‹ La question de la Légion étrangèreChapitre 10 sur 41 · LA RÉALITÉ · texte numérisé non relu

LA RÉALITÉ

La légende des racoleurs a la vie dure en Allemagne. Elle s'y est superposée à l'espionomanie, ce symptôme classique de la fièvre obsidionale qui sévit en ce moment sur l'Europe entière. Dans la plupart des pays, le touriste ou le commis-voyageur le plus inoffensif court le danger d'être arrêté comme espion ; en Allemagne, et s'il est Français, il risque en outre de se voir accusé de racolage pour le compte de la Légion.

Et pourtant, dans ce pays où la police, et notamment la police des étrangers, est faite avec un tel soin, qu'à première vue elle semble en êlre l'institution caractéristique, dans ce pays où la dénonciation, considérée comme un acte normal, est pratiquée dans des proportions inconnues partout ailleurs, il n'a pas été possible, jusqu'ici, de mettre la main sur un de ces racoleurs qui troublent tellement le repos des pangermanistes. Mais rien n'y fait : quantité d'Allemands des plus sensés ont fini par se laisser convaincre que leur territoire est constamment parcouru par des émissaires de notr^ gouvernement, chargés de lui procurer de ia chair à canon. On a vu plus haut que même la Gazette de Francfort, obligée de reconnaître que l'existence des racoleurs n'a jamais pu être établie positivement, se tire d'affaire en nous intentant un procès de tendance : a Le caractère de la Légion conduit a priori au système du racolage... La vraisemblance est en faveur de l'existence des racoleurs »•

T Singulière vraisemblance, qui implique une complète aberration mentale chez le gouvernement français et son administration militaire! Ne serait-ce pas, en effet, une véritable folie, que d'envoyer à l'étranger, à grands frais, des agents d'une catégorie aussi inférieure, qui ne sauraient manquer de se faire prendre rapidement, et de compromettre leur gouvernement en le plaçant dans la posture la plus fâcheuse ; et cela, quand les candidats à l'engagement affluent, sur notre propre territoire, au point qu'on en refuse une bonne moitié !

Une fois de plus, disons donc aux Allemands que les racoleurs n'existent que dans leur imagination. Ce mot n'a même de sens précis que dans l'esprit des Français qui ont visité Londres ; aucun d'eux ne manque d'aller contempler, à titre de curiosité locale, les sergents recruteurs qui déambulent à Trafalgar-square et dans Whitehall, et qui sont pour eux comme des survivants du bon vieux temps d'avant la Révolution. L'idée de recourir aux services de semblables individus paraîtrait

102 LA QUESTIOxN DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE

tout à fait saugrenue à un Français quelconque.

Ce qui peut exister, par contre, — il convient de l'indiquer discrètement,— ce sont des agents provocateurs.

Il est arrivé, en effet, que des consuls de France en Allemagne aient reçu des offres verbales, ou même écrites, d'individus proposant, soit de s'engager à la Légion, soit de prc curer des engagements. Des offres analogue parviennent souvent à nos bureaux de recrutement ou à d'autres autorités françaises. Er voici deux exemples, publiés par le Matin di 19 octobre 1913 :

Le soussigné, désirant entrer à la Légion étranger française, mais ne possédant pas l'argent nécessair au voyage, prie qu'on lui envoie des fonds poste restante Apolda R. R. ioo, ou encore de le faire cher, cher par un monsieur à la gare d'Apolda, au train 6 h. Ô2, se dirigeant sur Weimar.

Salutions très distinguées.

Rudolph Recht.

Zalenz j Silésie, Allemagne'.

Je prie la direction de bien vouloir m 'admettre dans la Légion étrangère, dans laquelle j'ai le grand désir de servir, et d'avoir l'amabilité d'en avertir le bureau d'enrôlement, afin qu'on m'envoie les conditions d'engagement.

Veuillez agréer l'expression démon profond respect.

! îvent la signature et V adresse.)

