‹ La question de la population en France et à l'étrangerChapitre 1 sur 12 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Il n'est pas en économie sociale de question* plus importante que celle de la population. Elle réagit par quelque côté sur tous les intérêts vitaux de la société ; elle touche à l'armée, à son recrutement, et, par là, à la grandeur et à la sécurité nationales; elle touche au régime de l'agriculture et de l'industrie, au bien-être des ouvriers, au taux des salaires, à l'équilibre entre la production et la consommation ; elle touche à la stabilité politique, à la prospérité commerciale, à l'émigration intérieure et extérieure, à la colonisation et au rayonnement de la mère patrie ; elle touche à la constitution môme de la famille, à la moralité publique : en un mot, à tous les problèmes dont se préoccupent le moraliste, le philosophe et Thomme d'État. Rien ne lui échappe et tout vient y retentir.

Bien qu'elle ait déjà donné lieu à de nombreuses et savantes études, une telle question n'est jamais épuisée et reste constamment à l'ordre du jour. Elle mérite d'autant plus d'être incessamment reprise que la situation est loin de s'améliorer.

4 Lk QUESTION DE LA POPULATION.

Le mal faisant au contraire des progrès rapides, c'est un devoir de le dénoncer sans relâche à l'attention des hommes de bonne volonté. Il y va de la grandeur de notre pays : fut-il jamais terrain plus propice pour s'entendre et se donner la main, sans acception de religion ni de parti ?

Dans l'élude que je vais entreprendre, je me placerai, non pas au point de vue des causes et des remèdes, mais principalement à celui des faits, et pour ne pas alourdir cet exposé par Tabus des chiffres, j'y substituerai autant que possible leur traduction graphique, sous forme de diagrammes, qui parlent plus clairement à l'esprit et font apparaître d'un seul coup d'œil les lois enfouies dans les colonnes des tableaux numériques (1).

I. Accroissement de la population de 1806 à 1881. — Si l'on examine, sur le diagramme placé en tête de la page suivante, la marche de la population française depuis l'origine des recensements jusqu'à nos jours, on constate qu'elle est passée de 29,107,425 habitants en 1806, à 37,672,048 en 1881 (1). C'est un accroissement moyen annuel de 38 pour 10,000 habitants. Mais son allure va toujours en se ralentissant, puisqu'en prenant les trois dernières périodes de vingt années, on trouve que cette progression est tombée de 57 à 45, puis enfin à 26, de 1861 à 1881 (2).

Ace dernier taux, le doublement de notre population ne s'effectuerait qu'en 271 ans (3).

(1) En calculant Teffectif de la population> tel qu'il eût été sans les annexions et les pertes de territoires, on trouve pour 1881 le chiffre de 38^,572,783. C'est sur le chiffre ainsi rectifié qu'ont été établis, par le calcul logarithmique, les taux d'accroissement indiqués dans le texte.

(2) La courbe en traits pleins représente les recensements officiels, et, pour les années intermédiaires, les chiffres déduits du mouvement de l'état civil. Afin de faire apprécier le véritable accroissement de la population, en dehors de Tinfluence des variations du territoire, on a tracé en traits pointillés la courbe qui rectifie ces recensements, comme il est dit à la note précédente, eu égard à l'annexion de Nice et de la Savoie en 1862, et à la perte de T Alsace-Lorraine en 1871.

3) Cette allure serait encore plus lente, si l'on défalquait la part due à

Un pareil résultat prend toute sa gravité, si on le compare à celui qui caractérise les autres peuples. Ces sortes

de questions, en effet, se ju chements internationaux. Si, un pays va plus vite que ses voisins, il prend à la longue de l'avance sur eux.

Mais nous ne pouvons malheureusement pas opposer celte consolation à la lenteur de notre accroissement.

C'est ce qui résulte du diagramme ci-contre, qui figure les allures de la population pour divers pays.

Seule rirlande est placée au-dessous de nous.

Pendant ce temps l'Allemagne croît avec une extrême rapidité et justifie

gent surtout par des rappromalgré sa marche très lente,

le mot de Tacite : Germania^

Télément étranger, qui compte pour un million en chiffre absolu, et qui, en chiffres proportionnels;, est passé de 1,0G p. 100 en IS.M l\ 2,C8 p. 100 en 1881. C'est une progression annuelle de 329 pour 10 000, treize fois plus rapide que celle de la population indigène. Si les deux éléments en présence gardaient leur allure actuelle, la France compterait dans un demisiècle 10 millions d'étrangers contre 40 millions de ses enfants.

officina gentium. Sur un territoire égal au nôtre, elle compte une population de 45 millions d'habitants qui, malgré l'émigration, double presque en 50 ans.

Les États-Unis marchent plus vite encore, leur mouvement propre étant accéléré par un afflux extraordinaire d'émigration qui déverse sur ces pays neufs le trop-plein de la vieille Europe.

On comprend que notre stationnement relatif, en face de rivaux qui progressent, équivaut à un véritable recul. Cet effet est d'autant plus sensible que l'ancien équilibre européen se transforme peu à peu, et que de nouveaux peuples sont successivement admis dans le concert des grandes puissances.

SousLouisXIV, vers 1700, l'empire de Charles-Quint était démembré, et l'Espagne reléguée à un rang effacé ; la monarchie française, avec 19 millions d'habitants, figurait pourpres des2/5 (38 0/0)dans les populations des trois grandes puissances européennes (France, Angleterre, Confédération germanique).

En 1789, bien que la France se fût annexé l'Alsace et la Lorraine, et que sa population se fûtaugmentéede7 millions d'habitants depuis le commencement du siècle, sa situation relative avait baissé. En effet les autres Etats s'étaient accrus de leur côté ; la Russie entrait en scène avec ses 23 millions d'habitants, et la France ne représentait plus alors que 27 0/0 de la population des quatre grandes puissances.

En 1815, après la Révolution et les guerres de l'Empire, la Prusse est admise dans le concert européen, et la part de la France se réduit à 20 0/0.

En 1871, l'avènement de l'Italie porte à six le nombre des grandes puissances, et ramène à 14 0/0, ou à 1/7 environ, la proportion pour laquelle notre pays figure dans leur population totale.

Mais, dans ce bilan international, on n'a pas le droit de négliger les États-Unis, que rapproche de nous chaque progrès dans les moyens de communication, et que leur

prodigieux développement agricole et industriel appelle à intervenir de plus en plus, sinon dans la politique européenne, au moins dans les problèmes économiques qui s'agitent sur nos vieux continents.

En faisant entrer les États-Unis en ligne de compte, la part proportionnelle de la France tombe à 11 0/0 par rapport aux populations de 1882.

Ce n'est pas tout : quelque pénible que cet aveu soit pour notre patriotisme, il faut reconnaître que, déjà si fâcheuse, cette situation ne peut qu'empirer avec le temps, si notre population ne modifie pas son allure actuelle.

Pour s'en convaincre, il suffit de se porter par la pensée, à un demi-siècle en avant (un jour pour la vie d'un peuple !), dans l'hypothèse que , pendant cette période de cinquante ans, l'accroissement des populations en présence suivrait la même loi qu'aujourd'hui, et que la carie de l'Europe ne subirait pas de nouveaux remaniements. Dans ce cas, notre pays ne figurerait plus au total que pour 7 0/0. En deux siècles, sa population relative serait tombée du tiers au quinzième (1), comme on le voit sur le diagramme

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