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LE RÔLE POSSIBLE DE L'ARBITRAGE ET LE RAPPROCHEMENT FRANCO-ALLEMAND

Enfin, on devra donner la plus grande attention à la suggestion de M. H. Pohl, rapportée plus haut, et recommandant la conclusion d'un traité d'arbitrage permanent, relatif aux questions qui peuvent surgir du fait de l'existence de la Légion. L'idée, telle que la présente l'auteur, est peu praticable; mais, à la condition de l'éclaircir, de la mettre au point, on peut en. tirer l'indication d'une action efficace.

Depuis longtemps, les pacifistes préconisent la conclusion d'un traité d'arbitrage permanent, sans réserves, entre l'Allemagne et la

France, comme entre les autres pays. Et le jour viendra, sans aucun doute, où ces puissances se décideront à assurer la solution juridique de tous leurs différends éventuels, et établiront ainsi la paix du monde sur le seul fondement qui soit inébranlable : la bonne foi et la confiance mutuelle.

Mais, dans l'état actuel des choses, cette idée n'a évidemment aucune chance d'être réalisée d'emblée : elle exige toute une préparation attentive. S'il est vrai, en effet, que les pacifistes français sont en droit de regretter que, depuis 1904, leur gouvernement n'ait encore contracté que 13 traités d'arbitrage permanent, quand le Brésil en a signé 31, les Etats-Unis 27, l'Espagne 24, l'Italie 21, la situation est encore bien plus fâcheuse du côté de l'Allemagne, qui n'en a qu'un seul à son actif.

On a bien essayé, en 1907, à la deuxième Conférence de La Haye, d'entraîner ce pays dans un vaste mouvement d'ensemble, en proposant la conclusion d'un traité gêné-

ral d'arbitrage, qui aurait lié les 44 puissances représentées à la Conférence. Mais bien que cette idée ait été examinée sous toutes les formes possibles, puisqu'elle ne donna pas lieu.) à moins de huit projets distincts, et bien qu'elle ait rallié la très grande majorité des suffrages (32 voix contre 9, et 3 abstentions), elle échoua, précisément en raison de l'opposition de l'Allemagne. On dut, pour cette fois,, se contenter d'un vote de principe, qui fut rendu à l'unanimité en faveur d'un vœu réservant l'avenir et dû à la persévérance à la fois énergique et habile de M. Léon Bourgeois.

A la vérité, ce que propose M. Pohl, c'est un traité d'arbitrage qui ne porterait pas sur tous les différends éventuels, mais seulement sur ceux relatifs à la Légion, et encore, avec la réserve, dont j'ai montré plus haut le caractère abusif, des cas que l'Allemagne jugerait devoir être exclus. Or, même dans ces conditions, il ne semble pas que la caste qui dirige actuellement la politique étrangère de l'Empire soit disposée à admettre une convention por-

tant jsur toute une catégorie déterminée de différends possibles.

Mais, si l'Allemagne a toujours refusé, jusqu'ici, de se lier par l'arbitrage d'une manière absolue et permanente, on n'en est pas moins obligé de reconnaître qu'elle a déjà recouru assez fréquemment à des arbitrages occasionnels pour résoudre, sans emploi de la violence, des difficultés dont la diplomatie n'avait pu venir à bout. Et parmi ces conflits, certains étaient d'une extrême gravité, comme par exemple ceux des Carolines (1885), des Samoa <1899), et de Casablanca (1908).

Il importe même de souligner que, dans cette dernière circonstance, c'est l'Allemagne qui proposa le recours à l'arbitrage, alors que peu de cas, mieux que celui-ci, auraient permis d'invoquer, de part et d'autre, le prétexte de l'honneur national offensé.

Quelle était, en effet, la situation ? — Des militaires français avaient repris de force, entre les mains d'agents subalternes du consul allemand, six légionnaires dont ce dernier

avait facilité, sinon provoqué la désertion, et qu'il prétendait faire embarquer sous sa protection, alors que trois d'entre eux n'étaient même pas sujets allemands.

