CHAPITRE If
L'or a communiqué à l'industrie un mouvement salutaire, et a retardé par là sa propre dépréciation. Il faut profiter de ce mouvement et hâter le développement le plus ^rapide de la richesse publique. Dans tous les temps, c'est le devoir d'un gouvernement de favoriser le travail, de frayer la route à l'industrie et au commerce, à l'aide des moyens dont il peut légitimement disposer, et d'ouvrir, aussi large et aussi libre que possible, le champ de la production, sur lequel se déploie sous mille formes l'activité nationale. C'est aujourd'hui un devoir plus sacré et plus pressant que Jamais, parce qu'il ne s'agit pas seulement d'augmenter le bien-être général, mais de sauver le bieti-étre de ceux qui souffrent sans avoir démérité.
Les produits agricoles sont cent qui ont le plus renchéri et cent dont le renchérissement est le plus sensible aux classes pauvret. Poiir qu'ils deviennent plus abondants et moins coûteux, il faut qu'aux instruments grossiers de nos campagnes ignorantes se substituent les instruments perfectionnés de l'industrie moderne. Quand les plaines de la France seront cultivées comme celles de l'Ecosse, quand les machines auront triomphé des obstacles qui les arrêtent encore, la vie sera,
sinon à meilleur marché que jamais, du moins à meilleur marché qu'elle n'est aujourd'hui dans notre pays, où nous avons une industrie très-avancée et une agriculture encore arriérée. Le temps et l'élévation même du prix des denrées peuvent beaucoup, nous l'avons dit, pour opérer peu à peu une pareille réforme. Déjà même de nombreux essais ont été faits depuis quelques années, et d'importantes améliorations introduites dans les grandes fermes. Mais la routine est encore toute-puissante, et la fabrication des machines elle-même est un art dans l'enfance. Le gouvernement peut hâter le progrès en combattant la routine par l'enseignement des instituteurs communaux, par les fermes-écoles, par des récompenses honorifiques qui encouragent les grands propriétaires à donner l'exemple des réformes, et qui, tout en coûtant moins à l'État, stimulent beaucoup plus l'émulation que les simples primes, par des concours de toute espèce, et principalement par les concours régionaux d'instruments perfectionnés, qui mettent les cultivateurs et les mécaniciens en rapport direct, et qui instruisent les premiers par la vue des machines, les seconds par les observations des premiers.
Les produits industriels renchérissent d'autant moins vite, malgré la baisse des métaux, que les moyens^ de production se perfectionnent davantage. La liberté est peut-être le plus grand perfectionnement que le gouvernement puisse aujourd'hui apporter à l'industrie française. Lui permettre d'user dé toutes ses forces et de les appliquer sans contrainte, suivant les besoins de la consommation, la fortifier par la lutte avec l'industrie étrangère, en facilitant l'accès de nos marchés aux produits de nos rivaux par une réduction successive et sagement proportionnée des tarifs, abaisser les prix par la concurrence, ce serait rendre à la France un grand service sans l'exposer à des dangers sérieux. En vain objecte-t-on qu'on ne pourrait abaisser les prix qu'en abaissant les salaires, et qu'on aggraverait ainsi le mal qu'on aurait tenté de guérir. L'expérience
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prouve le contraire. Depuis que la liberté du commerce existe en Angleterre» la statistique a prouvé que le prix des marchandises en général avait diminué, et que la moyenne des salaires avait augmenté. En France, avant la révolution monétaire, le prix des objets manufacturés avait baissé en vingt ans de 13 pour O/o et le taux des salaires , durant la même période , s^était élevé de 10 pour O/q. Il n'y a donc pas, entre le prix de la marchandise et le taux des salaires, un lien aussi étroit qu'on le prétend, non plus qu'entre le prix de l'objet manufacturé et celui de la matière première : les chiffres que nous avons relevés dans le livre précédent en sont encore la preuve - Les progrès de l'industrie, stimulée par la concurrence, peuvent non-seulement contrebalancer le renchérissement de la main-d'œuvre et de la matière première, mais rendre même le produit nK>ins coûteux. C'est un fait constant que le gouvernement ne doit pas perdre de vue, lorsqu'il pèse dans la ba- Jance l'intérêt général des consommateurs et l'intérêt particulier d'une classe de producteurs.
Après la liberté, les routes, les canaux, les chemins de fer, le télégraphe électrique, les expositions, une bonne police et de fortes institutions de crédit sont les moyens les plus efficaces de communiquer une grande activité au commerce et à l'industrie d'une nation. Nous possédons déjà les uns; nous commençons à acquérir les autres.
Pour améliorer directement le sort de la classe ouvrière, il faudrait dans beaucoup de cas remplacer le travail à la journée par le travail aux pièces. C'est un vœu que l'on peut former ; ce n'est pas un changement qui puisse se faire en vertu d'une loi. Le législateur ne doit pas s'immiscer dans ces questions. Mais c'est un vœu d'autant plus ardent en général qu ouvriers et patrons y trouveraient leur bénéfice, parce que l'ouvrier aurait un salaire journalier plus fort, et que le patron obtiendrait une plus grande quantité de produite pour le même prix. Le travail aux pièces élève pour ainsi dire l'ouvrier au rang d*eQ-
trepreneur; il contribue à le moraliser eo lui faisant sentir immédiatement les effets de la nonchalance ou de l'activité, et en faisant peser sur lui-même la responsabilité de son propre sort. Cependant beaucoup de professions se prêtent mal à ce genre de travail, ou même ne sauraient s'en accommoder en aucune façon ; s'il est possible et désirable de le voir se substituer dans beaucoup de «as au travail à la journée, il n'est pas permis d'espérer qu'il devienne jamais la condition générale de tous les travailleurs salariés.
L'association procure aui ouvriers des avantages incontestables, mais il est difGcile de trouver une forme d'association qui n'ait pas de grands inconvénients. Je ne parle pas de l'association telle que l'ont rêvée des utopistes. Je parle de l'association telle qu'elle existe dans la France du xix* siècle. II y a des ouvriers qui sont encore organisés en corporation, à peu près comme ils l'étaient avant la révolution de 1789. Il est certain que, pouvant mieux que d'autres résister au patron, ils ont d'ordinaire des salaires plus élevés. Mais souvent les mauvais ouvriers en profitent comme les bons. Dans plusieurs corporations, par exemple, telles que celles des peintres en bâtiment, on règle un certain prix de la journée auquel tous doivent se conformer : ce prétendu système d'égalité est une injustice qui fait tort à la fois au patron et à l'ouvrier habile. Dans certaines corporations unies par des liens plus intimes encore, telles que la corporation des chapeliers, les ouvriers prennent de tristes habitudes de dissipation et de paresse, effet trop ordinaire de l'influence prépondérante des mauvais instincts dans les sociétés de ce genre. Enfin ces corporations sont égoïstes comme tous les corps constitués. Favorables aux ouvriers qui se sont fait initier, elles traitent en ennemis ceux qui lui sont restés étrangers, et suscitent dans les ateliers de. fréquentes querelles. La corporation, il faut bien le reconnaître, ne produit pas moins de mal que de bien ; et ce n'est pas, du moins avec l'état actuel de Tinstruction dans la classe ouvrière, marcher