LA QUESTION DE L'OR. LIV. III, CHAP. VI
taires fonciers OU de véritables industriels. Mais lorsque Taction représente une certaine somme d'argent remboursable d'une manière fixe, comme les actions de la Banque ou celles des chemins de fer, Factionnaire profite au même titre que l'industriel du mouvement général des affaires; ses dividendes annuels augmentent, et son revenu s'accroît. Mais il diffère de l'industriel en ce que son capital est représenté non par des marchandises , mais par de la monnaie, et qu'au moment où on le lui rendra, il éprouvera une perte égale à toute la dépréciation qu'auront subie les métaux dans l'intervalle du placement au recouvrement. Il avait donné une somme qui achetait 10 hectolitres de blé; on lui en rend une qui se compose, il est vrai, du même nombre de francs, mais qui ne peut acheter que 7 hectolitres : il perd 30 p. O/q.
Il y a enfin des rentiers qui ont placé une certaine somme d'argent à tant pour cent. Ils ont un revenu fixe en apparence, mais en réalité très-variable à une époque de révolution monétaire comme la nôtre. Un rentier qui a placé, il y a vingt ans, 60,000 francs à S p. O/q. et qui touche annuellement 3,000 francs jouissait d'une honnête aisance au moment où il a fait ce placement, et se croyait bien assuré d'en jouir jusqu'à la fin de ses jours. Aujourd'hui, son bien-être a considérablement diminué, et il est dans une position très-médiocre. Chaque année lui enlève une portion de son revenu égale à la baisse des métaux précieux. Si la somme placée est remboursable à une époque déterminée, il perdra sur ce remboursement, comme l'actionnaire ; le bénéfice sera tout entier pour son débiteur qui, en échange de la valeur reçue, lui rendra une valeur bien moindre , après avoir payé en réalité un intérêt toujours décroissant. Si la somme n'est pas remboursable, le rentier continuera à percevoir une valeur de plus en plus réduite , et s'appauvrira d'année en année, tant que durera la baisse des métaux. De toute façon il subira une double perte : perte sur le capital, et perle sur le revenu.
C'est à cette espèce de rentiers que la baisse des métaux précieux sera sans contredit le plus préjudiciable. L'ouvrier souffre ; maïs, si son salaire n'atteint pas le niveau de l'élévation des prix des marchandises, il augmente du moins dans une assez forte proportion; et, quand le mouvement de baisse aura cessé, il atteindra ce niveau. L'employé souffre ; mais son traitement augmente, quoique dans une proportion beaucoup moins rapide que le salaire de l'ouvrier, et il finira, longtemps après que la baisse aura cessé, par monter à la hauteur du prix nouveau des choses. Le petit rentier qui n'a qu'un revenu fixe souffre ; et, loin de concevoir l'espérance d'un sort meilleur, même dans un avenir lointain, il n'a que la perspective d'un appauvrissement continu tant que la baisse durera. C'est sans doute là une des plus fâcheuses conséquences de la baisse. Pour tous les petits rentiers qui ont passé l'âge où on se remet au travail afin de tenter de nouveau la fortune, et qui avaient mérité de jouir sur leurs vieux jours d'une aisance péniblement acquise, le mal est irréparable; mais j'avoue que je plains moins ceux qui, jeunes encore, espéraient prendre de bonne heure congé des affaires, et ceux qui, préférant une médiocrité facile et sûre à une richesse laborieuse et incertaine, comptaient sur les épargnes de leur pèrô pour passer leur vie dans l'oisiveté. La baisse des métaux forcera les uns à quitter plus tard le travail , les autres à devenir des hommes actifs et utiles. On a dit que cette baisse était une révolution démocratique qui nivelait les fortunes : il y a quelque chose de vrai dans ce mot. On pourrait ajouter jusqu'à un certain point qu'elle est une révolution morale par laquelle l'homme se trouve obligé de devenir plus prévoyant, d'amasser davantage et par conséquent de travailler plus longtemps et^vec plus d'énergie : l'activité industrielle et la production ne peuvent qu'y gagner.