LES RENGAGÉS ET CEUX QUI DÉSERTENT
tuation de fortune, qui lui fera regretter la vie civile, alors qu'il lui est impossible de résilier son engagement ; il peut, au cours d'un ajcès de cafard, avoir commis une faute grave dont les conséquences l'épouvantent; il peut être un de ces dégénérés mentionnés plus haut, au chapitre qui traite des antécédents des légionnaires ; j'accorde même qu'il peut être ou se croire victime d'uneinjustice dont il n'ose pas demander le redressement, bien que pareille timidité soit peu probable; il peut enfin céder aux sollicitations de sa famille, d'une maîtresse, — ou simplement de quelque agent de la Ligue allemande contre la Légion : on ne se souvient que trop du grave incident qu'un agent consulaire allemand a créé à Casablanca, en 1908, en facilitant la désertion d'une demi-douzaine de légionnaires. Mais, avec de l'argent et de belles promesses, n'arriverait on pas au même résultat partout ailleurs ? Et ne voit on jamais de soldats allemands déserter, même sans avoir subi aucune influence ou sans avoir reçu aucune aide du dehors?
Le véritable critérium du sort des légionnaires n'est donc pas le nombre des déserteurs, mais celui, si considérable, des rengagés. Ce dernier, ainsi que le culte voué à la Légion par ses anciens soldats, et les associations fraternelles que ceux-ci ont fondées, non seulement en France, mais aussi en plusieurs pays étrangers, suffiraient à faire comprendre l'inanité des récits lugubres que Ton colporte outre-Rhin. Mais néanmoins, il est bon d'y ajouter quelques détails, à l'adresse des Allemands soucieux de la vérité qui liront ces lignes.
J'ai eu l'occasion de voir un bataillon de la Légion, en août 1912, à Casablanca.
La ville, encombrée par un afflux extraordinaire de population civile qui s'entassedans les maisons disponibles, ne possédait pas de casernements ; et la réserve du corps expéditionnaire, comptant quelque 5.000 hommes, était donc sous la tente, au pied de l'enceinte, dans des conditions assurément peu confortables en plein été. Mais je puis assurer que les légionnaires, qu'on les vît dans leur camp ou se promenant en ville, ne donnaient aucunement l'impression de tristes victimes à laquelle se serait attendu un lecteur des journaux aile-
mands ; ils se présentaient comme de bons et superbes soldats, parfaitement satisfaits de leur sort.
Ce sort, ©n va le voir, n'est nullement misérable.
Il serait fastidieux de donner ici le tableau des soldes et* des pensions de retraite afférentes aux divers grades et anciennetés. Sans doute, les centimes de poche alloués aux légionnaires pendant leur premier engagement, comme à tous les soldats de notre armée, ne suffiraient pas à payer les distractions d'un clubman. Mais les hommes sont entretenus et nourris de manière à n'avoir rien à dépenser de ce chef; le tabac, qui représente une grosse dépense pour la plupart des militaires, leur est! fourni gratuitement, comme à tous nos soldats, et ceux qui ne fument pas font argent de leurs bons. Enfin, il ne faut pas oublier que, dans des localités comme Bel- Abbès, Saïda, et les i postes éloignés qu'occupe la Légion, l'argent de poche, plus largement distribué aux hommes, ne serait guère qu'un encouragement
à l'ivrognerie; il est naturel de le mesurer aux nouveaux venus, et de se montrer plus large, après ce temps d'épreuve, pour les rengagés : -ces derniers reçoivent, comme simples légionnaires, selon leur ancienneté, de S fr. 50 à 11 francs par prêt, soit de 85 centimes àl fr. 10 par jour.
Quant à la pension de retraite, obtenue au bout de 15 ans de service, elle s'accroît des annuités correspondant aux campagnes, et peut arriver à dépasser, pour un simple légionnaire, la pension allouée à un sous-officier des troupes métropolitaines. Elle peut s'arrondir encore (comme la solde, d'ailleurs) du traitement afférent à la médaille militaire (100 fr.) ou même à la croix (250 francs). Puis, pour les Français et les étrangers ayant obtenu la naturalisation, il y a la perspective d'un emploi civil. Dernièrement est mort un Alsacien- Lorrain, ancien ouvrier menuisier, qui avait été retraité comme adjudant, chevalier de la Légion d'honneur, et était devenu receveur -des contributions directes en Algérie : il n'au-
rait pas atteint un pareil résultat en restant au pays ! D'autres, enfin, sans même être naturalisés, obtiennent une concession dans une colonie, et arrivent ainsi à des situations à la fois avantageuses et indépendantes.
