‹ La question de la Légion étrangèreChapitre 37 sur 41 · SUR LE PRÉTENDU RACOLAGE · texte numérisé non relu

SUR LE PRÉTENDU RACOLAGE

On a lu à la page 111 l'aventure de M. Breitner, ce reporter de la Gazette nationale qui feignit de vouloir s'engager à la Légion et qui dut constater que ni à la station frontière de Novéant. m à Nancy, on n'exerça aucune pression sur lui.

Ce passage était déjà imprimé quand parut, dans le Temps du 23 janvier 1914, un extrait des mémoires d'un ancien légionnaire anglais, M. G. Manington,qui est intéressant à rapprocher de l'expérience du journaliste allemand (1). Voici cet amusant récit, qui montre

fi) .4 soldier of-the Légion, par G Manin^loii ; Londres, .To'in Vlurraj, 1907.

également que nos officiers de recrutement ne sont pas des ogres si terribles, et qu'ils ont conscience de leur devoir d'empêcher un jeune homme de s'engager par un simple coup de tête qu'il regretterait le lendemain :

ce Vous désirez vous engager dans un de nos régiments étrangers ? me demanda le commandant du bureau de la rue Saint-Dominique. — Oui. Monsieur, répondis-je. — Depuis quand avez-vous pris cette détermination? — Oh I depuis hier )). Il sourit et reprit : « Eh bien, vous êtes un imbécile, mon ami... La Légion ! Le service y est dur, la discipline sévère... Vous êtes un fils de famille ; cela se voit. Je sais ce que c'est. Quelque bêtise sans doute. Un jupon, une maîtresse inconstante. Il y en a mille autres qui seront enchantées de vous consoler. Allez faire un bon dîner ; rien de tel pour changer les idées. Si demain vous êtes toujours du même avis et résolu à embrasser la carrière des armes, revenez me trouver ».

Note 3

COMPLEMENTS DIVERS

La campagne antilégionnaire. — Pendant que ce volume achevait de s'imprimer, il s'est produit une notable recrudescence des attaques contre la Légion. Bien entendu, chacun des exemples qui vont être cités a fait, comme toujours en pareil cas, le tour de la presse allemande.

Le 3 mars 1914, le Berliner Tageblatt apprenait de Francfort qu'un M. Conrad, ingénieur à la Société générale d'électricité, à Giessen, âgé de quarante ans, avait disparu, et qu'un de ses amis avait reçu de lui une lettre, écrite en France, où il déclarait avoir été emmené par des racoleurs. — Un ingénieur de quarante

ans, cueilli au centre de l'Allemagne ! Voilà qui ferait plus d'honneur à l'habileté de nos racoleurs-fantômes qu'à l'esprit de leur victime, et surtout à celui des gens capables d'accueillir une pareille bourde.

Gageons que cet ingénieur, parti en joyeuse compagnie, reparaîtra, une fois son viatique épuisé, convaincu d'avoir fait à son camarade une plaisanterie spirituelle !

Le 4 mars, l'officieuse Gazette de V Allemagne du Nord annonçait que la Ligue contre la Légion allait remettre au gouvernement et au Reichstag un mémoire sur les dangers qu'elle impute à la Légion.

Le 7 mars, le même organe publiait, sans commentaire ni rectification, la note suivante, qu'il avait reçue de la Ligue :

D'après une communication qui nous est faite à I instant, les autorités ont été informées de vingt cas où, dans l'Allemagne du Sud, des jeunes gens mineurs se sont engagés à la Légion ou ont été racolés pour ce corps.

A ce propos, le Journal du 8 faisait remar-

quer que, trois jours auparavant, le Moniteur officiel de Bavière avait publié un communiqué démentant l'existence des racoleurs ; mais ce document, transmis à la presse par les agences, avait été passé sous silence par les journaux berlinois, si prompts à accueillir les notes de la Ligue de Munich.

Ce communiqué se rapportait à un véritable scandale dont la Chambre des députés bavaroise avait été le théâtre, quelques jours plus tôt, et qu'a rapporté le Matin du 5 mars. Au cours de la discussion du budget de la guerre, le député Loibl avait prononcé un discours contre la Légion, et n'avait pas craint de dire:

On a assuré que le consul général de France à Munich était d'accord avec les agents recruteurs pour la Légion, et on offre même de le prouver. Encore récemment, un racoleur français a été arrêté à Munich. Il est indispensable que cet immonde trafic de sang allemand dans les colonies françaises prenne fin.