La seconde de ces lettres, si l'on y avait donné suite, ne pouvait donner lieu qu'à une retentissante polémique de presse. Mais la première aurait eu de tout autres conséquences; et nous ne pouvons que plaindre son auteur, policier amateur mais maladroit, pour le temps qu'il a perdu, en gare d'Apolda, dans l'attente du racoleur qui ne s'est pas présenté au train de 6 h. 52.

Dans quelle proportion les avances de ce genre proviennent-elles d'hommes naïfs, égarés par les racontars qui ont cours dans leur pays, ou bien d'agents d'une société de

protection contre la Légion étrangère ou de quelque association pangermaniste, cherchant à prendre nos fonctionnaires en défaut et à créer un beau scandale, c'est ce qu'on ne saurait dire. Mais il va de soi qu'aucune réponse ne leur est jamais faite : puériles ou tendancieuses, on les néglige également.

On est toutefois en droit de pencher pour la seconde hypothèse, car la capture d'un racoleur, véritable ou supposé, comblerait les vœux de tant de gens !

C'est ainsi que, le 1er octobre 1913, le Lokal- Anzeiger et la Post annonçaient, de la part de la Société contre la Légion, la promesse d'une prime de 375 francs à la première personne qui ferait arrêter un des racoleurs opérant en Allemagne. Le* Matin du lendemain observait qu'il y a quelque contradiction entre cet appel et les fréquentes annonces d'arrestations de ce genre que l'on trouve dans ces mêmes journaux. Quant au Temps, il écrivait judicieusement :

Celte prime ne sera jamais payée, puisque de tels racoleurs n'existent pas. Toutefois, on doit s'attendre à ce que l'espoir de la gagner fasse augmenter le nombre des fausses dénonciations, et, par suite, celui des télégrammes sensationnels contre la Légion étrangère dans ia presse allemande. C'est précisément ce qve désire la Société de propagande de Munich.

Peu après, les journaux allemands eurent d'ailleurs :ine bonne occasion de reconnaître quels pièges grossiers peuvent être tendus à la crédulité du public par de vulgaires chevaliers d'industrie.

La Taeglische Rundschau du 22 octobre rapportait, en effet, la burlesque aventure qui suit:

Il y a quelque temps, le cas d'un employé d'assurances nommé Gustave Puis, âgé de vingt ans, de Langenstein, dans le Harz, fit énormément de bruit dans toute l'Allemagne.

Ce jeune homme affirmait avoir été invité à boire à la gare de Halle-sur-Saale par un racoleur français, puis s'être subitement réveillé dans une caserne de Nancy.

Là on l'avait obligé à signer un papier. En route pour Belfort, il avait réussi, avec un Hollandais également racolé pour la légion, à sauter du train en marche et à revenir en Allemagne. Il rentra chez ses parents, qui le soignèrent jusqu'à ce qu il fut complètement rétabli.

Toute l'opinion publique allemande s'intéressa vivement à cette affaire, et les autorités durent ouvrir une enquête. Or, cette enquête a démontré que Puis avait inventé cette histoire de toutes pièces.

Comme, au cours de l'instruction, il avait déposé sous la foi du serment, il fut accusé de parjure et il vient d'être condamné à un an de prison.

Puis avait vagabondé à Berlin tout le temps qu'il prétendait avoir été en France. Il avait d'abord mené joyeuse vie, puis balayé les rues et couché à l'asile de nuit.

Il faut rendre hommage à l'impartialité avec laquelle la feuille pangermaniste a reconnu comme ce Puis s'était moqué de ses compatriotes. Mais comment est-il possible qu'on arrive à faire « énormément de bruit dans toute l'Allemagne » avec l'histoire d'un jeune homme racolé et endormi en plein centre du pays,

et se réveillant dans une caserne de Nancy, après un trajet qui demande une quinzaine d'heures en train rapide !

Et pourtant, c'est un fait : celte bourde prodigieuse, qu'un homme puisse être grisé, en France ou même enpi-eine Allemagne, et se réveiller dans une caserne française, légionnaire sans le savoir, est acceptée comme parole d'Evangile par une multitude d'Allemands. On a vu, dans le chapitre consacré aux débats du Reichstag, que le député Ahlhorn la trouve toute naturelle; et même un esprit aussi avisé que M. Bernstein s'imagine que nous entretenons à Lausanne des racoleurs chargés d'expédier à Marseille, sous prétexte d'un embauchage quelconque, des jeunes gens qui se trouvent un jour, on ne sait comment, soldats à la Légion !