Tout cela, en vérité, ne constitue nullement l'exploitation, le contrat léonin que l'on dénonce si sévèrement. La vérité est qu'il suffît de se bien conduire à la Légion, ou au moins de ne pas s'y conduire très mal, pour y atteindre, en quinze ans, une situation matérielle toujours très sortable, et souvent tout à fait avantageuse.
Et pendant ces quinze ans, si l'on subit des misères, ce sont celles auxquelles doit s'attendre toute troupe en campagne; mais, tant que cela est possible, les légionnaires jouissent d'un maximum de confort.
A cet égard, l'article paru dans l'Illustration jlu 19 juillet a pu dissiper bien des illusions. Je doute qu'il ait été traduit ou résumé par les journaux allemands. Pour facili-
ter la chose, ['Illustration avait eu pourtant l'attention ironique de le faire précéder de la note suivante : « La reproduction des photographies illustrant cet article est autorisée. Le correspondant-photographe de Y Illustration à Alger, M. Geiser, mettra gratuitement des épreuves à la disposition des journaux allemands soucieux de compléter leur documentation sur la Légion étrangère. »
On y verra notamment le confort et la propreté de ces casernements qui comportent non seulement des salles de lectures et de jeux, pour les soldats aussi bien que pour les sousofficiers, mais jusqu'à une salle de spectacle. On y lira aussi des menus par lesquels on jugera de la véracité de ce malheureux Hasselmann qui, en sept ans, n'a dormi que 43 fois sur une paillasse et n'a jamais eu à manger que du pain sec et du riz... Peut-être, après tout, ce brave garçon est-il végétarien !
Cette question de la nourriture a sa grande importance et suffît à donner une idée de la manière dont est assurée, dans son ensemble,
la vie matérielle d'une troupe. Je crois donc intéressant de reproduire ici ceux qu'a publiés Y Illustration.
1er RÉGIMENT ÉTRANGER
25e COMPAGNIE. (BEL-ABBÈS)
Menu du 11 au 17 juillet 1913
11 juillet
MATIN SOIR
Soupe grasse Potage pâtes d'Italie
Bœuf sauce moutarde Bœuf rôti
Nouilles au* gratin Salade panachée
Salade
12 juillet
MATIN SOIR
Soupe paysanne Potage vermicelle
Bœuf sauce piquante Ragoût de bœuf aux carottes
Haricots blancs à la maître Choux braisés
dhôtel Salade
Dimanche 13 juillet
MATIN SOIR
Potage pâtes d'Italie Soupe grasse
Biftecks Bœuf sauce moutarde Haricots verts en salade Riz au gras
Tomates farcies Salade
Salade garnie Vin
LÀVI£ -4ATÉR1ILLE 231
juillet (Menu spécial)
Réveil Chocolat — Brioche
Après la revue Vin blanc — fiâte-mx- secs
DÉJEUNER-
Œufs aux anchois
Tomates farcies
Oies rôties
Pommes duchesse
Salade russe
Crème à la vanille
Fromage de Lorraine
Vin
Café — Liqueurs — Cigares
15 juillet
MATIN SOIR
Soupe a l'oignon Potage tapioca
Bœuf sauce piquante Bœuf rôti
Macaroni sauce tomates Ragoût de pommes Salade et de choux
16 juillet
MATIN SOIR
Soupe aux haricots Potage semoule
Bœuf en vinaigrette Ragoût de mouton Purée de pommes aux pommes
Salade Carottes sauce blanche
232 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 17 juillet
MATIN SOIR
Soupe légumes Soupe au riz
Bœuf sauce Robert Bœuf sauce moutarde
Haricots blancs à la bretonne Pommes au four Salade
Dans tous les régiments, l'ordinaire varie d'une compagnie à l'autre, suivant l'habileté avec laquelle les fonds sont gérés. Celui qu'on vient de citer est certes suffisamment varié et substantiel. Mais en voici un meilleur, relevé par M. Stéphane Lauzanne; il s'agit d'une compagnie qui se trouve momentanément plus riche que la précédente :
MENU DU 1er ÉTRANGER
(26e compagnie)
Dimanche 21 septembre 1913