DIVERSES OPINIONS SUR LES EFFETS DE L'ACCROISSEMENT DE L'OR
Quand une fois les principes sont bien établis, une question s'éclaircit d'elle-même et sans peine. Nous connaissons les lois qui règlent la valeur des métaux précieux ; il nous est facile d'examiner la portée des principales hypothèses par lesquelles les économistes ont voulu expliquer l'influence que doit exercer sur la société l'abondance des métaux extraits depuis 1848.
Un de ceux qui se sont montrés le plus sévères à l'égard des métaux précieux est M. W.Austin *. a Diminuezde moitié, ditil, la quantité des métaux, et chaque pièce doublera de valeur; doublez la quantité, et chaque pièce diminuera de moitié. En supposant que Tor soit l'unique monnaie et ne serve qu'à la monnaie, une augmentation subite ou lente de la quantité correspondra mathématiquement à une diminution proportionnelle de la valeur. » C'est tomber dans l'erreur que nous avons signalée au chapitre précédent; et c'est se débarrasser aisément d'une difficulté que de négliger un des deux termes du rapport et de dire, sans examen préalable, comme le fait
* Oti the imminent dépréciation of Gold and hou> to avoid loss.f by W, Austin.
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M. Âustin, que les banquiers et les particuliers n'auront pas besoin d'une plus grande quantité d*or. Il dit plus : il déclare que l'exploitation des mines de Californie et d'Australie a été une perte pour les nations qui ont reçu l'or nouveau, une perte pour le monde, et que la production, loin de s'être accrue, a diminué par suite de cette découverte.
Voici comment il essaye de le prouver. La France, par exemple, a importé annuellement 144 millions de métaux, c'est-àdire qu'elle a donné une valeur en marchandises égale à 144 millions, contre une valeur en métaux qu'on estimait alors à 144 millions. En supposant que les métaux aient perdu 1/10 de leur valeur, c'est une perte de 14,400,000 francs qu'à subie la France et qu'elle n'aurait pas eu à subir si elle eût importé du plomb, du fer ou toute autre marchandise. Le capital du monde n'a pas éprouvé un moindre dommage que celui des États importateurs. Dira-t-on qu'il s'est accru d'une richesse nouvelle par ces 7,867 millions qui n'existaient pas il y a neuf ans et qui se sont ajoutés à la production totale, du travail humain? Erreur; ces 7,867 millions sont le produit de capitaux et de bras qui, s'ils n'avaient pas été employés aux mines, eussent été employés plus utilement ailleurs. Un déplacement de capitaux et de bras qui trouvaient leur emploi sans changer de lieu cause toujours des pertes, quelle que soit d'ailleurs l'industrie nouvelle qu'ils aillent chercher. A cette perte, ajoutez la perte plus lente, mais non moins certaine de la dépréciation journalière, et vous verrez ce que le monde a gagné à la découverte de l'or.
Telle est l'argumentation de M. Austin ; et il faut avouer qu'elle ne manque pas d'une certaine force. Commençons par reconnaître ce qui est vrai, c'est que d'une part les métaux précieux sont une marchandise qui se déprécie et qu'il pourrait bien se faire que les 1 ,300 millions que nous avons acquis depuis neuf ans ne valussent pas autant que 1,200 millions en 1848, d'autre part que l'émigration a enlevé des capitaux et
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des bras aux anciennes industries. Mais combien y a-t-il de marchandises que le temps ne déprécie pas, et que fait cette considération au commerce? La France est-elle plus dupe de TÂngleterre quand elle lui achète du drap qui s'use que du plomb qui ne s'altère pas? Nullement ; elle achète les marchandises non en raison de leur durée, mais en raison de l'utilité qu'elle y trouve. Si elle a accepté de l'or en échange de ses produits, c'est qu'apparemment elle avait besoin de cet or qu'on lui offrait à bon marché et qu'elle le préférait à d'autres marchandises. Sans doute, il eût été plus avantageux pour elle que ce même or, une fois entre ses mains, ne perdit rien de sa valeur première ; et de ce côté, M. Austin a raison ; mais enfin elle ne l'avait achetée que pour quelque dessein immédiat qu*elle a accompli ; si l'or a rendu plus de services que n'auraient fait beaucoup d'autres marchandises, elle n'a pas à se plaindre ; c'est un point de vue que M. Austin a entièrement négligé. On peut en dire autant du monde entier. S'il y a eu perte sur Tor, d'autres marchandises aussi se sont dépréciées qu'il n'avait pas moins été opportun et fructueux de produire. Si des bras et des capitaux ont été enlevés aux anciennes industries, on leur a rendu en échange des métaux qui ont dû exercer sur ces industries une certaine influence; il ne suffit pas de dire ce dont on les a privées, il faut chercher aussi ce qu'on leur a donné, et établir la balance. M. Austin a vu le mal qu'il a exagéré, et il n'a pas vu le bien qui aurait pu corriger la sévérité de son jugement.
D'autres économistes sont au contraire dans une complète sécurité : la question de l'or a ses optimistes aussi bien que ses pessimistes. M. Léon Faucher qui est au nombre des premiers pense qu'on ne doit pas s'inquiéter de la productioYi des mines de Californie et d'Australie, et que la baisse dont on s'effraye n'existe que daqsles imaginations ^ C'est là une question de
* Léon Faacher, Production et démonétisation de Vor,
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fait que l'auteur aurait dû étudier dans le détail avant d'arriver à une conclusion générale. Il n'en donne qu'une preuve, c'est que l'or obtient presque constamment une prime sur le marché. La preuve est peu concluante. Nous avons montré que lingots et monnaie n'étaient qu'une même chose, que tant que l'or serait monnaie, et que les frais de fabrication n'auraient pas changé, le lingot d'un kilogramme ne saurait pas descendre beaucoup au-dessous de 3,444 fr. 44 moins 6 fr. 70; il reste en effet à 3,437 fr.;>et, comme il n'y a jamais de trop-plein dans la monnaie, ainsi que nous l'avons également démontré, il n*est pas étonnant que l'or soit recherché poar le monnayage et qu'il conserve encore une certaine prime. Mais l'auteur qui veut en conclure que le rapport des deux métaux n'a pas changé, aurait dû remarquer, ce qui n'existait pas il y a dix ans, que la prime de l'argent est plus forte aujourd'hui que celle de l'or : en 18S6, par exemple, la prime de l'or a varié entre 6 et 7 pour 1000, celle de l'argent entre 24 et 25. Que peut signifier cette différence, sinon que l'or a baissé par rapporta l'argent T Une disproportion aussi grande ne pourrait même pas exister, si or et argent se consommaient seulement en France, parce que les débiteurs peuvent y faire à leur choix leurs payements avec l'un ou l'autre métal ; l'exportation en Orient et la demande des pays qui n'emploient pas de monnaie d'or maintiennent seuls e«tte surélévation du prix de l'argent sur le marché de Paris. La cote de la Bourse prouve donc contre l'égalité permanente de rapport que suppose M. Faucher et ne prouve rien contre la baîsse des deux métaux. Croire que la valeur des métaux ne sera nullement altérée par l'accroissement de la production, c'est, tout en arrivant au résultat opposé, tomber dans une erreur semblable à celle de M. Âustin ; c'est ne pas tenir compte du second terme du rapport, autrement dit de la quantité des marchandises. M. Âustin suppose qu'il ne variera pas; M. Faucher qu'il variera justement dans la même proportion