D'un côté, donc, nous voyons l'honneur national allemand, pouvant exiger une application aveugle de l'article 3 de la Constitution impériale, qui dit, à son paragraphe 6 : « Visà-vis de l'étranger, tous les Allemands ont un droit égal à la protection de l'Empire », et demandant, en outre, réparation pour les voies de fait exercées à l'égard d'un garde marocain attaché à un agent diplomatique allemand ; et de l'autre côté, nous trouvons l'honneur national français, exigeant que le gouvernement allemand respecte le contrat librement signé par les légionnaires, et demandant satisfaction contre cet agent diplomatique qui cherchait à désorganiser nos troupes en temps de guerre, en créant à côté d'elles, en territoire soumis à notre autorité militaire, une agence de désertion opérant ouvertement, à la barbe de cette autorité.

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Il y avait là, en puissance, des casus belli, de quoi mettre le feu à l'Europe. Or, en trois semaines, du 1er au 22 mai 1909, un tribunal de cinq arbitres arrangea l'affaire et mit fin à toute agitation, par un véritable jugement de Salomon.

La première conclusion à tirer delà est que, s'il arrive une autre fois qu'on se trouve en présence, non plus de polémiques d'ordre général — brochures, articles, conférences, — mais d'une espèce définie que le gouvernement allemand aura prise en mains, on devra d'abord la traiter avec llattention et l'esprit de conciliation que mérite toute démarche officielle ; puis, si la solution tarde à intervenir par la voie diplomatique, et que l'opinion publique risque donc de s'énerver, il faudra proposer le recours à l'arbitrage, que le gouvernement allemand ne pourra refuser, étant donné le précédent existant.

Mais il y a plus. Si ce gouvernement s'est malheureusement montré, jusqu'ici, le plus réfractaire de tous à l'idée des traités d'arbi-

trage applicables à tous les différends futurs, il n'a nullement témoigné la même défiance à l'égard des clauses compromissoires spéciales, par lesquelles on s'engage à soumettre à l'arbitrage certaines catégories déterminées de différends.

Cette remarque ne s'adresse pas seulement aux traités de commerce et autres conventions analogues, où l'introduction delà clause compromissoire est, depuis 1823, devenue peu à peu de pratique constante : cette clause a été admise, en effet, par l'Allemagne dans des traités de tout autre nature, et notamment dans les deux conventions franco-allemandes du 11 novembre 1911, relatives au Maroc et au Congo.

Or, ce sont là des conventions politiques au premier chef,et pouvant donner lieu à des difficultés de souveraineté, de frontière, de conflits à main armée, bref à toute la série des cas à propos desquels on a coutume de réserver les questions intéressant l'honneur ou les intérêts vitaux. Et, en outre, c'est à

la suite d'une crise des plus graves, au cours iïe laquelle btien des gens ont pu croire à rimai inence de la guerre, que Ton est convenu de conjurer désormais par l'arbitrage toute autre* crise de même origine, sans exception ni réserve.

Qu'est-ce à dire, sinon que, les deux gouvernements comme les deux peuples ne voulant pas se lancer dans une guerre d'extermination, la vision subite du danger dans toute son horreur a suffi pour emporter toutes les résistances qu'une diplomatie surannée opposait à l'œuvre bienfaisante de l'arbitrage ? Et ne doiton pas conclure de là qu'au cas de danger analogue, suscité par un différend relatif à la Légion, les mêmes craintes détermineront le recours au même remède?

— Mais, pourra-t-on objecter ici, pourquoi attendre l'heure du danger ? Pourquoi ne pas économiser une crise, en cherchant dès maintenant à conclure le traité préconisé par M. Pohl?

— Parce qu'en agissant dans ce sens, on

tournerait le dos aux précédents que nous offre l'histoire de l'arbitrage, qu'on n'aurait donc que fort peu de chances d'aboutir, et qu'une négociation aussi délicate ne doit être entreprise que si l'on est à peu près certain du succès.

