il doit ménager à la fois les intérêts de l'officier public et ceux du contribuable.

Ce mouvement industriel et commercial, entraîné par son

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propre élan, dépasse, comme toujours, les limites du capital formé par le travail ; et la spéculation, que la baisse de Tor avait sollicitée, aboutit à une crise commerciale qui complique un instant la situation, mais que l'abondance de Tor rend plus courte et moins douloureuse.

Voilà les effets produits depuis dix ans par Tinfluence de Tor en France. On peut en dire autant des autres pays de l'Europe, de l'Angleterre, des grandes villes maritimes de l'Allemagne, et même des pays du centre dans lesquels la monnaie est aujourd'hui beaucoup plus abondante, et l'activité industrielle est beaucoup plus grande. Les mêmes effets se sont produits partout où les mêmes causes ont pu agir : des économistes éminenls l'ont dit et l'ont prouvé pour l'Amérique, pour l'Angleterre, pour l'Allemagne, et particulièrement pour Hambourg.

Le passé permet de prévoir l'avenir. Les mêmes effets continueront à se produire, tant que la somme des métaux précieux continuera à s'accroître dans une proportion plus rapide que la somme des produits de la terre et des fabriques. L'argent perdra de sa valeur; le commerce et l'industrie seront surexcités par l'appât de bénéfices plus grands, la production augmentera, la spéculation enhardie créera des chemins de fer, des établissements de crédit, des entreprises de toute nature. Le prix des marchandises s'élèvera, mais celui des produits manufacturés s'élèvera beaucoup moins vite que celui des produits naturels. Les fermiers, les cultivateurs, les industriels feront des bénéfices ; les ouvriers, les employés, malgré les augmentations successives de leur salaire, resteront presque toujours dans une position inférieure à cellequ'ils occupaient auparavant; les prêteurs subiront une perte sur le remboursement de leurs créances, et ceux qui vivent d'une rente fixe verront encore leur revenu s'amoindrir. Le gouvernement sera soulagé d'une partie du fardeau de la dette, mais il traversera une époque critique durant laquelle il sera forcé d'augmenter les impôts ; cependant la

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prospérité publique aplanira les difficullés. En résumé, la sorjélé s'avancera avec plus de rapidité dans la voie des progrès matériels, et, au prix de certaines souffrances individuelles, peut-être même de quelques crises commerciales , elle achètera de grandes et durables améliorations.

Quand la baisse des métaux aura cessé par suite du rétablissement de Téquilibre entre la production de ces métaux et la production générale des marchandises, toutes choses reprendront peu à peu leur niveau, et les valeurs se trouveront occuper à peu près les mêmes positions relatives qu'avant la révolution. L'argent seul aura définitivement baissé, et le prix de toutes choses s'exprimera et se soldera par un plus grand nombre de francs. Il y aura encore une certaine différence qui ne s'effacera plus entre les produits de la terre et les produits des fabriques, et cette différence sera au profit de la terre, dont les produits auront acquis de la valeur. D'ailleurs il ne restera que ce qui reste de tout grand développement industriel et qui semble presque une contradiction des phénomènes actuels : plus de bien-être et la vie à meilleur marché.

Le bien et le mal se mêlent dans une pareille révolution qui touche à tous les intérêts sociaux ; il est difficile, il est inutile de les mettre dans la balance et de dire lequel des deux l'emporte. Une nation qui aurait le droit de choisir sa destinée serait coupable d'accepter volontairement un changement qui compromet tant d'existences modestes, et d'acheter même do grands avantages au prix de tant de ruines et de tant de souffrances particulières. Mais les nations sont rarement libres de prévenir ces révolutions, et le mal est fait. Il faut être impartial, reconnaître que certains effets de la baisse des métaux se sont produits à propos, qu'ils ont été d'une grande utilité pour la France durant ces dernières années, que l'or n'est pas étranger à cette prospérité industrielle dont jouit maintenant notre pays, et qu'il conservera encore, lorsque la baisse aura cessé et que le mal aura disparu.

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