VI PREFACE
dans la société. Je me suis entouré de tous les documents, et, avant de livrer mon travail au public, j*aipu profiter des derniers enseignements que nous donnent sur celte question la crise commerciale et les faits les plus récents.
L'ouvrage se divise en quatre livres, précédés d'une introduction. •
L'introduction renferme Thistoire des métaux précieux pendant les dix-huit siècles qui nous ont précédés, et fait comprendre la révolution présente par l'exemple des révolutions antérieures et par les variations pour ainsi dire continuelles qu'ont éprouvées Tor et l'argent.
L'histoire de la découverte des mines de Californie et d'Australie, les phénomènes économiques, si bizarres et si instructifs, auxquels a donné lieu l'exploitation de l'or dans ces pays, la production des mines d'or nouvelles et anciennes, la production des mines d'argent depuis 1848 jusqu'en 1857, et les chances de diminution et d'accroissement que l'avenir réserve aux unes et aux autres, forment l'objet du premier livre.
La manière dont les métaux précieux se sont distribués depuis dix ans dans le monde, et particulièrement en France, les différents usages pour lesquels ils ont été employés, la limite et l'extension probable dans le prést nt et dans l'avenir des divers débouchés de la consommation forment l'objet du second livré.
Le troisième livre comprend les lois générales de la distribution et de la valeur des métaux et de la monnaie, l'influence que l'abondance de l'or a exercée depuis dix ans, en France, sur le commerce et sur l'industrie, sur le prix des marchandises, sur la condition des personnes, sur les banques et sur le gouvernement, et enfin les conséquences qu'entraîne l'emploi simultané de l'or et de l'argent comme étalons monétaires.
Le quatrième livre est consacré à la discussion des divers
PRÉFACE. Vil
moyens qui ont été proposés pour arrêter la baisse de la monnaie ou pour en empêcher les effets, et traite particulièrement de la démonétisation d'un des deux métaux, Tuh des plus grands problèmes pratiques que soulève en ce moment la question de l'or.
Je désire que ce travail puisse jeter quelque lumière sur les questions de théorie relatives à la valeur et à l'influence des métaux précieux qu'agite en ce moment la science économique, et fournir des renseignements utiles pour les réformes pratiques dont se préoccupent les hommes d'État : c'est le double but que je me suis proposé.
1" Juin 1858.
E. Levasseur.
l'histoire des MÉTAnX PRÉCIEUX AYANT 1848.
a L'or et Fargent s'avilissent, et tout renchérit, » dit-on de toutes parts, et beaucoup de gens s'étonnent de cet avilissement qu'ils regardent comme un phénomène étrange et entièrement nouveau. c< Erreur, répondent quelques publicistes, l'or et l'argent ne s'avilissent pasl^t jamais les métaux précieux n'ont changé de valeur. » Entre ces deux assertions contraires, où est la vérité? Elle n'est absolument ni d'un côté ni de l'autre. Les faits confondent également l'étonnoment des uns et la négation des autres : pour peu qu'on ait étudié le passé, on demeure convaincu que la valeur de l'or et de l'argent peut changer, et qu'elle a même déjà changé bien souvent.
La révolution monétaire du xvi* siècle en est la preuve; et cette révolution, que l'on cite comme un exemple de ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux, est loin d'être la première et la seule perturbation qu'aient éprouvée les métaux précieux. L'or et l'argent sont des marchandises, et, comme telles , ils sont exposés aux diverses variations de la hausse et de la boisse que peut produire un excès dans l'offre ou
dans la demaDde. Toutefois, comme ces métaux ont le privilège de servir de mesure et d'intermédiaire dans les échanges, et qu'on a par conséquent toujours besoin pour leséchan* gesdune quantité très-grande de métaux, la demande varie peu dans un temps donné. Aussi, la valeur de l'argent restant à très-peu près la même au milieu des changements beaucoup plus fréquents et plus brusques des autres marchandises, changements que l'argent lui-même mesure, on peut croire que les métaux ont une valeur immuable, et on les traite comme s'ils l'avaient véritablement : cette opinion , commode dans les transactions commerciales, n'a aucun inconvénient dans les circonstances ordinaires.
