DE LA FRANCE
Espérances que l'on fonde sur les facultés assiniilatrices de Ja France pour franciser les immigrants étrangers. — Les grandes nations futures seraient des conglomérats d'éléments hétérogènes. — Illusions graves qui se rattachent à cette conception- — La loi de 1889 sur la naturalisation; quoique bonne, elle ne peut avoir que des résultats bornés. — Les étrangers immigrant en France ne sont plus et surtout ne seront pas, à l'ave, nir, dans des conditions facilitant l'assimilation. — L'immigration temporaire et l'immigration permanente. — Nombre des étrangers résidant et des naturalisés d'après les recensements successifs depuis liSoi. — Les immigrants se concentrent par grandes masses et par nationalités déterminées dans les départements proches de la frontière et dans les grandes villes. — Ils constituent des corps étrangers homogènes, gardant leur langue nationale propre et sont malaisément perméables à la mentalité française. — Avec le développement futur fatal de ces corps étrangers homogènes et imperméables à la mentalité française, on doit arriver, sauf relèvement prompt de la natalité française ou cessation de son déclin, à la dénationalisation progressive, sinon de la France entière, du moins de certaines parties de la France.
La France, quoique son sol, sinon son sous-sol, soit un des meilleurs du monde et que sa richesse accumulée se trouve énorme, n'a que 72 habitants au kilomètre carré tandis qu'elle est environnée de nations qui, sauf l'Espagne, ont une densité de population beaucoup plus considérable : encore at-on vu que, avec les tendances actuelles de la popu-
iation française, cette faible densité de la France est appelée, sauf immigration, à diminuer rapidement.
Nous avons dit, au chapitre précédent, que nombre de personnes comptent sur cette immigration pour prévenir, d'une part, la dépopulation du pays et, grâce à la faculté d'absorption qui dislingue notre race et que démontrent de nombreux précédents historiques, pour fortifier, par des éléments étrangers graduellement assimilés, la nationalité française.
M. Novicow, notamment, le sociologue russe si sympathique k la France, auteur plein de verve, d'ingéniosité et d'optimisme, dans son ouvrage : L Avenir de la Race Blanche critique du Socialisme contemporain, cherche à dissiper les appréhensions que peut susciter le réveil de l'Asie et qu'excite même, chez certains, l'évolution éventuelle de la race noire. La France, notamment, suivant lui et d'autres, pourrait par la naturalisation, forme nationale de ladoption, avec cette particularité qu'elle comporte parfois la contrainte, se procurer, par milliers, les enfants que la race ne lui fournit pas, mais que son sol, peu encombré et séduisant, attire des nations voisines. On insiste sur l'expérience qui prouve que la race française possède d'exceptionnelles facultés assimilatrices. Quant à croire que la race française en serait fâcheusement modifiée, c'est, ajoute-t-on, une profonde erreur. M. Novicow démontre qu'il n'existe pas de races caractérisées dans l'Occident du Continent européen ; il ne s'y rencontre que des sortes de conglomérats historiques. La France, en particulier, contient des « dolichocéphales blonds » et des brachycéphales bruns », les premiers réputés nobles et les seconds réputés vils, des exemplaires de
rhomo eiiropœus, que Ton tient pour supérieur et de Vhomo alpiniis que Ton tient pour inférieur. Les deux variétés tantôt se sont fondues, tantôt coexistent plus ou moinsjuxtaposées et l'ensemble donne satisfaction, n'ayant rien de discordant et de désagrégeant. On en conclut qu'un système suivi et méthodique de naturalisation pourra parer, dans une certaine mesure, à l'affaiblissement de notre natalité, en supposant que celle-ci ne se relève pas, ce qui ne saurait venir que de l'action énergique et prompte de causes morales modifiant profondément en France la notion de la famille.
On pourrait étendre davantage ces observations et pousser plus loin cette doctrine. Il serait facile de soutenir que les nations actuellement en formation et en développement sont et seront de plus en plus des conglomérats de races diverses : les Etats-Unis avec leur base anglo-saxonne, mêlée d'un puissant élément germanique et qui reçoivent maintenant des alliages nombreux d'éléments Scandinaves, italiens, slaves, sans parler de 10 millions de nègres et d'hommes de couleur ; l'Amérique latine avec sa double base espagnole ou portugaise, d'une part, indienne de l'autre, avec l'afflux d'éléments italiens, français, germaniques, yankees, ces deux derniers appelés sans doute à prendre beaucoup de développement avec le temps.