Jusqu'ici, en effet, les conventions d'arbitrage sont toujours nées des circonstances suivantes :

Ou bien, un conflit s'étant élevé, on conclut un acte spécial, ne concernant que lui, et convenant de le soumettre à des arbitres. Ce cas est celui de l'arbitrage occasionnel, qui permit de résoudre l'incident de Casablanca ;

Ou bien, concluant une convention quelconque, d'ordre général, on y introduit la clause compromissoire. Cest le cas des traités de commerce, traités d'extradition, traités instituant l'Union Postale universelle et les autres Unions analogues, etc. ;

Ou encore, on conclut un arrangement pour mettre fin à un conflit, et on convient, au moyen de cette même clause compromissoire,

d'éviter la production d'un conflit analogue, en s'engageant à- déférer à l'arbitrage tontes difficultés résultant de la même catégorie de différends. C'est le cas dés conventions sur le Maroc et le Congo ;

Ou enfin, on conclut un traité d'arbitrage permanent, convention d'ensemble portant sur tous les différends qui pourront surgir entre les contractants, en réservant ou non certaines questions. On a vu combien l'Allemagne hésite encore à s'engager dans cette voie, où tant de nations s'avancent résolument.

Mais jamais encore on n'a eu l'idée d'envisager a priori, en vue de conclure une convention d'arbitrage, une catégorie déterminée de questions au sujet desquelles non seulement aucun conflit, mais même aucune négociation n'est pendante entre les gouvernementsintéressés. Plutôt que d'anticiper tellement sur les événements possibles, de chercher aussi loin le fondement d'une clause compromissoire, il serait infiniment plus simple et plus

sage de négocier franchement un traité d'arbitrage permanent. 9

Or, tel est précisément le cas en ce qui concerne la Légion. Il s'est produit à son sujet un incident, celui de Casablanca, qui est réglé, c'est-à-dire sorti de la politique pour entrer dans l'histoire. Et depuis lors, toute l'agitation entretenue en Allemagne est le fait de personnalités privées, et se montre sans tondement, puisque le gouvernement impérial n'y a point trouvé matière à intervention diplomatique.

Comment donc entamerait-on, dans ces conditions, des négociations en vue de conclure un traité d'arbitrage particulier à cette question, et qui en prendrait l'initiative ? La France, évidemment, n'a pas à engager une conversation avec un pays étranger sur l'organisation de son armée coloniale ; et, en accordant chez elle pleine liberté à la parole et à la presse, elle a renoncé d'avance à formuler aucune réclamation contre les excès des conférenciers et publicistes allemands. Quant à l'Allemagne,

si elle voulait entreprendre une négociation de ce genre, elle sait bien qu'on lui répondrait, en y mettant toutes les formes diplomatiques : a Avez-vous une plainte déterminée, concrète, à formuler ? Si oui, nous allons l'examiner* Sinon, nous n'avons rien à vous dire sur ce sujet ».

Il n'y a donc, en définitive, qu'une procédure à suivre :

Attendre qu'il se produise une réclamation donnant lieu, non à la nécessité évidente d'une réparation immédiate, mais à une contestation; proposer de soumettre ce litige à la Cour d'Arbitrage de la Haye ; et, une fois la sentence rendue, profiter de la convention qui en réglera l'exécution pour convenir de soumettre dorénavant à l'arbitrage tout autre différend occasionné par la Légion.

Et ainsi, tout comme la crise de Fachoda fut le tournant de l'histoire qui détermina le rapprochement anglo-français, puis l'entente cordiale, la crise déterminée depuis quelques années au sujet de la Légion pourra contribuer

efficacement au rapprochement franco-allemand.

Le rapprochement franco-allemand !...

Comme ces mots sonnent étrangement, au début de 1914, au moment où les suspicions internationales ont amené les armements à un niveau inconnu jusqu'ici, sans que rien permette de penser que ce niveau ne sera pas dépassé demain !

Et pourtant, il faudra bien finir par en venir là. Il faudra que les deux peuples se décident à écouter la voix de la raison, s'ils ne veulent périr de mort violente ou de consomption.

Il y a un peu plus de vingt ans, en novembre 1913, j'écrivais, dans Y Alsace-Lorraine devant l'Europe : « Le devoir et l'intérêt des deux peuples est, non seulement de ne pas se faire la guerre, mais d'être cordialement amis... La tâche du moment présent, c'est la réconciliation de la France et de l'Allemagne. »

Or, que s'est-il passé depuis lors ?

