‹ La question de l'or; les mines de Californie et d'AustralieChapitre 89 sur 148 · OS · texte numérisé non relu

OS

INFLUENCE DE L'OR SUR LA CONDITION DES PERSONNES. 225 I IV. — LBS EMPLOYÉS.

La journée des ouvriers n'augmente pas aussi rapidement que le prix des marchandises ; mais les gages des employés augmentent moins vite encore. Leur salaire est moins variable et subit moins promptement les influences du marché, parce que leur travail n'est pas chaque jour offert et acheté; il semble que ce soit moins la concurrence que des considérations toutes personnelles qui en règlent le taux. On le compte par année; on le paye par mois, et c'est encore une raison pour qu'on se décide moins aisément à des augmentations d'appointements, motivées sur la seule cherté des vivres.

Prenons les employés dont les appointements sont de 1,200 à 1,800 francs, et le nombre en est grand. Leur salaire est le même que celui des ouvriers qui gagnent de 4 à 6 francs, et tout ce que nous avons dit de la gêne des uns s'applique également aux autres. Ils sont même dans une plus fâcheuse situation, parce qu'ils sont obligés de garder certains dehors dont lés ouvriers peuvent se dispenser. Leur loyer, leurs vêtements leur coûtent en général plus cher. Ce sont les premières dépenses que réduisent les ouvriers : ce sont souvent les dernières qu'osent diminuer les employés, et c'est sur la nourriture qu'ils commencent par se priver. La femme d'un ouvrier exerce d'ordinaire un métier, et apporte sa part dans les recettes du ménage : la femme d'un employé n'a souvent aucune profession et ne s'occupe que des soins de son intérieur. Un surveillant des travaux d'art gagne 1,200 francs, et c'est avec cette somme qu'il doit payer un loyer de 200 francs et pourvoir à son entretien, à celui de sa femme et de ses deux enfants ; les vêtements lui coûtent 309 francs, beaucoup plus qu'à la plupart des ouvriers, le blanchissage 96 fr. Il dépense pour lefpain seul I fr. 50 par jour, c'est-à-dire un peu plus de 3 kilogrammes, et ce seul article fait à la fin de l'année

226 LA QUESTION DE L'OR. LIV. Ill, CHÀP. VI.

547 fr. 80 ; il faut ensuite acheter la viande; il est vrai qu'on n'en mange que pour 4S fr. 25 par an dans cette famille^ et on n'aurait guère les moyens d'en manger davantage ; car il ne reste plus des appointements du père que 2 fr. 50 pour le chauffage, l'éclairage, le charbon, les menus plaisirs et les dépenses imprévues d'une année 1 Cette situation est celle d'un grand nombre de petits employés. Ils livrent plus difficilement encore que les puvriers le secret de leur intérieur, mais il est facile de le deviner par le chiffre de leurs émoluments. Un surveillant du télégraphe, âgé de quarante ans, et père de trois jeunes enfants, a 1,000 francs d'appointements; sa femme ne gagne rien : il a 200 francs de loyer, 8 fr. 20, d'impositions, et dans son ménage on ne dépense que 1 fr. 20 par jour pour le pain : c'est bien peu pour nourrir cinq personnes. Et pourtant, quand ces premiers frais sont prélevés, il n'a plus que 363 fr. 80 : le reste se devine. Un contrôleur des omnibus a 1,500 fr. d'appointements : c'est un chiffre un peu plus élevé. Mais son loyer est de 300 francs, et il est père de six enfants dont l'atné n'a que 1 1 ans et demi.

Dana les petits employés, il faut distinguer ceux qui sont au service des particuliers et ceux qui sont au service des grandes administrations ou de l'État. Les premiers n'obtiennent que bien lentement, il est vrai, l'augmentation de salaire dont ils ont besoin ; mais il finissent souvent par l'obtenir, soit parce qu'ils changent de maître, soit parce que le maître sait qu'ils peuvent changer, et qu'il prévient leur départ en faisant droit à leurs réclamations, ou en allant de lui-même au-devant de leurs demandes. Il est constant que beaucoup de maisons de commerce ont accordé de légères augmentations de traitement à leurs employés.

Dans les grandes administrations, et surtout dans les administrations de l'État^ il y a une certaine hiérarchie qu'on ne peut pas changer, et un certain traitement attaché d'une manière fixe à chaque grade sans acception de la personne qui en