Les associations contre la Légion contribuent beaucoup à répandre ces légendes, qui trouvent plus facilement créance du moment qu elles ont le patronage de semblables groupements opérant sous le pavillon de la

philanthropie. L'une d'elles, par exemple, celle qui est constituée « pour combattre l'esclavage des Allemands dans la Légion », a fourni à M. Hans Kull quelques documents, sans lesquels les souvenirs personnels de l'auteur seraient vraiment trop inconsistants. C'est ainsi qu'à la fin du volume se trouve une note, intitulée : Une nouvelle méthode de chasse à Vhomme pour la Légion étrangère française. On apprend là que, grâce à la vigilance des autorités allemandes, ainsi que des associations spéciales, « le sol de l'Empire semble être devenu trop chaud pour les racoleurs français », qui ont dû choisir d'autres terrains d'opérations. Soit dit en passant, c'est une tactique bien commode que celle qui consiste à se plaindre d'être envahi par les racoleurs, et, après qu'il a été impossible d'en prendre un seul, à déclarer qu'ils sont partis !

Quoi qu'il en soit, il paraît que c'est à Londres que nos agents opèrent. Ils y abordent les Allemands nécessiteux, en se donnant pour

leurs compatriotes, leur offrent un secours pécuniaire, les conduisent en France; là, ils les grisent, leur font signer un engagement ; et, comme toujours, les malheureux se réveillent dans une caserne.

Evidemment, cela doit revenir cher, par tête de légionnaire : faut-il que la République soit riche, pour pouvoir s'offrir des soldats à ce prix ! Et faut-il aussi que les jeunes Allemands aient une fâcheuse propension à se laisser enivrer par des inconnus, pour qu'on puisse édifie^ toute une campagne sur leur réputation d'intempérance !

En y réfléchissant de près, on peut attribuer à cette invention une origine assez vraisemblable. On sait, en effet, que les sergents recruteurs qui parcourent les rues de Londres portent à leur casquette un flot de rubans tricolores : quelque touriste allemand, ignorant que les couleurs anglaises sont les mêmes que les nôtres, a dû s'imaginer qu'ils travaillent pour le compte de la France. Il n'a pas réfléchi jue le gouvernement anglais saurait bien

s'opposer à ce que des agents français vinssent, sur son propre territoire, faire concurrence aux hommes qui ont mission de lui procurer des soldats et des marins.

Mais ce n'est pas tout. Aussitôt après avoir exposé cette « nouvelle méthode », la note en question rapporte une histoire destinée à montrer « combien facilement les jeunes étrangers sont exposés, en France, à être enrôlés contre leur volonté dans la Légion ». Il s'agit d'un certain Max Kûhn qui, à Nancy, fut enivré par des racoleurs, et, suivant la for* mule, « se réveilla le lendemain matin à la caserne ». Il souffrit mille misères, contracta une maladie de cœur, reçut un coup de feu dans la poitrine, et devint impotent ; alors « le gouvernement français se débarrassa de lui en l'expulsant par delà la frontière ». Rentré au pays, il se présenta à l'autorité militaire, qui le reconnut impropre au service; et le tribunal d'Elberfeld lui infligea 160 marcs d'amende pour émigration illicite, c'est-à-dire pour insoumission.

Voilà donc un insoumis qui invoque l'excuse si commode de l'enivrement par inconnus, remontant à plusieurs années, et on lui accorde, ou l'on feint de lui accorder créance pour monter une machination absurde contre un pays voisin !

