LA CAMPAGNE CONTRE LA LÉGION
La campagne de 4a presse allemande contre la Légion étrangère est un exemple frappant à l'appui du mot que Thiers appliquait aux choses de la politique : ne rien prendre au tragique, mais tout au sérieux.
Assurément, en effet, elle n'a encore rien déterminé d'irréparable ; loin de rallier l'unanimité du pays auquel elle s'adresse, .elle y a
déjà soulevé des protestations qui sont de bon augure pour l'avenir ; et c'est donc dans le plus grand calme que nous pouvons l'observer, en souriant à ses outrances. Mais cette tranquillité ne doit pas nous faire négliger d'en suivre le développement et d'aviser aux conséquences qu'elle comporte, et qui, le cas échéant, pourraient devenir fort graves.
11 serait fort difficile, et d'ailleurs sans grande utilité, de rechercher quels sont exactement les initiateurs de l'agitation contre la Légion.
L'essentiel est de noter qu'elle émane du parti pangermaniste, lequel l'a menée avec assez de suite et d'ardeur pour produire une impression réelle sur un bon nombre d'esprits pondérés, qui ne peuvent imaginer que tant de « révélations » sensationnelles soient de pures inventions.
Ce premier résultat ressort des articles déjà publiés par divers journaux que n'anime au-
cune hostilité, aucun parti-pris contre la France; et j'ai eu personnellement mainte occasion d'en constater la réalité, dans ma correspondance et mes conversations avec mes amis allemands.
Or, c'est ici qu'est le danger.
Si l'agitation demeurait limitée aux milieux pangermanistes, elle serait irritante, mais sans gravité réelle, car les Français comprennent bien que la nation allemande, dans son ensemble, ne doit pas être rendue responsable de ses énergumènes, non plus que nous ne le sommes de nos nationalistes, les Anglais de leurs jingoes, et les Italiens de leurs mégalomanes. Sous ce rapport, les divers peuples qui prétendent faire de la « grande politique » n'ont rien à s'envier les uns aux autres. Chacun possède ses « trublions » : la question n'est pas de les faire taire — autant vouloir empêcher un chacal de hurler pendant la nuit — mais simplement de bien faire comprendre, de part et d'autre, combien peu ils représentent la saine opinion publique de leurs pays respecLfs.
Assurément, les pangermanistes sont, de tous ces exaltés, les plus détestables : par leuf brutalité injurieuse, ils ne peuvent se comparer qu'à leurs congénères des~« bandes noires » russes. Mais chacun sait qu'ils ne sont qu'une minorité, dans ce peuple laborieux et paisible de soixante-six millions d'âmes ; et leurs excès mêmes suscitent un notable mouvement de protestation, dont un heureux symptôme vient d'être fourni par le courageux volume du professeur Nippold sur Le Chauvinisme allemand (1).
Si grand tapage que mènent la Post, la Taeglische Rundschau, la Kreuz-Zeitung, la Rheinisch-Westphaelische Zeitung et consorts, leurs excitations et leurs injures sont donc, en ellesmêmes, sans grande conséquence.
Mais il n'en serait plus de même, si ces fauteurs de haine, qui ont su émouvoir déjà un grand nombre d'esprits pondérés et pacifiques, parvenaient à convaincre décidément la masse
: (i) Der deutsche Chauvlnismus, Stuttgart, W. Kohlmaminer, 19 13, 1 marc.
de la population allemande que la France maintient, envers et contre tous, une institution dont le caractère la ravalerait au niveau d'une tribu de sauvages. On en viendrait bientôt à uu conflit aigu, non plus seulement entre les forcenés des deux nations, mais entre ces nations elles-mêmes; et des sommations inadmissibles finiraient par nous être adressées, faisant tourner au tragique une aventure qui n'est encore que déplaisante et ridicule.
Dans le numéro de décembre 1913 de la revue Hochland, M. Henrich Pohl exprime à cet égard une opinion fort répandue en Allemagne, en disant que la seule existence de la Légion étrangère peut,à l'occasion, « fournir l'étincelle qui mettrait le feu aux poudres ». A l'appui de cette crainte, il cite un article de M. Richard Nordhausen, qui écrivait, dans le Tag du 15 mai :
Ce qui fera pencher la balance, au moment décisif, ce n'est pas la question de savoir si un jeune allemand est allé à Alger volontairement ou malgré
lui. Le seul fait de son engagement sera décisif. La
fierté nationale s'enflammera et ne le supportera pas en silence. Ce n'est pas seulement parce que la Légion est un outrage à l'humanité, un esclavage, qu'elle doit disparaître. Ce n'est pas seulement parce qu'elle offense le sentiment allemand de l'honneur. Tout ami de la paix a le devoir de travailler à sa suppression. L'Allemagne, la nation victorieuse, ne peut pas tolérer indéfiniment ce qu'elle n'admettrait pas, même après une guerre malheureuse. A partir de maintenant, cette revendication, que les Allemands ne puissent plus être incorporés dans la Légion, et que, tout d'abord, on mette fin à l'enrôlement dans les villes-frontières, demeurera impérissable.