La guerre, toujours prédite comme inévitable et prochaine, préconisée même dans chaque pays par quelques fous dangereux, n'est pas plus survenue pendant ces vingt ans que durant la période égale qui les avait précédés. Mais la mésintelligence, la suspicion, parfois même certains griefs motivés, ont poursuivi leur œuvre tiéfaste ; les armements, toujours croissants, continuent d'absorber une quantité prodigieuse de forces vives et de capitaux, qui font défaut aux œuvres de civilisation, même les plus urgentes ; les initiatives fécondes sont paralysées par l'incertitude du lendemain, ou brusquement annulées par des crises aiguës.

Mais le fait même que des crises comme celles de Tanger, Algésiras, Casablanca, Agadir, se sont dénouées pacifiquement, montre à l'évidence à quel point cette tension permanente est artificielle et contre nature. Les deux peuples, égarés par des excitations inconscientes ou coupables, peuvent redouter chacun les intentions du voisin ; mais ils s'estiment

réciproquement et sentent qu'ils ont besoin l'un de l'autre ; leurs masses profondes ne demandent qu'à collaborer en toute confiance au progrès de la civilisation ; et les hommes capables d'une vue élevée, ou portant une part de responsabilité dans les affaires publiques, comprennent que la paix franco-allemande ne doit plus être rompue, quelle doit être assise sur une base inébranlable.

Et voilà que l'Alsace-Lorraine, par la voix de ses corporations les plus autorisées et de son jeune parlement issu du suffrage universel, proclame hautement qu'elle en a assez de servir de théâtre et d'enjeu à des luttes fratricides : qu'elle a droit, elle la principale intéressée, à élever la voix entre son ancienne patrie et la nouvelle, pour les rappeler à la raison et pour leur servir de trait-d'union, et non plus d'objet de discorde; que ces deux pays ont également manqué à leur devoir envers elle, l'un en la livrant comme une rançon, et l'autre en violant ses sentiments et ses droits par une annexion imposée, et en infligeant à

ce peuple démocrate un dur régime à la prussienne ; qu'il ne leur reste donc plus, à son égard, que le devoir de penser enfin à elle, pour elle, et non pour eux.

L'événement n'a donc fait que corroborer la conviction que j'exprimais en 1893 ; plus que jamais, il faut dire : la tâche du moment présent, c'est la réconciliation de la France et de PAllemagne.

Or, parmi les facteurs qui agissent à rencontre de ce rapprochement, la campagne anti-légionnaire est un des plus dangereux, lors même qu'elle est menée dansJes meilleures intentions du monde.

Par exemple, M. Heinrich Pohî termine son article du Hochland par ces mots :

Quiconque est réellement un ami de la paix et ne se contente pas de prononcer des discours béats en sa faveur, quiconque considère que Fun des plus grands dangers qui menacent la société des Etats européens consiste dans l'opposition que des mobiles surtout sentimentaux ont créée entre l'Empire allemand et sa voisine de l'Ouest, celui-là doit déclarer la guerre

à la Légion étrangère. Quiconque travaille à la faire supprimer, contribue à vaincre la guerre et à assurer la paix.

Il est difficile, en vérité, de se blouser plus complètement.

D'une manière générale, on devrait commencer à savoir, en Allemagne, que nous sommes un peuple plutôt susceptible, duquel j on ne peut rien obtenir par la menace et les récriminations blessantes. Et, en particulier, déclarer la guerre à la Légion, c'est déclarer' moralement la guerre à la France, où ce corps sera défendu peut-être plus unanimement que le serait la garde royale prussienne en Allemagne.

La seule conduite que l'on puisse recommander aux Allemands soucieux d'améliorer les> relations entre leur pays et le nôtre, consiste; donc à reconnaître que la Légion, en ellemême, est une institution aussi légitime quef toute autre force armée ; à s'en remettre à la France du soin d'en améliorer l'organisation générale, en évitant une pression extérieure

que les Allemands n'accepteraient pas plus que nous ; enfin, à agir d'accord avec leurs amis français, chacun sur son gouvernement respectif, pour que tout différend relatif à la Légion soit résolu par la voie juridique et prépare ainsi la voie à une convention d'arbitrage.