Ces étranges paroles ne furent pas relevées

ipar les membres du gouvernement qui assistaient à la séance ; et notre ministre résident dut aller protester contre elles auprès du comte Hertling, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères de Bavière, lequel lui promit de faire faire une rectification par son ministre de la guerre.

Le 11 mars, les journaux annonçaient, ♦d'après les Leipziger Neueste Nachrichten :

Le ministre prussien des chemins de fer a autorisé «l'apposition dans les wagons et dans les gares d'affiches contre la Légion étrangère. C'est un résultat de la propagande faite par la section rhénane de la Ligue ^militaire. Ces affiches seront placées tout d'abord dans les gares proches de la frontière et dans les trains se dirigeant vers la France ou la Belgique.

Xe 12 mars, on apprenait en France une nouvelle assez surprenante. L'ancien bourgmestre et légionnaire Trœmel qui, en novembre, déclarait vouloir se fixer à Paris, était parti pour faire en Allemagne une tournée de conférences sur la Légion ; il devait commencer par se faire entendre à Halle, mais la

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police interdit la séance annoncée. Pourquoi cette interdiction, alors que, sur tout le territoire, on permet les conférences et exhibitions organisées pour vilipender la Légion? Craignait-on que cette dernière ne trouvât en M. Trœmel un défehseur? Et, s'il en est ainsi, n'est-on pas fondé à penser que les infamies débitées sous le couvert de la trop fameuse Ligue sont patronnées par les autorités ? Enfin, le 20 mars, les journaux français rapportaient que la Ligue militaire reprenait, à son tour, le projet de créer une Légion coloniale allemande, où Ton ne se montrerait pas. trop exigeant en ce qui concerne le passé des engagés (1). Mais, fait à noter, elle propose en outre que, suivant une pratique qui nous est reprochée si vivement, on y admette des mi* neurs, même sans autorisation de leur père ou tuteur.

A ce sujet, le correspondant berlinois de VHumanité téléphonait le 19 mars ;

(i) Y air pages 53 et 81.

La presse nationaliste n'abandonne pas la lutte contre la Légion étrangère, malgré toutes les désillusions qu'elle a subies jusqu'à présent. Il convient, en effet, de rappeler que parmi tous les cas très nombreux dont elle a entretenu l'opinion publique, il il n'y en a pas eu un seul qui eût été confirmé par un examen précis.

Aujourd'hui même, la « Ligue contre la Légion étrangère » annonce dans les journaux une nouvelle représentation où un ancien légionnaire qui se serait évadé, ferait le récit des souffrances qu'il a endurées. Il est bon de se souvenir que des représentations analogues et non moins théâtrales ont eu lieu dans plusieurs villes de province et qu'elles ont toujours abouti à compromettre la campagne dirigée contre la Légion.

L'organe officiel de la « Ligue militaire » demande, d'ailleurs, dans son dernier numéro, la création d'une Légion allemande de i5.ooo hommes qui serait placée dans la colonie du sud-africain. Cette Légion allemande se composerait d'Allemands, et une des conditions essentielles de son existence serait, selon la proposition du journal pangermaniste, l'impunité garantie à tous les délits et à tous les crimes commis. Pour les mineurs, l'organe officiel de la Ligue de-

mande formellement que le consentement du père ou du tuteur ne soit pas exigé.

La Vossische Zeiiung, en rendant compte de cette proposition, déclare ne pas vouloir l'examiner de plus près, car elle aboutirait à créer un corps de troupe de criminels et le journal ajoute que la réalisation du projet est d'avance impossible.

Une attaque contre l'armée coloniale néerlandaise. — Ce qui a été dit, à la page 289, de l'immunité des Pays-Bas vis-à-vis de la furieuse indignation des antilégionnaires allemands, a cessé d'être exact. On lit, en effet, dans le Temps du 4 mars, le télégramme suivant de Berlin :

La campagne contre la Légion étrangère se continue en Allemagne par des attaques contre les troupes coloniales hollandaises. 11 vient de paraître à Berlin une sorte de roman fantaisiste intitulé : « Fils de banquiet et légionnaire », où un jeune homme soi-disant d'une excellente famille rhénane rapporte ce qu'il a vu à la légion hollandaise. On y trouve entre autres épisodes la description d'une terrible bastonnade administrée à un soldat pour une peccadille, sous les yeux des officiers.

