‹ La question de l'or; les mines de Californie et d'AustralieChapitre 63 sur 148 · LA QUESTION DE I^'OR. LIV. HT, CHÂP. III · texte numérisé non relu

LA QUESTION DE I^'OR. LIV. HT, CHÂP. III

mais les matières premières, les articles de provision et les instruments du travail, les améliorations durables dans la culture de la terre, la construction de docks, derail-ways, de canaux, de ponts, de navires et de machines utiles, les améliorations dans la vie ordinaire et l'accroissement de production des denrées dans toutes les branches de l'industrie ; cette création et cette accumulation, dirons-nous, seront en dernière analyse les conséquence de la découverte de mines d'or ^ » ^

Là est la vérité. Un accroissement subit de la quantité des métaux précieux a sur la production une influence que M. Austin a eu tort de méconnaître. Il n'est pas vrai dédire qu'il cause une diminution de valeur mathématiquement proportionnelle à l'augmentation de la quantité, parce qu'à l'accroissement des métaux correspond nécessairement un accroissement de la production totale des marchandises, et que, les deux termes grossissant à la fois, le rapport n'est pas aussi profondément altéré que certains économistes le supposent. La production augmente, non pas comme le fait remarquer M. Stirling, la production des métaux qui est par elle-même peu importante, mais la production générale des marchandises et le capital social : là est le bien occasionné par l'accroissement de l'or. La production des marchandises n'augmente pas, il est vrai, avec la même rapidité que la production des métaux ; il y a une baisse, et c'est même à cette baisse qu'est dû en partie le mouvement des affaires ; or la baisse a le grave inconvénient de troubler les relations sociales, de diminuer certains revenus, d'appauvrir la classe ouvrière : là est le mal.

Les effets produits par l'accroissement de l'or sont donc moins simples que ne l'ont supposé les économistes qui se sont placés en dehors de la réalité multiple des faits; le bien et

I De la Découverte des mines éPor, par J. Stirling, traduit par A. Flanche, p. 249.

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le mal s'y confondent; mais, malgré leur complexité, il est facile de les démêler et d'en apercevoir distinctement les causes.

Jacques est un négociant français. Il apprend qu'en Californie, où Ton vient de découvrir des mines, ses marchandises se vendront deux fois plus cher que partout ailleurs. Il s'empresse de les offrir et fait un gain considérable. Avec l'argent qu'il a gagné, il achète à Pierre de nouvelles marchandises qu'il se propose d'expédier de la même manière. Mais comme cent autres négociants en ont fait autant que lui, et qu'ils veulent comme lui se procurer de nouvelles marchandises, Pierre et tous les industriels qui sont dans la même situation profitent de la concurrence des acheteurs et vendent leurs produits un tiers plus cher qu'auparavant. Ils font aussi un gain considérable, quoiqu'un peu moindre que les négociants, et ce gain les excite à produire en bien plus grande quantité des marchandises qui trouvent un placement si avantageux. Pierre, dont l'industrie est florissante, a dû acheter plus de matières premières et d'outils pour sa fabrication ; il se donne plus de jouissances personnelles, il embellit son habitation. Comme mille autres ont fait les mêmes bénéfices et les emploient de la même façon, la concurrence des acheteurs fait renchérir les marchandises ; Pierre paye tout plus cher, et paye largement parce qu'il a gagné l'argent sans peine ; dix mille industriels en profitent, augmentent leur production et en font par suite profiter cent mille autres. Le mouvement des affaires se communique de degré en degré dans tous les rangs de la société ; comme il n'y a rien de plus contagieux que les phénomènes sociaux de cette espèce, ce mouvement se fait sentir non-seulement de ceux qui ont eu des relations directes ou indirectes, prochaines ou éloignées avec Jacques et avec les autres négociants, mais de tous les industriels sans exception ; chacun produit et consomme plus, parce qu'il tire de son produit un plus grand bénéfice. Toutes les marchandises sont