En résumé, après avoir fait justice de calomnies répandues dans la seule intention d'exciter les esprits contre la France et de les préparer à de nouvelles demandes d'armements, j'ai montré que quelques réformes sont possibles et désirables, dans l'intérêt même de la Légion. Ces réformes sont les suivantes :

1° Réduire à trois ans la durée du premier engagement (voir chapitre XXXI) ;

2° Admettre les rengagements jusqu'à concurrence de 25 ans de service et 43 ans d'âge pour les hommes restée valides, tout en accordant la retraite avec pension proportionnelle au bout de la quinzième année (chap. XXXI) ;

3° Veiller à ce qu'aucun homme ne puisse s'engager avant sa dix-huitième année révolue, et exiger que tous les mineurs produisent une autorisation de leur père ou tuteur, sous la réserve indiquée au chapitre XXXIV ;

4° Exiger la production de pièces d'identité, sinon au bureau de recrutement, au moins, à titre confidentiel, au sous-intendant en personne, sous les garanties de secret spécifiées plus haut ; en sorte que les hommes désireux de s'engager sous un nom supposé aient la certitude que leur identité ne sera connue que du sous-intendant et du général commandant la Légion, personnellement (chapitre XXXIII);

5° Dans certains cas graves, ne faire signer l'engagement devant le sous-intendant qu'à titre provisoire, le général ayant à décider en dernier ressort; en cas de refus, ramener l'homme à son point de départ, sous la sauvegarde de l'autorité militaire, sans qu'il puisse être poursuivi ou inquiété d'aucune façon (chapitre XXXI) ;

6° Créer à la Légion un^ subdivision de ca-

valerie et unç, d'artillerie; accorder aux rengagés étrangers la même situation pécuniaire qu'aux français (chapitre XXXI).

Cet ensemble de réformes enlèverait tout prétexte de critiques contre la Légion, et devrait donc donner toute satisfaction à ceux des Allemands qui n'ont en vue que le bien général et l'amélioration des relations entre leur pays et le nôtre- Mais ici, et pour terminer, il faut renouveler à ces Allemands cette prière instante :

Qu'ils bornent leur intervention à enrayer, dans leur, propre pays, la violente campagne anti-légionnaire des pangermanistes, à montrer à leurs compatriotes combien elle est injustifiée, dangereuse et suspecte; qu'ils se rendent compte que l'organisation de la Légion est une affaire purement française, touchant à vif les fibres les plus profondes du sentiment national français, en sorte que la plus grande réserve doit être observée à son^égard par les étrangers, et particulièrement par les Allemands,

A cette condition seulement, il pourra être question en France d'une action quelconque en vue de corriger les quelques défectuosités qui peuvent exister dans cette institution. Mais tant que nous recevrons d'Allemagne des sommations discourtoises, ou seulement des objurgations ou des indications, elles n'auront d'autre effet que d'empirer les relations franco allemandes.

Si, au contraire, la question est traitée de part et d'autre, avec l'impartialité objective que l'on s'est efforcé d'atteindre dans la présente étude, les difficultés actuelles conduiront d'ellesmêmes à la solution la plus satisfaisante. Le premier différend concret qui pourra se présenter sera tranché soit à l'amiable, soit par arbitrage, comme il est arrivé pour celui de Casablanca ; après ce second précédent, on en viendra tout naturellement à signer, comme pour les affaires marocaines et congolaises, une clause convenant de soumettre désormais à la juridiction arbitrale tout autre litige relatif à la Légion ; et l'on s'acheminera ainsi vers la

réalisation du traité d'arbitrage franco-allemand, c'est-à-dire vers la détente qui doit précéder l'entente finale.

Et la Légion, de la sorte, aura rendu le plus grand service aux deux pays à la fois.

Paris, mars 1914.

Note 1 (Addition au chapitre IV).