INFLUENCE DE l'oR SUR LA CONDITION DES PERSONNES. 227

est revêtue. Il est difficile de modifier quelques salaires sans les modifier presque tous; et, comme les moindres augmentations devant porter sur un nombre considérable de fonctionnaires, entraînent une énorme dépense, on doit bien réfléchir avant d'ajouter au salaire des personnes de petites sommes qui, réunies dans le budget général d'une administration, forment des millions. Le fonctionnaire ne persiste pas moins à rester à son poste, parce qu'il est soutenu par l'espérance d'un avancement ou d'une retraite, par la sécurité d'avenir qu'offrent d'ordinaire les fonctions publiques ou par la considération qui y est attachée. Il reste, parce qu'une fois entré dans cette carrière, il ne peut plus en choisir une autre. Dans la plupart des professions, l'ouvrier et jusqu'à un certain point l'employé quittent leur patron, quand les conditions qu'il leur fait ne leur conviennent plus. Il y a une concurrence dans la demande du travail qui, lorsque le prix de toutes choses augmente, contraint les mattres à augmenter assez promptement le salaire de leurs ouvriers, un peu plus tardivement celui de leurs employés. Mais dans les fonctions publiques, il n'y a pas, ou presque pas, de concurrence dans la demande. 11 n'y en a que dans l'offre. Quand les fonctions sont moins rétribuées, on trouve moins de gens qui se présentent pour les remplir, et c'est par la difficulté du recrutement, plus que parla désertion de ceux qui sont enrôlés qu'on s'aperçoit que la rémunération est insuffisante. L'État doit chercher et cherche en effet à remédier, autant qu'il est en lui, aux maux causés par cette ré* volution monétaire. Dans un grand nombre d'administrations, les petits traitements ont été augmentés, et des sommes importantes ont été portées depuis deux ans au budget dans ce but : nous aurons occasion d'en parler plus loin. Néanmoins le soulagement est encore loin de compenser les pertes subies par les petits ménages, qui payaient en 1857 les produits naturels formant leur principale dépense, 67.19 pour O/o plus cher qu'autrefois.

228 LA QUESTION DE l'OB. LIV. III, CHAP. VI.

Les fonctionnaires dont le traitement varie de 3,000 à 10,000 fr., sont aussi dans une situation critique, mais il y sont par des raisons un peu différentes. Ils occupent presque tous un certain rang dans le monde ; ce sont des gens de robe, magistrats, professeurs, des officiers d'un grade élevé, des administrateurs qui sont tenus de recevoir ou du moins de fréquenter la société. Il faut qu'ils se mettent au niveau des habitudes et des exigences de cette société dans laquelle le luxe a fait depuis quelque temps de si rapides progrès. Si les marchandises ont renchéri de 41 .61 , pour O/q, et qu'il faille les acheter en qualité beaucoup plus belle et en beaucoup plus grande quantité, il est évident que ce n'est pas seulement de 41.61 pour O/q, mais bien de 100 et peut-être de ISO pour O/o qu'ont augmenté les dépenses. Il n'y a aucune exagération à dire que les conditions de la vie ont changé de telle sorte que les dépenses de la classe moyenne ont doublé, et que la famille qui occupait, il y a quinze ans, une certaine position sociale eh dépensant 8,000 fr. par an, ne peut plus la conserver sans dépenser 10,000 fr. Le fonctionnaire dont le traitement n'a pas varié, est obligé de s'effacer en quelque sorte ; il a moitié moins de bien-être qu'autrefois. L'or n'a pas seul produit ce changement ; mais il y a contribué, comme nous l'avons dit en parlant des industriels. En supposant que le temps modère un peu ce luxe excessif, la valeur des métaux continuera sans doute en même temps à s'abaisser, et le fonctionnaire aura toujours un traitement insuffisant, tant que l'État ne se sera pas décidé à l'élever au niveau, je ne dis pas des besoins de la mode, mais de l'élévation du prix des marchandises.

§ y. — LES RENTIERS.

Il y a différentes espèces de personnes qui vivent du revenu de leur capital et qu'on désigné communément sous le nom de rentiers.

I!9PLUENCE DE L*Oa SUR LA CONDITION DES PERSONNES. 329

Les ans sont propriétaires fonciers et jouissent d'un revenu variable selon le prix du loyer de leur fonds. Ils rentrent dans la même catégorie que les cultivateurs dont nous avons déjà parlé. Ils possèdent une propriété, terres ou maisons, dont la valeur ne peut être amoindrie par la baisse des métaux précieux. En supposant que cette valeur restât la même et que les métaux eussent éprouvé une baisse de moitié, 2 francs ne vaudraient pas plus que ne valait auparavant 1 franc» et le propriétaire exigerait un loyer de 20,000 fr. au lieu de 10,000 qu'on lui payait. Mais nous avons déjà fait observer que les propriétés immobilières, par suite de la richesse croissante du pays, acquerraient une plus-value, et qu'au lieu de 20,000, ce seraient 25 et âO,000 fr. que le propriétaire retirerait de son fonds. La révolution monétaire sera donc profitable à cette espèce de rentiers. H est vrai que beaucoup d'entre eux achèteront ce profit par quelque perte momentanée. Celui qui a passé un bail avant la baisse des métaux, ne recevra, pendant toute la durée de ce bail, que le prix fixé d'après l'ancienne valeur des choses : il arrive que, toutes les marchandises se trouvant en hausse , le propriétaire ne peut plus avec l'argent qu'il touche se procurer la même somme de jouissances; c'est le fermier qui profite du double avantage de la baisse de métaux et de la plus-value du fonds. Mais au renouvellement du bail, le propriétaire reprendra ses droits , et c'est à lui que reviendra en définitive le bénéfice de la plus-value produite par la demande plus forte des consommateurs.

Il y a des rentiers qui jouissent d'un revenu variable sans être propriétaires fonciers. Ce sont les possesseurs d'actions de banque, d'actions d'usines, d'actions de chemins de fer, et les gens intéressés à un titre quelconque, comme bailleurs de fonds, dans des entreprise$ industrielles. Quand chaque action représente une partie proportionnelle de l'exploitation, et que la liquidation ne peut se faire que par un partage du fonds in« dustriel, les actionnaires sont en réalité de véritables proprié-

Page 1