MISSION ET BIENFAITS DE L ÉMIGRATION
Il est, sans doute, probable que rémigration allemande très affaiblie depuis un quart de siècle, reprendra prochainement, le territoire allemand ne pouvant continuer d'absorber indéfiniment l'excédent des naissances sur les décès qui, malgré laffaiblissement récent de la natalité, se produit encore chaque année en Allemagne. On peut penser que, à une date rapprochée, l'émigration allemande, de 25.000 âmes en 1909, à destination des pays d'outremer se relèvera graduellement à 100.000, 150.000 et ultérieurement peut-être 200.000 âmes. Mais il demeure incertain que l'Europe puisse fournir pendant deux, trois ou quatre siècles, à destination des Amériques, des îles de TOcéanie et d'une partie de l'Afrique, le million d'hommes d'émigration nette qui serait indispensable à ces contrées pour leur mise en valeur assez rapide : à plus forte raison est-il peu probable que l'Europe puisse porter bientôt à 2 millions d'hommes annuellement l'émigration nette ayant cette destination et la fournir régulièrement pendant deux siècles.
Si, par la baisse du taux de natalité, l'Europe lu* se met pas dans ces conditions, elle manquera manifestement à sa mission et elle risquera de voir détruire, à son préjudice, l'équilibre des races humaines.
L'Asie pourrait, en effet, se substituer, en partie, à l'Europe pour remplir la mission de peuplement et de mise en valeur du globe que l'Europe se montrerait impuissante à poursuivre.
Les races asiatiques, qui représentent, à l'heure actuelle, un nombre d'hommes de moitié environ plus considérable que celui des races européennes (voir le tableau de la page 172} se sentent à l'étroit
dans leur territoire et toutes prêtes à en déborder pour se porter vers les territoires vacants à leur portée. Japonais, Chinois, Hindous, Arabes même, sont frémissants, irrités de la séquestration où les i tient l'Europe, qui s'est adjugé la propriété et le | monopole de toutes les contrées vacantes : les deux \ Amériques, l'Australie et les îles diverses du Paci- | fîque, l'Afrique également. Si la race européenne ^ ayant monopolisé ces contrées insuffisamment peuplées se montre incapable de les peupler, il se peut que les peuples asiatiques qui, tout en gardant, au fond leur mentalité traditionnelle, empruntent de plus en plus à l'Europe ses inventions, ses moyens d'action, ses méthodes soit de combat, soit de production, s'enhardissent à disputer à l'Europe une bonne partie des contrées neuves, que les Japonais et les Chinois jettent leur dévolu sur les îles du Pacifique, peut-être même sur certaines régions des deux Amériques, les Hindous et les Arabes sur l'Afrique Orientale.
Pour le maintien de l'équilibre des races et pour prévenir la subalternisation des races européennes, il est ainsi nécessaire que l'excédent des naissances sur les décès se maintienne en Europe assez élevé afin de fournir annuellement une émigration européenne qui, bien loin de fléchir prochainement audessous des chiffres récents (1 million net) se développe plutôt et s'élève jusqu'à 2 millions nets.
Encore devrait- on distinguer entre les différentes nations d'Europe : l'émigration européenne s'est beaucoup modifiée, quant aux pays de provenance, depuis un quart de siècle : l'émigration britannique s'est à peu près maintenue jusqu'ici ; l'émigration allemande s'est réduite des sept huitièmes, avec
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quelques chances de reprise ; l'émigration des Pays Scandinaves, de la Suisse et des Pays-Bas, .' sensiblement baissé : par contre, l'émigration des contrées latines, sauf la France, à savoir de l'Italie, de l'Espagne et du Portugal, sest énormément accrue : il en est de même de celle de la Grèce; l'Autriche, la Hongrie et la Russie ont sextuplé ou septuplé depuis un quart de siècle leur émigration à destination des pays d'outre-mer (i).
La France doit s'applaudir de la très forte émigration de ses sœurs latines ; quoiqu'une partie aille se perdre dans l'immense conglomérat des Etats-Unis, il en reste un courant assez important vers l'Amérique du Sud pour qu'on puisse espérer que cette dernière contrée conserve toujours le cachet latin. Mais combien est-il regrettable que la France ne participe aucunement à cette émigration !
(1) Voici un tableau de l'émigration européenne en 1882, • n 1907. 1908 et 1909 en milliers d'individus.