Il arrive heureusement que des gens de bonne foi examinent les choses de plus près, et constatent l'inanité de ces légendes. C'est ainsi que la National-Zeitung du 3 janvier 1914 contenait un intéressant reportage, dont voici le résumé, tel que l'a donné le Temps :

... Le récit publié hier dans la Gazette Nationale par un rédacteur nommé Erhard Breitner montre qu'il est faux q&e les déserteurs allemands aient jamais été enrôlés de force dans la Légion. Ce journaliste a eu la curiosité d'observer de ses propres yeux les méthodes d'engagement suivies par les bureaux de la Légion. Il s'est rendu en France, s'est fait passer pour déserteur, et a demandé à entrer dans la Xégion. Il doit reconnaître que les autorités militaires françaises n'ont exercé sur lui aucune pression et qu'on lui a laissé toute la liberté de signer son engagement*

Voici à peu près le récit cTErhard Breitner :

« Le Ier janvier, je passai la frontière non loin de Nancy et je me rendis d'abord au village français de, Novéant ; j'allai aussitôt dans un café et je déclara que je voulais aller à la Légion. On me conseilla de me rendre auprès du maire. A la mairie, je fus sou-j mis à un interrogatoire très minutieux. Je déclarait que je n'avais point de papiers. On me donna alors j une enveloppe fermée et on me conseilla de me rendre à Pagny. Je m'informai des moyens d'aller à Nancy ; je demandai à l'employé qui me rendit l'enveloppe si j'avais des chances d'être accepté à la Lé-* gion. Il leva les épaules et dit en riant : « Si vous êtes en bonne santé, si vous en avez le ferme désir, pourquoi pas? En tout cas, bonne chance sur votre route ! »

Erhard Breitner se rendit alors à Pagny, et de \i par le premier train à Nancy. Au bureau de recrute* ment, on examina avec soin la lettre de recommandation remise par le maire de Novéant, et on le soumit à un nouvel interrogatoire. Dans l'après-midi l'examen médical eut lieu. Il fut déclaré bon pour 1 service. Un officier lui apporta un contrat d'engagé ment et lui montra la place où il fallait signer. Breitne

demanda la permission de réfléchir jusqu'au lendemain et d'emporter le contrat, afin de l'étudier à loisir. L'officier le regarda avec défiance et dit : « Vous pouvez faire ce que vous voulez ; nous ne vous contraignons en aucune manière ; mais vous n'avez pas le droit d'emporter cette pièce. Vous pouvez vous en aller si vous voulez ; je ne sais toutefois pas si nous vous reprendrons demain ». Breitner, persistant dans son attitude, quitta alors la caserne et rentra en Allemagne, d'où il a adressé cette lettre à la Gazette nationale.

Hâtons-nous d'ajouter, d'après le résumé publié par le Journal, que non seulement M. Breitner ne fit pas connaissance avec la fameuse boisson enivrante qui perdit tant de ses compatriotes, mais on lui offrit une tasse de café, qu'il déclare avoir trouvée excellente.

Mais il faudra encore bien des expériences de ce genre — à supposer qu'elles soient fidèlement rapportées par les journaux de tout bord, pour détruire les effets du travail de calomnie que, depuis si longtemps, on poursuit méthodiquement contre la France, à propos de

la Légion. Pour le moment, des gens parmi les plus sérieux, en Allemagne, croient aveuglément aux méfaits de ces racoleurs qui, pour commettre la moitié de ce dont on les accuse, devraient former une légion plus nombreuse que la Légion elle-même.

Tout cela est d'autant plus pitoyable, que les metteurs en scène de cette agitation ne peuvent manquer d'être parfaitement au courant de nos lois et règlements, ainsi que de la manière dont on les applique. Mais la masse du public allemand, qu'ils trompent sciemment, a besoin d'être éclairée sur ce point, non seulement par des efforts particuliers, tels que la présente étude ou le reportage de la Gazette nationale, mais par des constatations officielles-

A cet égard, le Matin du 10 novembre publiait le télégramme suivant, de Berlin :

A la suite de la campagne menée par la presse allemande contre le prétendu racolage pour la Légion étrangère, le chancelier de l'Empire, M. de Bcthmann-Hollweg, a récemment ordonné une minutieuse et impartiale encpiête.

Suivant des informations de bonne source publiées par les journaux allemands, les recherches ont donné un résultat purement négatif, et il a été impossible jusqu'à ce jour de convaincre de racolage une seule des personnes arrêtées sous cette inculpation.