A quand le tour des Etats-Unis ?

Maltraitement de soldats et d'écoliers. — Au moment où se produit un redoublement de la campagne contre la Légion, on ne peut trouver mauvais que nous sortions de la réserve observée plus haut à l'égard des traitements subis par les soldats allemands, et qui causent parmi eux tant de désertions et de suicides.

Le Temps du 1er mars contenait un télégramme de Metz, rapportant six de ces suicides, survenus en quelques jours, rien que dans les garnisons de cette ville et de Strasbourg :

Les suicides de soldats se multiplient à Strasbourg et à Metz. Il y a quelques jours, deux soldats du ie 5e régiment d'infanterie, à Strasbourg, se jetaient sous un train. Avant-hier, un soldat du i5e bataillon du train des équipages, également à Strasbourg, s'est brûlé la cervelle. Aujourd'hui on enregistre deux suicides des soldats de la garnison de Metz : un canonnier du 70e régiment|d' artillerie de

campagne s'est pendu dans une cbaîoibrée ; en outre un jeune sous-officier de la 3e compagnie du 1 45* régiment s'est tiré un coup de fusiî.

Dans une lettre adressée à ses parents, ce sous-officier écrit qu'il a été poussé au suicide pour échapper aux tracasseries de son capitaine.

Enfin on apprend la mort dans de singulières conditions du soldat Emmelmuth, du 9/ Tegiment de dragons, qui se serait pendu le 17 février pour se soustraire aux brimades dont il était l'objet de la part des anciens de l'escadron.

La famille d'Emmelmuth habite Bochum, en Westphalie.

Dans un premier, un deuxième, un troisième et un quatrième télégrammes adressés à la famille par l'escadron, on ne parle pas du suicide. Dans un cinquième seulement, en date du 19 février, on demande aux parents s'ils maintiennent leur volonté de faire revenir au pays natal le corps de leur fils qui s'est pendu. Le père s'est alors rendu à Metz et après une enquête, il a pu établir que son fils a été maltraité à coups^de bâton dans|l'écurie et probablement achevé par ses camarades'qui, pour faire croire à un suicide, auraient traîné le corps dans les cabinels, où ils l'auraient pendu à une courroie.

Trois soldats de l'escadron d'Emmelmuth ont été arrêtés.

Deux jours plus tard, les journaux rapportaient que des circulaires venaient d'être adressées simultanément aux diverses subdivisions nationales de l'armée allemande, contre les mauvais traitements et les injures. Voici, d'après l'Humanité du 3 mars, celle qui concerne l'armée bavaroise :

Le ministre de la guerre bavarois, le général Kress, vient de publier un ordre qui rappelle à tous les supérieurs de l'armée bavaroise qu'ils doivent éviter à tout prix les mauvais traitements envers les soldats, ainsi que les injures.

Le ministre recommande pour l'avenir que les officiers qui ne se seront pas conformés à ses prescriptions ne soient plus épargnés par leurs supérieurs ou par les conseils de guerre.

Le ministre de la guerre prend, de son côté, l'engagement de poursuivre sans 'indulgence les supérieurs qui auront considéré avec trop de légèreté les mauvais traitements infligés aux hommes. Enfin, le général de Kress déclare que la question se poserait très

sérieusement de savoir si les officiers qui se seraient rendus coupables de mauvais traitements pourraient encore rester dans l'armée. Les sous-officiers sont menacés de punitions analogues.

On peut se demander si cet ordre sera plus efficace que tous ceux qui Font précédé. En tout cas, il ne semble pas avoir exercé l'action immédiate que l'on présumerait en raison de la discipline tant vantée de Tannée allemande. Voici, en effet, à trois semaines de distance, deux exemples de ces répressions dérisoires auxquelles il a été fait allusion plus haut, à la page 159. Ils sont fournis par un télégramme de Berlin au Matin du 23 mars :

Le Conseil de guerre d'Insterburg a condamné l'adjudant gardien-chef de la prison miKtaire de Gumbinnen à quatre semaines d'arrêts simples pour avoir maltraité les prisonniers confiés à sa garde.