En recevant des milliers, dos dizaines de mille, même des centaines de mille, et ultérieurement des millions d'immigrants des nations prolifiques voisines ou peu distantes, la France ne constituerait donc pas une exception dans l'univers ; elle se rapprocherait de l'état interne des peuples du Nouveau- Monde.
L'avenir qu'on nous présente ainsi nous apparaît comme peu séduisant. Il ne manquerait plus que de joindre à tous les apports précédents, pour s'englober dans la nation française et pour y combler les vides causés par la faiblesse de plus en plus accentuée de la natalité, des Africains, Arabes ou Noirs et des Asiatiques. Une nation composée d'éléments aussi bétérogènes risquerait d'être fort inférieure en harmonie, en coopération volontaire et dévouée, en discipline acceptée, en communauté ou rapprochement de mœurs et d'idées, aux vieilles nations européennes où les éléments divers, en les supposant hétérogènes, ont été fondus par l'action lente des siècles, comme l'Allemagne, l'Angleterre et même l'Italie.
Laissons là l'avenir des conglomérats d'iiommes de race diverse, comme ceux qui se constituent dans les deux Amériques et occupons-nous simplement de la France future en la comparant à la France du passé et du présent.
Nous avons été de ceux qui, jadis, ont provoqué h- vote de la loi de 188U sur la naturalisation, laquelle empêche que des générations d'étrangers se perpétuent indéfiniment sur notre sol, en échappant aux charges de la population française, notamment au service militaire (1). Cette loi de 1889
I) Aux termes de cette loi sont Français : !• tout individu ne il'un Français en France ou à l'étranger; i» tout individu né en France de parents dont la nationalité est inconnue: 3» tout individu né en France d'un étranger qui lui-même y est né; 4» tout indindu né en France d'un étranger et qui, à réi)oque de sa majorité, est domicilié en France, à moins que dans l'année qui suit sa majorité, telle qu'elle est réglée par la loi française, il n'ait décliné la qualité de Français et prouvé qu'il a conservé la nationalité df ses parents.
1>. I.KBOV-BKArUF.U. 24
est une bonne loi, mais elle ne peut être complètement efficace.
On ne prend pas garde que l'immigration étrangère en France n'est plus exactement de même nature qu'autrefois et qu'un grand nombre, sinon la plupart, des étrangers immigrés, se trouvent en France, dans des conditions tout k fait autres que les étrangers de jadis.
11 faut d'abord distinguer Fimmigration permanente et l'immigration temporaire. La première se compose d'hommes qui viennent dans le pays pour s'y fixer, pour y prendre racine ou qui, s'ils n'ont pas cette idée et ces dispositions au début, les prennent au bout d'un certain temps.
L'immigration permanente qui fonde des familles dans le pays peut parfois servir au recrutement de la population française. Néanmoins, même ces immigrants permanents ne sont plus aussi facilement assimilables qu'ils l'étaient jadis. Tl» appartiennent souvent aujourd'hui à des nationalités voisines fortement constituées, comme l'Italie, l'Allemagne ; ils restent groupés dans les régions frontières ou dans les grandes villes, ayant entre eux des relations étroites, gardant leur langue, ayant des journaux en cette langue, se tenant en rapport avec les consuls de leur nation. Que l'on suppose qu'à la longue il se fasse une infiltration de plusieurs centaines de mille Allemands, même un jour de plusieurs millions en Lorraine, en Champagne, en Franche-Comté, en Bourgogne, qui pourrait prétendre que cela ne constituerait pas un grand danger et que la population française assimilerait aisément ces immigrants? Ce phénomène d'infiltration se présente déjà, avec de moin-
dres dangers, en Provence, de la part des Italiens et un peu en Languedoc et en Roussillon, de la part des Espagnols.