Jusqu'au début de 1914, les nombreuses représentations de propagande, données en Allemagne contre la Légion, ne s'élevaient pas audessus du niveau du cinématographe et de la chanson de café-concert.

Il était réservé à M. Erwin Rosen de chercher un succès facile dans l'exploitation du chauvinisme et du sentimentalisme irraisonné, en produisant un drame qui fut accueilli sur une des premières scènes d'Allemagne, et qui, de là, ne manquera pas de se répandre dans le pays entier.

Le correspondant berlinois du Temps, M. L.

Comert, écrivait à ce propos (numéro du 26 février) :

Berlin, 25 février.

Le Cafard, le drame qu'Erwin Rosen a écrit contre la Légion étrangère, a été joué hier soir au Kùnstler- Theater de Berlin. Ce fut une manifestation où l'art* n'a rien à voir, un épisode de la campagne poursuivie j contre notre plus beau corps militaire africain. Au premier rang des loges on remarquait le chef du parti \ progressiste, le député Mûller-Meiningen, qui a toujours eu dans cette question une intransigeante attitude. Le succès de cet appel aux passions et de cette suggestion de la crédulité publique paraît avoir répondu à l'attente des entrepreneurs du spectacle. La fin du troisième acte et celle du quatrième furent accueillies par des bravos frénétiques. Des femmes pleuraient d'attendrissement, et six ou sept fois l'auteur dut paraître devant la rampe et venir saluer le public.

L'œuvre n'a aucune valeur littéraire. C'est un drame vulgaire sans souci d'exactitude et tout imprégné de haine. Au lever du rideau, la salle et la scène sont obscures. Dans un rayon de lumière verte un légionnaire s'avance vers le public : « Nous sommes

les légionnaires d'Afrique », s'écrie t-il en français, puis il continue en allemand : « Tout ce que vous allez voir ici est rigoureusement exact ; nous allons vous montrer ce que nous souffrons et comment nous mourons ». Après ce boniment forain, qui a de quoi surprendre dans ce Kûnstler-Theater dont les acteurs sont peut-être les meilleurs de Berlin: et où on applaudissait hier le drame de Gerhart Hauptmann, la rampe s'allume.

Suit, une analyse du drame, à laquelle on ne reprochera pas d'en dissimuler les noirs épisodes, car, si nous la reproduisions ici, elle n'occuperait pas moins de cinq pages de texte ; et vraiment, ces pauvres inventions ne méritaient pas tant d'honneur.

La correspondance du Temps se termine par les intéressantes constatations qui suivent :

La presse berlinoise de ce matin n'essaie pas de masquer la médiocrité littéraire de la pièce de M. Erwin Rosen, mais elle en loue l'intention et même l'exactitude véridique.

« C'est d'une impitoyable vérité », prétend le Courrier de la Bourse.

(( Cette pièce », dit la Gazette de la Croix, « a clé évidemment écrite pour détourner de la Légion ceux qui voudraient y entrer. Il est difficile, dans ces conditions, de la juger avec toute la froideur de l'esprit critique. Quand il s'agit d'une telle cause, on ne peut rejeter aucune collaboration, pas même celle d'un drame qui, par sa tendance, s'éloigne de l'art. »

a On ne saurait trop louer », plaide le Berliner Lokal-Anzeiger, « le but et l'intention de l'œuvre. On nous affirme que l'auteur s'est servi de ses propres souvenirs pour écrire ce drame. C'est un avertissement pour tous les curieux que tenteraient les aventures de la Légion. Il est dommage cependant qu'Erwin Rosen soit un aussi médiocre écrivain dramatique ».

Nous pouvons du moins féliciter le critique du Berliner Tageblatt, qui a le courage d'écrire : « Ce drame sur la Légion étrangère n'est qu'un pesant et inopportun mélo de boulevard ».

Certes, il est inopportun ! Et si lernol de boulevard nous oblige à iaire un retour sur nous-mêmes, et à confesser que nous ne connaissons que trop, en France, cette déplorable littérature des romans et des drames que, par euphémisme, on qualifie de patriotiques,

nous n'en sommes que plus en droit de dire que les auteurs de semblables productions sont des malfaiteurs publics.