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en hausse ; or, nous savons qu'il n'y a pas de hausse de toutes les valeurs; ce sont donc en réalité les métaux précieux qui sont en baisse. Si cette baisse s'était fait tout d'un coup sentir uniformément sur toute l'étendue* du marché, et que dans l'espace d'une nuit le prix de toutes les marchandises eût augmenté d'un quart, nul n'aurait été enrichi, et la production ne se serait pas accrue d'un seul article. Mais cette baisse a été successive, de telle sorte que chaque producteur a vu dans le changement de prix non l'abaissement d'un des termes du rapport de l'échange, mais l'élévation de l'autre, et c'est justement ce qui l'a. encouragé à produire davantage. D'ailleurs n'avait-il pas raison jusqu'à un certain poini? Les marchandises sur lesquelles l'augmentalion avait déjà eu lieu étaient chères, mais celles qui n'avaient pas encore subi l'influence du nouvel or étaient à leur ancien prix, et il a profité de toute la différence qui existait entre ses propres produits vendus cher et ces dernières marchandises achetées à bon marché. Les premiers industriels qui ont augmenté leurs prix ont fait les plus gros bénéfices ; les derniers ne font guère qu'éviter une perte qu'ils subissaient injustement. Voilà quel est le premier effet de l'accroissement de l'or, au moment où le métal afflue dans un pays, et quelle est la loi de l'accroissement simultané de la production : c'est là le bien.

Mais cetle baisse, profitable aux uns, a été nuisible aux autres. Si Jacques et Pierre ne se plaignent pas de payer cher, parce qu'ils avaient eux-mêmes vendu très -cher , il n'en est pas de même de Louis, qui est l'ouvrier de Pierre. Il n'a rien autre chose à vendre que son travail ; or, le prix de la journée est fixé par l'usage, et Pierre n'est pas disposé à l'augmenter bénévolement. Quand l'augmenlera-t-il ? quand Louis refusera de travailler aux mêmes conditions; et, si Louis ne fait pas partie d'un corps de métier où tous les ouvriers puissent s'entendre, il ne refusera qu'après avoir souffert de l'augmentation générale des marchandises et avoir reconùu l'impossi-

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bilité où il est de vivre avec son salaire. L'élévation des salaires sera, à certaines exceptions près, un des derniers effets de la baisse des métaux précieux. Il y a des gens dont le chiffre du revenu augmentera plus lentement encore, ce sont les employés; il y en a d/)nt il n'augmentera pas du tout, ce sont les rentiers. Il y aura profit pour les débiteurs, dommage pour les créanciers, trouble dans un grand nombre de rapports sociaux, gêne et misère pour les uns, pendant que d'autres s'enrichiront : c'est là le mal.

Pour quelle proportion le bien et le mal entrent-ils dans la révolution qui s'accomplit de nos jours et dont les dix dernières années ne sont que le prélude? Quels effets ont-ils exercés sur la société? quelle durée l'avenir leur réserve-t-il et quelle en sera la conséquence dernière? Ce sont des questions auxquelles on ne doit pas répondre par une argumentation : les raisonnements doivent ici céder la place aux faits. Nous avons fait connaître la nature et le rôle de la monnaie, la règle de la valeur des métaux précieux , les effets généraux d'un accroissement subit de l'or ou de l'argent dans un pays : les principes sont éclaircis. Entrons maintenant dans le détail; étudions, dans les grands Etals, et surtout en France, quels ont été les effets particuliers produits par l'or de la Californie et de l'Australie sur le commerce, sur le prix des choses, sur la condition des personnes, sur les grandes institutions publiques et sur le gouvernement ; nous éprouverons par l'analyse des faits la justesse des principes que nous avons posés, et nous verrons quelle part revient à l'accroissement de l'or dans les phénomènes complexes qui se sont produits et dans quelle mesure nous devons nous réjouir ou nous affliger de la révolution dont nous sommes témoins.

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