Je ne sais ce que vaut cette nouvelle, dont la rédaction est un peu vague ; mais il est bien • désirable -qu'elle soit confirmée, et que le gouvernement allemand, qui est assez prodigue de communiqués à la presse, donne la plus grande publicité possible aux résultats de toute enquête entreprise sur cet irritant sujet des racoleurs. Le gouvernement français ne pourra que lui savoir gré de faire ainsi la lumière sur des accusations haineuses et dépourvues de fondement.

Ces dernières, en effet, continuent à se pro- .duire avec une persistance vraiment déconcertante. Voici, par exemple, un télégramme du 21 novembre, paru dans le Temps daté du 23 :

Les journaux pangermanistes continuent leur campagne contre la Légion étrangère. La Gazette ^nationale apprend par un télégramme de Hanovre

qu'un lycéen de cette ville aurait été enlevé à se: parents par des racoleurs opérant pour le compte d< la Légion. Cette affirmation ne s'appuie d'ailleurs su; aucune base précise. Il est singulier que la pressi pangermaniste ne se rende pas compte du tort qu'ell» fait à sa propagande en multipliant des histoire aussi invraisemblables que ridicules.

En vérité, ces journaux ont une bien pièti\ idée du sens critique de leurs lecteurs, à qui il représentent l'Allemagne entière comme cou verte d'un vaste réseau de racoleurs, opéran dans les régions les plus diverses, et enlevan les jeunes gens par centaines, sans jamais êtr pris sur le fait!

Dès le lendemain, cette inepte invention étai; démentie :

Le Berliner Tageblatt de ce matin donne un dé menti catégorique au récit fantastique publié par 1< gazettes pangermanistes au sujet de l'engagement la légion d'un lycéen Tropf, qui a écrit de Marseill une longue lettre à sa famille, où il déclare s'êti volontairement engagé à la Légion. A en croire 1< premières informations publiées par la presse berli

noise, Tropf avait été enlevé par un racoleur de la Légion étrangère.

Les journaux poursuivent d'ailleurs leur campagne systématique contre la Légion. La Gazette de la Croix annonce qu'un jeune homme, nommé Tjomas, domicilié à Trebendorf, aux environs de Berlin, a quitté l'Allemagne pour aller contracter un engagement de cinq ans à la Légion étrangère.

Mais les lecteurs de la National Zeitung ontils eu connaissance de l'article du Tageblatt ? Et que vaut, à leurs yeux, la parole du grand organe radical ?

Et quant au départ, également spontané, du jeune Tjomas, que peut^on y objecter ? La Gazette de la Croix publie-t-elle la liste nominative de tous les émigrants ? Que l'un d'eux aille en Amérique ou en Algérie, où est la différence ?

Voici, pour en finir avec ce point, encore un fait qui montre que l'ardeur des anti-légionnaires ne se laisse pas arrêter par le seul bruit que le chancelier de l'empire aurait fait procéder à une enquête concluant à la non-exis-

tence des racoleurs. Le Journal iï Alsace-Lorraine du 22 novembre contenait la note suivante :

Trente personnes ont constitué hier soir à Berlin un groupe de combat contre la Légion étrangère. Le siège central est à Munich. Il a été décidé de former de pareilles sociétés dans toutes les villes d'Allemagne (1).

Dans la réunion de ce soir ont parlé plusieurs anciens légionnaires. La réunion a recommandé les moyens suivants au gouvernement :

i° Exiger de la France l'extradition de tous les légionnaires ayant moins de 21 ans lorsqu'ils se sont engagés ;

20 Engager l'Italie, l'Espagne, la Suisse et l'Autriche à protester à la Conférence de La Haye contre l'institution de la Légion étrangère ;

3° Aggraver les lois punissant les recruteurs ;

4° Rapatrier les Allemands sans ressources. qui se trouvent en France,

On peut supposer que le gouvernement alle-

(1) Il s'agit évidemment de sections locales de la Société Municboise.

mand ne manquera pas de faire comprendre à ces trente bourgeois de Berlin qu'il y a certaines « exigences » que l'on ne peut pas poser à une nation indépendante, et certaines actions communes où Ton a peu de chances d'entraîner les autres Etats.

