‹ La question de la limitation des armements de nos joursChapitre 1 sur 70 · POSITION DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

POSITION DE LA QUESTION

L'idée de désarmement ne saurait être confondue avec l’idée de réduction ou de limitation des armements. La première apparaît comme une chimère qu'il semble difficile de discuter sérieusement. Elle suppose l’organisation mondiale d’une société humaine revenue à l’âge d’or, de groupes sociaux coexistant dans un état d'équilibre parfait, sans ambitions nouvelles, sans querelles possibles, ou bien l’organisation d’une justice internationale acceptée de tous les États, assez forte pour se faire ellemême obligatoire, plus puissante que les gouvernements, et disposant de sanctions efficaces. Même dans une société policée et organisée de vieille date, il est difficile de faire du port d'armes un délit bien

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grave, car on n’est jamais sûr que la police soit partout où l’on a besoin d'elle, ni la répression assurée. À fortiori, dans la société humaine où la police est inexistante et la justice embryonnaire, ne peut-on demander aux nations d'abandonner le soin de pourvoir à leur propre défense. Il y a des Étatsbourgeois, mais il peut y avoir des États-apaches, et d’ailleurs les bourgeois eux-mêmes deviennent souvent enragés lorsque leurs intérêts économiques et pécuniaires se trouvent ou leur semblent lésés, On ne conçoit donc pas comment ils pourraient songer à n’avoir plus jamais d’armes entre les mains.

L'idée de limitation des armements peut paraître moins invraisemblable. On ne s’engagerait plus à jeter ses armes, mais seulement à n’en posséder que le minimum nécessaire à sa sécurité ou sa défense. La guerre pourrait ainsi se rapprocher du duel où les deux adversaires n’ont recours qu’à des armes simples, peu coûteuses, égales, et dont les blessures pour dangereuses qu'elles restent, sont aussi peu cruelles que possible. Gardez de quoi vous défendre, ou même de quoi vous faire à vous-même justice, dil-on aux États, nous ne prétendons point abroger définitivement la loi du plus fort, mais cessez de vous ruiner en armements, évitez les boucheries inutiles, conservez seulement ce qu’il vous faut de forces pour amener l'issue d’une lutte courtoise, chevaleresque, localisée et bornée. Involontairement, l’on

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songe au combat des trois Horaces et des trois Curiaces, sans pouvoir se défendre de cette impression pessimiste, que cet exemple pourtant lointain, et ayant atteint du premier coup la perfection, n’a pas eu la fortune qu’il méritait. L’on songe aussi à celte satire d’un journal humoristique allemand, à la veille de la deuxième conférence de La Haye, où l’on voyait les chefs des deux États en confit se battre eux-mêmes en duel, sous l’œil sévère de leurs peuples, afin de régler le différend. Ce serait évidemment là la quintessence de la limitation des armements ; mais comme il est peu probable que le problème reçoive jamais une solution aussi parfaite, il vaut mieux le discuter plus sérieusement, et voir quels en sont les termes actuels.

La question de la limitation des armements se présente aujourd’hui sous un aspect différent de celui qu’elle a si longtemps revêtu. Elle est entrée dans une nouvelle phase, ou plutôt elle semble être dans un phase de transition. Jadis la limitation des armements apparaissait comme faisant partie intégrante des programmes de paix universelle et de réorganisation politique du monde civilisé. Elle était du domaine des penseurs et des utopistes humanitaires. Au nombre de ces derniers, il fallait mettre au premier rang quelques souverains ou hommes d'État idéalistes, depuis Henri IV jusqu’à Nicolas IT, en passant par Alexandre I: et Napoléon IIL. C’est ce

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qu’on pourrait appeler la phase utopique et désintéressée. La proposition du {zar Nicolas IT qui fut l’origine de la première conférence de La Haye, peut être rattachée à ce mouvement qui, du côté des penseurs, s'était continué dans les écrits des pacifistes, tels que M. Stead, la baronne de Suttner, M. Fried, M. Frédéric Passy, etc.

Mais en même temps, l'initiative du tzar participe du second aspect, aspect moderne de la question, dans lequel intervient un autre facteur, qui tend et prétend à y devenir le facteur prédominant : je veux dire l’opinion publique et l’action politique des classes populaires. Ce mouvement a pour origine à la fois les charges de la paix armée qui alourdissent des budgets, et l’évolution démocratique des formes gouvernementales. L’arrêt dans les armements, leur réduction éventuelle par une limitation contractuelle, font partie du programme politique du prolétariat, dans la plupart des pays. Cela se conçoit aisément. D'une part, c’est le nombre qui, dans les États modernes, supporte la charge de la paix armée et du service militaire obligatoire. D'autre part, les énormes budgets moderness’enflent chaque année de dépenses nouvelles : dépenses d'instruction, de solidarité, d’assistance, de prévoyance sociales. Au gré de la multitude qui est appelée à en profiter, ces dépenses sont encore singulièrement insuffisantes; mais comme elles ne peuvent être alimentées que par l'impôt et

que celui-ci, malgré les efforts faits pour en charger uniquement les classes possédantes, retombe fatalement, au moins en ce qui concerne les impôts de cousommation, sur la généralité de la masse populaire dont les facultés contributives sont limitées, on est amené tout naturellement à demander la compression des dépenses dites improductives, telles, au premier chef, les dépenses militaires que les progrès de la technique rendent au contraire de plus en plus onéreuses et d'un renouvellement de plus en plus fréquent. Le problème devient ainsi d’humanitaire, politique, les électeurs chargent leurs élus d'exiger des gouvernements l'effort nécessaire pour réaliser leurs vœux et la diplomatie de plus en plus soumise à l'influence politique, se voit obligée de tenir compte decenouveaufacteur.Les votes au sein des Parlements en faveur de la réduction des armements, les congrès inter-parlementaires, les vagues promesses des gouvernements, et certaines démarches ministérielles, constituent déjà quelque satisfaction donnéc à cette nouvelle tendance d’une bonne partie de l'opinion, satisfaction d’ailleurs platonique et singulièrement imprégnée d’eau bénite de cour. Il y a là néanmoins une Qidéc-force » qui fait son chemin et avec laquelle les gouvernements les plus autoritaires, dans les plus militarisés, tel l'Empire allemand, sont obligés dès à présent de compter. Les discussions quise sont poursuivies dans la première conférence de La Haye, et