PATS £)E PKOVE.XA.\CK <882 1907 1908 1909
Angleterre proprement dite 163 865 177 185
Ecosse 32 6« 42 53
Irlande 8+ 64 38 44
Allemagne 204 32 SO 25
Danemark 12 8 5 7
Norvège 29 Si 8 16
Suède 42 2U 9 19
Suisse H 4 3 4
Pays-Bas 7 4 3 3
Belgique .... ? 6 3 4
France 5 8 3 ?
Italie 68 4S8 246 40«
Espagne 26 127 156 138
Portugal IS 42 40 38
Autriche 18 177 59 144
Hongrie 18 209 49 131
Russie ? 115 44 87
Grèce ? 3«i 21 14
Les chiffres, en ce qui concerne la Grèce, sont tirées des statistiques d'immigration des Etats-Unis et indiquent le nombre d'émifrrants de ce pavs qui v sont arrivés dans les années 1906-07, l'.»07-08, 1908-09. En l"90'J-10. l'immigration des Grecs aux Etats-Unis a repris à i^.888. en 1910-11, d'après la même source, à 48.000.
Si elle eût pu y consacrer durant tout le xix* siècle et tout le xx^ siècle une centaine de mille âmes par an ou même seulement une cinquantaine de mille, combien les destinées nous ne disons pas seulement politiques, mais économiques et intellectuelles de la France eussent été changées, combien élargies et améliorées?
L'émigration est une source de richesse, en général, pour le pays qui la fournit ; les émigrants retournent en partie, ordinairement enrichis, dans leur pays d'origine ; ils constituent dans la contrée où ils sont établis, avec ou sans esprit de retour, une demande croissante des produits de leur pays d'origine ; ils y font valoir celui-ci et se trouvent être les plus efficaces en même temps que les plus désintéressés des commis voyageurs ; leur propagande en faveur de la langue et des articles de leur patrie primitive est constante et fructueuse. C'est un des malheurs de la France que ce moyen d'action, depuis un demi-siècle tout au moins, lui fasse complètement défaut.
Les remises d'argent des émigrants à leurs familles restées au vieux pays, les sommes que ceux qui effectuent leur retour y rapportent ou les intérêts et revenus qu'ils tirent de la terre oh ils s'étaient passagèrement établis, sont un élément d'une importance parfois prédominante pour l'essor ou le rétablissement d'un vieux pays. C'est ainsi que, dans les années 1900 à 19i0, la situation des pays du sud de l'Europe, Italie, Grèce, Espagne et Portugal a été sensiblement améliorée par les remises de fonds que faisaient dans le vieux pays les nombreux émigrants qui en étaient partis et qui, avec ou sans esprit de retour, s'étaient fixés dans
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les contrées d'outre-mer, particulièrement dans les deux Amériques. Le relèvement financier de lltalie et de la Grèce notamment, le retour de ces contrées aux paiements en espèces et le relèvement chez elles du change, sont attribuables pour la plus grande partie à cette influence bienfaisante de 1 "♦'•migration sur les pays dont elle provient (1).
Il eût été à désirer que chacune des grandes nations historiques de la civilisation européenne eût, dans le nouveau monde, des territoires et une population filiale correspondant à son importance dans le vieux monde. Il n'en sera pas ainsi pour la France ; la cause de cette notable infériorité est moins dans les défaites subies au xviii* siècle, défaites réparables, que dans le déplorable déclin de la natalité au cours du xix* siècle. En admettant que, avec l'application des promptes mesures que nous avons conseillées, la France pût échapper à la décadence absolue, il est trop tard pour qu'elle échappe à la décadence relative.
L'émigration, dans la période de civilisation où nous nous trouvons, étant et devant rester encore pendant plusieurs siècles un phénomène essentiellement bienfaisant pour le pays où il se produit, il en ressort qu'une natalité assez forte, dépassant sensiblement la mortalité, est un événement heureux.
Le fléchissement de la natalité chez tous les peuples de l'Europe occidentale et centrale, s'il s'accentue dans le prochain avenir comme il s'est accentué dans le récent passé, fait craindre que
s peuples ne soient bientôt plus en état de rem-
1' Voir notre ouvrage : La Colonisation chez les peuples ..jdernes, «• édition, t II, p. 472 et 473.
plir efficacement une de leurs plus importantes j missions, celle de poursuivre et d'achever le peuplement des contrées neuves. Ils risqueraient alors de se trouver un jour supplantés en cette œuvre d'une suprême importance par les peuples asiatiques, si ceux-ci, en adoptant nos arts, nos inventions, nos méthodes de travail et aussi de j combat, savent conserver leur natalité. <