Quant aux deux autres moyens préconisés par la section, ils sont tout à fait recommandâmes.

Que Ton rapatrie les Allemands indigents existant en France, rien de mieux : nos travailleurs ne tiennent pas à les voir avilir le prix de la main-d'œuvre, non plus que nos œuvres d'assistance ne se soucient de les avoir à leur charge. Et il est à remarquer que ce vœu répond à celui de MM. Roloff etPohl, cité plus haut.

Reste l'idée d'aggraver les lois contre les racoleurs.

Ce n'est pas en France qu'on y verra le moindre inconvénient, puisque cette mesure ne pourra pas faire frapper un seul agent, français ou étranger, de notre gouvernement.

Mais que les vaillants ligueurs y prennent garde. Sont-ils bien certains que les premières victimes de ces lois vengeresses ne devraient pas être, à défaut des consuls visés par l'article précité de M. Rolqff, le général von Deimling, le colonel von Reuter, le lieutenant Schadt, le jeune sous-lieutenant baron von Forstner et les membres du Conseil de guerre de Strasbourg ? — Je ne me permettrais pas cette question, si elle n'avait déjà été posée, en Allemagne même, par un grand nombre de journaux, et si les faits, ou plutôt les sujets allemands, n'y avaient répondu à l'avance.

Voici, à cet égard, quelques extraits du journal Le Temps.

Numéro du 26 novembre 1913 :

On télégraphie de Saint-Dié.

Cinq jeunes Alsaciens, originaires de Saverne, viennent de se présenter au bureau du commissaire spécial de la gare de Saint-Dié, et ont formulé une demande d'engagement à la Légion étrangère.

Ils ont été dirigés sur le bureau de recrutement d'Epinal.

Numéro du 4 décembre :

On télégraphie de Chartres :

Indigné de la conduite des autorités à la suite des incidents de Saverne et des brutalités dont les soldats sont victimes, un négociant de Colmar a tenu à ce que son fils servît au 102e d'infanterie, à Chartres, après l'avoir fait naturaliser Français.

« Le jeune homme vient d'arriver à la caserne Marceau, écrit Y Homme libre. Il ne connaît pas du tout notre langue. Les officiers ont mis leurs hommes au courant de cette situation particulière et les ont invités à se montrer bienveillants envers leur nouveau camarade. Cette exhortation était superflue, car les braves soldats chartrains avaient entre eux spontanément décidé de faire tout ce qui dépendrait d'eux pour rendre agréable au jeune Alsacien son passage dans l'armée française. »

Numéro du 14 décembre :

Boulevard de Sébastopol hier, dans la soirée, trois jeunes gens abordaient un gardien de la paix, et l'un d'eux lui tenait ce langage :

Nous sommes Alsaciens-Lorrains. Mon frère et un de ses camarades étaient soldats. Ils ont déserté. Moi,

qui n'ai que dix-huit ans, je suis parti avec eux pour ne pas servir dans l'armée allemande. JNous voulons nous engager dans la Légion étrangère. Venus à Paris dans ce but, avec quelques économies, nous n'avons plus rien maintenant.

Le gardien conduisit les trois jeunes gens au commissariat des Arts-et-Métiers. Ce sont effectivement trois Alsaciens ; Charles Zweg et Jacques Wolf, âgés de vingt-trois ans, et le frère de ce dernier, Louis Wolf.

Au reste, il semble bien certain que l'outrance même de la campagne menée contre la Légion est allée à rencontre du but visé par ses promoteurs, en ce sens qu'en attirant l'attention sur cette troupe, elle y a déterminé un notable surcroît d'engagements.

On sait, en effet, que tous les engagés sont concentrés à Marseille, d'où on les embarque pour Oran à chaque courrier, c'est-à-dire deux fois par semaine (1).

(i) Bien entendu, ces départs ont lieu par les courriers postaux. Et l'on peut s'étonner en lisant dans le volume du sieur Hans Kull qu'il a été embarqué sur « un grand vais-

Or, d'après Y Opinion du 13 décembre, le nombre des départs du fort Saint-Jean a été de :

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