même à l’occasion de la seconde, sur le même sujet, appartiennent au même ordre de phénomènes, au besoin qu'éprouvent les gouvernements de tenir compte des désirs de la masse et de leur faire, du moins en apparence, certains sacrifices politiques.

Mais cette phase politique pourrait bien n'être, disions-nous, qu’un acheminement vers une autre phase définitive du problème, la phase proprement économique. Ce sont bien déjà des raisons économiques qui sont à la base des exigences politiques des démocraties modernes, mais ce sont plutôt des désirs de bien-être qui les motivent. L’accroissement des armements n'a guère jusqu'ici produit qu’une gêne économique et un malaise social. Ce que l’on pourrait se demander, c'est si elle ne va pas engendrer de véritables impossibilités financières, et soulever des problèmes économiques beaucoup plus graves, dans la gravité même desquels elle trouverait sa solution. Voici ce que nous voulons dire : l'accroissement des dépenses sociales dans les budgets, n’a pas jusqu'ici empêché l'accroissement parallèle des dépenses militaires. Mais combien de temps pourra durer cette course à la ruine? Déjà la dette de plusieurs États grands e! petits semble disproportionnée à leurs forces contributives et l’on s'étonne de la solidité de leur crédit. De ce point de vue il y a lieu de faire une différence entre les pays neufs et les anciens États. Chez ces derniers la limite

des dépenses et de l’extension du crédit semble très près d’être atteinte. En même temps leurs forces de production industrielle et d'expansion commerciale ne croissent plus que lentement: la concurrence âpre qu'ils se font maintient entre eux une sorte d'équilibre économique, instable, tout infecté d’antagonismes et de rivalités, mais qui subsiste tant bien que mal. Là, les accroissements de dépenses militaires peuvent peut-être être considérées comme s’acheminant vers un point mort, où le spectre de la faillite et les nécessités de la lutte économique les immobiliseront. C’est dire que le problème s’y résoudrail de lui-même par l’arrivée d’un état de tension dans lequel il serait difficile d’aller plus loin sans que tout craque, et sans déterminer une catastrophe dont les conséquences sont impossibles à prévoir. Mais dans les États neufs tels que les républiques américaines et certaines nations asiatiques, où les armements ne font encore que commencer, el où, parallèlement le développement économique n’est encore qu'embryonnaire, la question change de face. Un long avenir est réservé à l’accroissement simultané des budgets de Guerre, des forces productives, et du crédit public, trois choses qui se tiennent et vont de pair. Les États-Unis et le Japon ont donné un exemple que l’on peut considérer comme devant fatalement être suivi à brève échéance : le Brésil, par exemple, est nettement entré dans cette voie, et

l'on assiste depuis quelques années à l’accroissement rapide de son industrie et de son commerce, en même temps qu'à l'extension de ses emprunts, à l’assurance de son crédit, et, fatalement, à l’augmentation proportionnelle de ses armements. Ces sociétés nouvelles tendront ainsi à rattraper les anciennes sur le double terrain économique et militaire, et déjà à ce double point de vue, elles peuvent leur sembler redoutables, jusqu’à ce qu'elles atteignent le point mort, autour duquel les vieilles civilisations européennes paraissent près de se concentrer, il reste donc encore une large marge au développement des armements, et si la limitation de ceux-ci ne doit provenir que de leur excès, il semble que nous soyons bien loin encore de pouvoir l’escompter,

Aiïnsi est-on ramené au point de départ. Aussi bien, nous ne pouvons étudier sérieusement que la phase du problème qui se déroule sous nos yeux, et nous devons nous placer à nouveau au point de vue politique et juridique. Les économistes nous disent : avant de songer à une limitation contractuelle des armements, laissez s’élaborer les circonstances qui la rendront falalement nécessaire ; alors jurisconsultes et diplomates trouveront aisément la formule concrète qui s’adaptera à l’état de choses nouveau. C’est là subordonner le point de vue juridique à l’économique, et les hommes politiques leur répondent

qu’on ne saurait se borner à des spéculations, plus ou moins théoriques, sur une évolution dont les facteurs sont d'une telle multiplicité, qu'ils rendent toute conjecture hasardeuse ; qu’on ne saurait se croiser les bras en attendant les évènements ; qu'il est singulièrement dangereux d’attendre que l'excès du mal engendre le remède, et que la catastrophe imminente suggère les moyens propres à l’éviter. Il est bon, assurent-ils, de suivre d'ores et déjà la voie où nous engage la volonté des peuples, et de rechercher les moyens de mettre fin conventionnellement à cette course à l'abime.

Ce sont les efforts faits en ce sens, et qui caractérisent la nhase actuelle du problème, la phase politico-économique, que nous voudrions étudier. Il s’agit de savoir quels ont été les efforts faits, quel en a été le résultat, quel succès on peut leur prédire, ou à quel échec les vouer. En un mot c’est un tableau de l’état le plus récent du problème de la limitation des armements que nous voudrions retracer. Auparavant, un aperçu historique de la question s'impose, pour mieux la situer dans son cadre actuel.

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