Heureusement, les Allemands n'immigrent jusqu'ici chez nous que dans les grandes villes, notamment à Paris, mais il n'est pas certain qu'il en soit toujours ainsi ; l'Allemagne ne pourra conserver éternellement sur son territoire le million environ de nouveaux Allemands que l'excédent des naissances sur les décès y produit chaque année. Même en admettant que cet excédent des naissances sur les décès diminue graduellement, l'Allemagne devra à une date plus ou moins prochaine, mais non très distante, fournir de nouveau à l'immigi'ation transatlantique les masses qu'elle lui fournissait autrefois et qui se sont élevées à 200.000 âmes en certaines années ou même au delà (voir plus loin, p.489i. Rien ne dit que outre cette émigration transatlantique, elle ne fournisse pas un jour une émi— gration destinée à l'Europe, avec ou sans esprit de retour, allant se fixer dans les contrées limitrophesfavorahles et attrayantes, parmi lesquelles, avec sa faihle densité de population et sa richessemoyenne, peut se trouver la France.
A l'heure présente, l'immigration permanente en.- France tend à devenir moins importante que l'immigration temporaire. Notre région manufacturière et minière de l'Est se trouve envahie, non pas par des Allemands, mais par des Italiens et aussi par des Polonais; ce sont également des Polonais qui se rendent par groupes dans le Nord de la France et jusque dans rile-de-France.
Cette immigration temporaire s'effectue par bandes; ce sont des adultes, sans famille, qui vien-
nent faire une saison ou passer deux ou trois années dans le pays et puis s'en vont; il en est de même en Languedoc pour les Espagnols. Traversant, au printemps de 1912, un bourg minier de cette région, je voyais une baraque sur laquelle était écrit en grosses lettres : Camhusa espanol (cambuse espagnole). Cette immigration temporaire de plus en . plus nombreuse ne fait pas souche dans le pays : ^ elle n'est pas assimilable. La France est exposée à ; avoir des centaines de mille hommes, sinon un jour des millions d'iiommes, qui sont ainsi simplement campés sur son territoire, sans aucune idée d y jeter des racines. Cette immigration temporaire est, toutefois, politiquement et nationalement moins dangereuse que l'immigration permanente d'éléments appartenant à de fortes nationalités voisines.
Cette dernière immigration , économiquement utile, nationalement inquiétante, a chance de grandement se développer si la faiblesse de notre natalité s'accentue.
Les immigrants temporaires ne prennent rien de la mentalité française et des usages fran«;ais. Souvent même, ils ne se donnent pas la peine d'en apprendre, nous ne dirons pas la langue, mais les mots les plus usuels de cette langue. Ils sont fréquemment embrigadés, conduits par un chef, qui les dirige, répond d'eux, traite pour eux, est seul en relations directes avec les personnes qui les occupent, et d'une façon générale, avec les gens du pays.
Il en est môme ainsi parfois — et il est à craindre que cela ne devienne bientôt général — de l'immigration permanente, celle qui se fixe dans le pays
LES ÉTRANGERS RÉSIDANT EN FRANd. 373
sans esprit de retour. Elle ne se disperse pas, en effet, sur la surface entière de la France; elle reste coagulée dans certains districts, pas toujours dans les districts frontière ou du moins de la frontière de son pavs d'origine. Ainsi, il y a des milliers ou des dizaines de milliers d'Italiens dans les districts miniers de la Lorraine.
Il est intéressant de jeter un coup d'œil sur la population étrangère en France. Chose curieuse, elle ne paraît guère s'être accrue depuis un quart de siècle, et à un moment même, elle semble avoir diminué; c'est que le nombre des naturalisés a sensiblement augmenté, ce qui est la cause du peu d'accroissement du nombre des étrangers ayant gardé leur nationalité; on saisit ici l'effet de la loi de 1 889, relatée plus haut. Si l'on se reporte soixante ans en arrière, on voit, toutefois, combien se sont développés le nombre et la proportion des naturalisés et des étrangers en France.
Nous croyons devoir reproduire à ce sujet un Irès intéressant tableau publié dans les documents relatifs au recensement de 1906, le dernier sur letjuel l'on ait au moment où nous écrivons (septembre 1912) des renseignements détaillés (1) ; nous le complétons par les indications actuellement connues relatives au recensement de 1911; le recensement de 1851 est le premier où l'on ait distingué les habitants suivant la nationalité :
Ré.fullals slalisliques du recensement général de la populo^ rectué le 4 mars 1906 : t. I. 2* partie, p. 3». Imprimerie
nalp.
composition de la population en france d'après les recensements successifs
N.VTCRALISÉS