Au reste, l'opinion publique, en Allemagne, ne se laisse pas duper par eux autant qu'ils le voudraient, et que le disent nos organes chauvins. Voici à cet égard deux témoignages à ajouter à ceux que l'on a trouvés plus haut.

Le Journal du 2 mars 1914 publiait la correspondance suivante de Munich :

Une revue munichoise, le Kain, publie dans Sun dernier numéro, sur la Légion étrangère, un article qui diffère remarquablement de ceux que l'on est habitué à voir dans la presse allemande.

Après s'être élevé contre les attaques a injustifiées » de la presse chauvine contre ia Légion, contre les prétendus a enrôleurs » qui pulluleraient en Allemagne d'après ces mêmes feuilles, l'auteur de l'article reproduit les chiffres les plus récents sur les nationalités des soldats composant la Légion. Les Allemands n'y étant pas en majorité, « les insinuations et provoca-

tions, dit-il, de la presse allemande sont absolument déplacées.

« Sans compter ceux qui y vont pour chercher des émotions, d'autres qui ont eu parfois maille à partir avec la justice de leur pays y mènent la plupart du temps une vie nouvelle qui les régénère.

« Nous ne voyons donc aucune raison pour combattre la Légion, et si nos chauvins le font, c'est sans doute pour soulever des complications. Autrement, rien ne nous autorise à critiquer cette institution moralisatrice, qui d'ailleurs n'avait pas été fondée par la France dans un but de conquête, mais par les représentants de tous les pays au Congrès de Vienne de i8i5. C'est donc une institution internationale dont la première idée, et c'est là le point le plus original, revient au général prussien Blûcher. )>

Cette dernière assertion, malheureusement, est bien singulière ; car c'est le 10 mars 1831, seize ans après le Congrès de Vienne, et douze ans après la mort de Blûcher, que la Légion étrangère fut créée, bien moins en vue de renforcer l'armée française, que d'utiliser les nombreux étrangers alors réfugiés sur notre terri-

toire, et auxquels l'Etat était obligé de donner des secours allant jusqu'à 140.000 francs par mois. Mais, à part ce lapsus, l'article du Kain I est dicté par la raison même. Et c'est avec ' une grande satisfaction qu'on peut le rappro- I cher de l'extrait suivant de la revue démocra- I tique die Aktion, de Berlin, dont j'emprunte la I traduction au journal le Matin, du 28 septemf bre 1913 :

// est grand temps que l'on mette fin à une campagne I d'excitation qui chaque jour devient plus odieuse et aug- I mente le danger de guerre. Ne se lèvera-t-il donc personne pour crier à ces agitateurs :

— « Vous êtes des menteurs conscients ! Votre lutte . contre la Légion étrangère est une lutte masquée contre la France. Elle n'a qu'un but : pousser à la guerre !

« Non, ce n'est pas V humanitarisme , ce n'est pas la pitié pour le sort des légionnaires qui vous incitent à I agir, vous qui n'avez pas d'autre idéal que des massacres en masse ! Ce qui vous anime, c'est un chauvinisme aussi honteux qu'inhumain. La Légion a besoin d'être défendue. Ceux qui déblatèrent contre elle ne sont que des I chevaliers d'industrie, qui présentent les choses sous un jour dénaturé.

(( Les mauvais traitements ne sont pas plus fréquents à la Légion que dans Varmée allemande. Certes, la discipline y est sévère; mais ce n est pas une institution pire que bien des entreprises industrielles allemandes (1). Personne — et cesi là le point capital — nest obligé d'y entrer. Elle respecte les traités conclus avec ceux qui s*y engagent.

« Si vous voulez empêcher les Allemands d'aller à la Légion, procurez-leur donc de meilleures conditions d'existence dans leur pays. Si le nombre des désespérés qui cherchent un refuge dans cette institution est si grand, cest la « patrie » qui est coupable, et non la ■Légion; ce nest surtout pas la nation française. »

Il convient de rendre hommage à l'homme courageux qui a osé dire ces vérités à ses compatriotes ; son article est comme le résumé et la morale du présent ouvrage.

(i) Voir page 3oi.

Note 2

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