Il est bien certain que si cet état d'âme venait à se généraliser, et si les Allemands, sous prétexte que leurs pères ont vaincu les noires en 1870, prétendaient nous imposer leurs vues en matière d'organisation militaire et exercer leur souveraineté dans nos villes de l'Est, on courrait à une catastrophe qui ébranlerait le monde civilisé tout entier.
C'est pourquoi il est juste temps d'aviser, et de s'adresser aux deux peuples qu'une poignée
de brouillons malfaisants peut entraîner à leur perte.
Aux Allemands, il faut montrer ce que valent les assertions extravagantes par les-* quelles on s'efforce d'abuser leur crédulité; il faut les inviter à se demander à quoi peut tendre et aboutir une agitation entretenue par de semblables moyens, et leur représenter combien dangereuse est toujours, en pareille matière, l'intervention de l'étranger, lors même qu'elle se produit avec tact et discrétion, c'est-à-dire dans des conditions inconnues aux teutomanes.
Les Français, ensuite, auront à examiner sî certaines modifications de détail, apportées au recrutement ou au fonctionnement de la Légion, indépendamment de toute sommation venue du dehors, ne seraient pas de nature à enlever tout prétexte, si minime soit-il, à une critique même bienveillante.
Nul ne peut dire si un jour viendra, où les hommes auront pris l'habitude de considérer les choses assez objectivement pour tenir compte de toute critique dans la mesure où elle est justifiée, et de quelque part qu'elle vienne. Mais ce qui est certain, c'est qu'ils sont encore bien loin d'une semblable impartialité, ne fût-ce que parce qu'ils suspectent l'impartialité de leurs censeurs. On accepte toujours difficilement les critiques, lors même qu'elles sont fondées. Et avant tout, les collectivités, qu'elles soient nationales, professionnelles ou autres, repoussent comme des offenses, sans même vouloir les examiner,
celles qui leur sont adressées du dehors; cela semble être précisément une condition, une des raisons d'être de toute vie collective.
Mais que dire d'une campagne d'attaques de la dernière violence, émanée, en temps de paix armée, de l'un des deux camps opposés, contre l'armée de l'autre pays? N'est-il pas évident qu'elle ne peut avoir d'autre résultat que d'exaspérer les esprits, de gâter irrémédiablement les relations entre les deux nations? A supposer que ses protagonistes soient sincères dans leur indignation, comment ne comprennent-ils pas qu'ils agissent à contre-pied des intentions philanthropiques dont ils se réclament, et qu'ils ne s'y prendraient pas autrement s'ils voulaient rendre toute réforme impossible, de manière à maintenir la plaie toujours à vif pour pouvoir l'irriter sans cesse et déterminer finalement une catastrophe ? Si la LégiQn était vraiment l'institution barbare qu'on prétend, le premier devoir des étrangers qui n'auraient d'autre but que d'améliorer cet état de choses serait de s'abstenir de toute ac-
tion publique dans leur propre pays, et de se borner à signaler très discrètement le mal à des citoyens français, seuls qualifiés pour y faire porter remède.
Gela est tellement évident, qu'on est forcé de suspecter les intentions des hommes! qui mènent tout ce tapage. On voudrait ne! voir en eux que d'honnêtes gens, abusés par' quelques aventuriers qui ont inventé la carrière fructueuse de pseudo-légionnaire désabusé, et désireux seulement d'éclairer leura compatriotes et de leur épargner un sort misérable. Mais, en vérité, on ne le peut. Si maladroits, si « gaffeurs » que des gens puissent être, on n'imagine pas que tout un parti, toute' une presse nombreuse et sachant admirablement organiser une action commune, poussent l'aveuglement jusqu'à mener une campagne humanitaire, pendant des mois et des mois, de la manière même que tout homme de bon sens reconnaît la plus propre à en assurer l'insuccès. Et cette certitude où Ton est forcement amené, d'une arrière-pensée haineuse et
agressive, est de nature à fortifier chez les Français la décision de se refuser à toute discussion.
Ainsi, le simple bon sens indique qu'à vouloir créer, au sujet de la Légion étrangère, une question internationale, on ne peut aboutir J qu'à une situation inextricable et grosse de dangers.
Mais il existe bien des cas où une nation ne se laisse pas arrêter par de semblables considérations ; et si la situation était vraiment telle que la dépeignent les pangermanistes, ou si, ce qui reviendrait pratiquement au même, la masse des Allemands se laissait convaincre qu'elle est telle, on concevrait parfaitement qu'une poussée d'opinion entraînât le gouvernement à faire à la France les représentations que réclament un certain nombre de cerveaux brûlés ; et dans ce cas, on pourrait être rapidement conduit à des conséquences irréparables.