Par 17 degrés de froid, ce sous-officier laissait les hommes sans feu, au point que l'un d'eux a eu les pieds gelés.

D'autre part, un adjudant et cinq soldat du 45e régiment d'infanterie ont été condamnés, le premier à

trois jours, et les cinq autres à trois et huit joi d'arrêts, pour avoir, par leurs mauvais traite men poussé une recrue au suicide.

Trois jours d'arrêts pour la mort d't homme !

Voici encore, d'après le Temps du. 20 mai l'odyssée d'un malheureux, qui ne trouver certainement pas que la Légion est un enfei

Le commissaire de police de Vernon, M. Taxil, interrogé hier un déserteur allemand, Helmuth Wa tenstein, de Hambourg, où il était en garniso S'étant enfui, Wartenstein vint à Paris et voul gagner Rouen à pied. Il s'est égaré en route et fi trouvé à demi mort d'inanition dans une meule ( paille. A l'hôpital de Vernon, on a constaté que malheureux portait sur le corps de nombreuses trac de coups. Remis à la gendarmerie, il a déclaré voulo s'engager dans la Légion étrangère.

Comme il est indiqué plus haut, à la page 16 on ne peut s'étonner de voir maltraiter les so dats dans un pays où les punitions corporelk sont encore considérées comme légitimes < nécessaires dans les écoles. Le Temps d

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5 mars contenait, sur ce dernier point, le télégramme suivant de Strasbourg :

Une motion socialiste émanant de M. Bohle et ses collègues a été déposée sur le bureau de la seconde chambre du Parlement d'Alsace-Lorraine.

Cette motion invite le gouvernement à interdire l'emploi de la férule et les punitions corporelles dans les écoles primaires du pays. On se souvient qu'au cours du dernier procès du Journal d'Alsace -Lorraine, <pii se termina par la condamnation de son rédacteur, M. Yung, celui-ci s'était élevé contre les traitements infligés par les instituteurs aux élèves des écoles -du Ban de la Roche.

Quelles peuvent être les réflexions d'un Alsacien qui voit frapper son fils à l'école, alors qu'il a connu jadis d'autres principes d'éducation, dans un pays où cet abus est supprimé depuis si longtemps ?

Encore un bel exemple de faute rachetée. — Le Temps du 20 mars rapporte la touchante histoire qui suit :

Un jeune homme d'origine bretonne, François

Maynard, incorporé au 260 régiment d'infanterie en 1910, y fut de la part de ses camarades ayant eu connaissance d'une condamnation qu'il avait subie avant son arrivée au corps, l'objet de telles allusions cruelles, qu'un beau jour il déserta. Quelques mois plus tard, pourtant, il se constituait prisonnier et était mis en prévention de conseil de guerre. Des volontaires étant à ce moment demandés pour faire partie de l'expédition du Maroc, Maynard supplia qu'on le désignât, voulant partir pour racheter sa faute. Sdn capitaine lui opposa un refus, ajoutant qu'un homme qui a déserté est trop lâche pour se battre.

Le soir même, Maynard s'évadait de prison et passait la frontière. Peu après, il revenait à Toul, se présentait au bureau de recrutement comme sujet étranger, et sous le nom de Dufour, s'engageait pour cinq ans à la Légion étrangère. Il fut dirigé sur Géry ville et de là au Maroc, où il prit part à plusieurs combats et se comporta fort bravement.

11 fit notamment partie du détachement du capitaine Labardette qui fut tué avec un lieutenant et vingt-neuf hommes par les Marocains. Maynard revint finalement du Maroc, titulaire de la médaille de

la campagne avec deux agrafes. Il révéla alors sa véritable identité et sa situation au point de vue militaire. Ramené à Nancy, il a comparu hier devant le conseil de guerre du 20* corps qui, après l'exposé de ses états de service à la Légion, l'a acquitté à l'unanimité.

C'est dans le même numéro de journal que se trouve l'aventure de l'Allemand Wartenstein, rapportée plus haut. Qui oserait soutenir, devant ces deux hommes, que la Légion est une institution à supprimer?

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