En réalité, il n'y a pas d'étalon de la valeur, parce qu'il n'y a pas de marchandise fixe, c'est-à-dire de marchandise qui coûte toujours le même effort à produire, qui soit toujours également désirée, également prête à satisfaire aux besoins de l'homme. La valeur n'est qu'un rapport; et, comme les termes du rapport se déplacent sans cesse, la valeur est elle-même dans un changement perpétuel. Telle marchandise renchérit, telle autre s'avilit; telle acquiei|.une plus grande valeur par rapport à dix marchandises, qui, crans le même temps, en a une moindre par rapport à vingt autres. Grâce aux machines, le prix de la toile diminue, mais celui des cotonnades diminue plus encore, et la toile acquiert plus de valeur que le coton, pendant que l'une et l'autre perdent, mais à des degrés divers, en comparaison du blé. Le blé lui-même n'est pas stable ; car, sans parler des brusques variations annuelles, les voies de communication, le perfectionnement de l'agriculture, les changements dans la consommation modifient beaucoup sa valeur dans la série des temps. Le salaire du journalier ne l'est pas davantage ; car son travail n'est pas aussi productif ni aussi bien rémunéré dans tous les temps et dans tous les pays. Néanmoins, ces deux termes, blé et travail, sont bien moins variables que les métaux quand on embrasse une vaste période, parce qu'ils répondent à
SUR L^HISTOIEB DES MÉTAUX PRÉCIEUX AVANT l848. 3
des besoins beaucoup plus fixes. Incapables de servir à comparer les valeurs dans un même temps, ils sont les instruments les moins imparfaits à Taide desquels on puisse mesurer la valeur des marchandises en général et celle des métaux en particulier à la distance de quelques siècles.
Les économistes, et entre autres Adam Smith et M. Michel Chevalier, Tout dit et l'ont prouvé : dans une courte période de quelques années, les métaux sont la mesure la plus exacte des valeurs : dans une période de plusieurs siècles ils ne peuvent remplir les mêmes fonctions et deviennent un étalon bien moins juste que le travail et que le blé, dont le prix pourtant présente de si grandes variations d'une année à l'autre.
L'histoire constate la vérité de cette proposition. Quand, s'élevant au-dessus des siècles, on embrasse un vaste horizon, qu'on considère les changements, je ne dis pas accidentels, mais permanents et réguliers des prix du blé, les variations correspondantes des salaires et des prix de toutes les marchandises en général, et qu'on étudie les causes qui aux mêmes époques ont pu augmenter ou diminuer la demande par suite de l'état de l'industrie, l'offre par suite de l'état des mines, on s'aperçoit bientôt que les métaux sont en quelque sorte dans une révolution permanente ; et, à l'aide même du témoignage des contemporains , qui ne soupçonnaient pas la plupart du temps la raison du phénomène qu'ils observaient, on peut marquer les diverses périodes de cette révolution et en tracer les limitçs avec assez d'exactitude, non-seulement pour rendre incontestable et évidente la loi de ces variations, mais même pour fournir à l'historien une mesure sufGsante de la valeur de l'argent dans les siècles passés.
Nous ne remontons pas au delà de l'ère chrétienne, parce que nous ne trouverions dans les histoires anciennes rien de fixe, ni de suivi, bien qu'il soit évident par soi-même, et qu'il soit prouvé par des témoignages irrécusables * que les métaux
' XéDophon s*«xpliqae sar ce sajet comme pourrait le faire un écono-
précieux n'ont pas été plus à Tabri des variations dans l'antiquité que dans les temps modernes. Mais, depuis le premier siècle de l'ère chrétienne jusqu'en 1848, nous pouvons compter et déterminer avec assez d'exactitude quatorze périodes de ce genre dans l'Europe occidentale et particulièrement en France.