C'est ce qu'exprime le jugement suivant, porté par la Correspondance helvétique, etrepro-
duit dans les "journaux parisiens du 29 septembre 1913 :
La plupart des Français, toujours un peu légers e insouciants, n'accordent pas à la campagne antilé gionnaire toute l'attention qu'elle mérite.
Plus réfléchis et plus attentifs que les Français les Suisses, les Belges, les Hollandais et les Danois qui redoutent aussi les monstreux armements, les ambitions et les visées annexionnistes de l'Allemagne impériale, se demandent à quoi pourra bien aboutir cette levée de boucliers pangermanistes. Bon nombre d'entre eux estiment que lorsque l'opinion publique allemande sera formidablement excitée contre la Légion, le gouvernement impérial pourra être un peu débordé et que, pour satisfaire cette opinion, il adressera à la France une sommation d'avoir à licencier la Légion .
A moins de descendre au rang de cinquième puissance, la France refusera. Alors se produira cette attaque brusquée, dont il a été si souvent question ces derniers temps.
Les Suisses, Belges, Hollandais, Danois et tous les libéraux des autres pays sont convaincus qu'un écrasement de la France serait un immense et irrépa-
rable malheur pour le monde entier. Ce serait le triomphe immédiat de l'hégémonie allemande en Europe, et les libertés contemporaines obtenues après tant d'efforts, de luttes et de sang, seraient promptement étouffées sous les lourdes bottes des junkers prussiens.
Cette manière de voir est beaucoup plus répandue chez les neutres que la tendance à s'associer à une campagne qu'ils savent non fondée, et dont ils suspectent donc la tendance.
Le silence gouvernemental, en face d'une agitation reposant tantôt sur le mensonge et l'insulte, et tantôt sur les insinuations et les procès de tendance, ne peut qu'accréditer en France l'opinion que l'on est en train de nous préparer là ce que, depuis plusieurs siècles, on appelle une « querelle d'Allemands ». Elles sont de nature à faire accepter par beaucoup de gens la thèse absurde de nos nationalistes, suivant laquelle la question de la Légion étrangère est tenue en réserve par le gouvernement allemand pour lui fournir éventuellement un
prétexte à ultimatum. C'est ainsi que la France militaire du 4 octobre écrivait :
Pourquoi ce déchaînement furieux et systématique contre la Légion étrangère ? Les raisons en sont évidemment multiples. D'abord, une raison politique profonde. Il est certain en effet que le gouvernement allemand favorise cette campagne. Dans quel dessein ? Vraisemblablement par ce sentiment très allemand de constituer par cette question un élément di <( dossier français ». On connaît la méthode germanique du a dossier » et la façon dont le gouverner ment de Berlin sait en jouer à l'occasion.
Et, en vérité, comment se défendre contre de telles suppositions, quand on voit le gé néral von Bernhardi écrire dans la revue berlinoise Der Greif (citation du Matin, du 1 novembre) :
Nous devons exiger de notre gouvernement que ja mais il ne se laisse imposer une guerre, car dans c< cas le temps nous ferait défaut pour la préparer m point de vue économique. Nos dirigeants doiven plutôt s'efforcer de préparer longtemps à l'avano une guerre qu'ils considéreraient comme inévitabL
>u nécessaire, et d'en prendre l'initiative au moment
oulu.
Heureusement, ce n'est pas l'empereur qui Darle ainsi, ni un représentant qualifié de l'opinion allemande : ce n'est que le général von Bernhardi.
Ses paroles doivent néanmoins être retenues, 3uisqu'elles exposent ouvertement les concepions d'un parti qui prétend bien devenir capable d'entraîner un jour son pays.
On sait en effet que la préparation d'une guerre ne consiste pas seulement à accumuler les armements. Elle exige que Ton tienne compte des « impondérables », c'est-à-dire que l'on se soit assuré le concours d'un soulèvement patriotique de l'opinion, sans lequel une grande guerre nationale est actuellement impossible. Et c'est à quoi peut viser la confection du a dossier de la Légion », destiné à déterminer éventuellement l'explosion, le /«ror teutonicus, que faisait entrevoir, plus haut, l'article de M. Nordhausen.
On voit par là combien il est nécessaire d'examiner avecattention et sang-froid les arguments produits par les Allemands qui estiment, de bonne foi, qu'il existe là une question de nature à les émouvoir et à justifier peut-être un jour une intervention officielle; combien il est nécessaire également de les inviter à procéder à une pareille critique objective de nos arguments, et à se représenter les désastreuses conséquences que pourrait entraîner un emballement irréfléchi.