CALCULS FAUX SUR L ENCOMBREMENT DU GLOBE
un chiffre de 5 milliards d'habitants pour le globe (voir plus haut, page 40). M. Ravenstein fait môme allusion à la suppression éventuelle de la nourriture animale, laquelle, comme on sait, constitue un gaspillage d'espace. Le genre humain deviendrait végétarien.
Il n'est pas besoin de dire que les réflexions du genre de celles de M. Ravenstein sont purement conjecturales et qu'elles pèchent de tous les côtés. On connaît trop peu actuellement la généralité du monde, pour pouvoir répartir, même approximativement, les terres qui le composent en terres fertiles, dépaissances et déserts. Ce sont encore ces derniers qui sont le mieux connus ; mais la première répartition en terres fertiles et terres de dépaissance est. au plus haut degré, hypothétique. Peut-être M. Ravenstein a-t-il exagéré l'importance des terres fertiles ou relativement fertiles en les portant à 28 millions de milles carrés, et réduit l'importance des simples dépaissances en ne les évaluant qu'à 14 millions de milles carrés. Autant qu'on en peut juger, l'Europe paraît une contrée favorisée, ainsi que le sud et l'est de l'Asie. Ni dans l'Asie septentrionale, ni en Afrique, ni dans les deux Amériques, ni en Australie, on ne peut s'attendre à trouver une aussi forte proportion de terres fécondes ou approximativement fécondes. Quand on tient compte des énormes espaces de la Sibérie septentrionale, du centre australien, du nord du Canada, de la Patagonie, sans parler des déserts de Gobi, du Sahara, de Kalahari, d'Atacama, de tous les hauts plateaux, il semble qu'il y ait excès à compter 28 millions de milles carrés de terres fertiles ou à demi-fertiles, contre 18 millions
de milles carrés de terres de dépaissance, de steppes et de déserts.
A ce point de vue M. Ravenstein exagérait plutôt la capacité nourricière du globe : mais, d'autre part, il prend pour base d'évaluation l'état de culture en 4890, d'ordinaire très arriéré et très impartait, de la région centrale de l'Europe des Pays-Bas à la mer Noire; il oublie que sous les tropiques la terre peut nourrir une bien plus forte population, tant à cause de sa productivité propre en certaines espèces végétales, la banane, le riz, qu'à cause du peu de besoins des habitants ; il suppose une agronomie stationnaire et une proportion constante d'accroissement de population, deux propositions dont la première est manifestement absurde, et dont la seconde est également démentie par tous les faits récents et contemporains.
Répondant à M. Ravenstein, VEconomist (de Londres) faisait observer que, si toutes les terres ne peuvent pas être cultivées comme un jardin, la plupart d'entre elles peuvent approcher de cette culture intensive, que c'est une affaire seulement de bras, de soins et d'engrais, que l'accroissement de la population fournirait les bras, que l'expérience et l'instruction porteraient aux soins et que les engrais minéraux pullulent sur le globe ; que, d'autre part, la science trouvera, sans doute, comme elle commence à le faire, des modes de fécondation artificielle. Il faisait aussi allusion à la culture sous verre, qui n'est qu'à ses débuts. Les toits de nos maisons, écrivait-il, pourraient être transformés en jardins productifs d'aliments.
Parmi les travaux d'une inspiration analogue, mais ayant un répondant plus sérieux ou, du moins,
\LCLLS tAL\ MK l. L.Nt.oMHHKMfc.N » L>L <.i-Ubt. '. J
sucialement plus important, on peut citer : l'Accroissement de la jjopulat ion et ses effets dam V avenir, par le général Brialmont, ingénieur militaire belge bien connu, qui, dans un discours prononcé à la Classe des Sciences de l'Académie royale de Belgique au mois de décembre 1896, prévoyait l'encombrement du globe avant l'expiration de deux ou trois siècles ; il voyait « dans 386 ans la population du globe s'élever à 27 milliards d'êtres humains) si la terre était en état de les nourrir », et admettant « que la production des subsistances sera insuffisante bien avant que la population ait atteint ce développement », il concevait de vives alarmes et prévoyait d'affreuses misères.
Un philantrope de tendances opposées, le marquis de Nadaillac, dans une étude intitulée : La fin de l'humanité, faisait une réponse pleine d'optimisme aux terreurs du général Brialmont; il considérait la France comme étant et devant être une exception et se montrait sans inquiétude sur la destinée, dans quelque nombre de siècles que ce soit, des peuples qui auront obéi au précepte : « Croissez et multipliez ». M. de Nadaillac citait en exemple TEmpire Russe dont la population était passée de 61.380.645 âmes en 1851 à 129.211.115 âmes en 1897 : « l'accroissement annuel est de 14 p. 1.000, disait-il; s'il se maintient à ce chiffre, et il n'est aucune raison pour qu'il ne se maintienne pas, dans un siècle la population de la Russie sera de ^00 raillions d'àmes » ; mais M. de Nadaillac ne s'en inquiétait pas. Ces prévisions sont, en grande ' partie, chimériques. Tout le passé démontre l'erreur des calculs qui reposent sur le maintien indélini du taux d'accroissement de la population que
l'on constate dans les pays et aux époques très prolifiques.
Il serait oiseux de s'étendre davantage sur de pareilles statistiques conjecturales. A coup sûr, avec une bonne agronomie, sans faire état des prophéties chimiques de M. Berthelot (voy. p. 71), en s'en tenant aux découvertes plus modestes des agronomes comme MM. Dehérain, Schlœsing et autres, ainsi qu'à la généralisation de l'emploi des engrais chimiques, le monde, complètement exploité, pourrait nourrir à l'aise, sinon les 27 milliards d'êtres humains du général Brialmont, du moins 7 à 8 milliards d'habitants, soit 4 à 5 fois plus que le nombre actuel des hommes, peut-être même 10 à 12 milliards, et sans que les nations occidentales fussent obligées de renoncer à la nourriture animale.
Il demeure, néanmoins, constant que si la population du globe devait toujours augmenter, soit au taux de 0,8 p. 100 par année, suivant l'hypothèse de M. Ravenstein, soit surtout au taux quatre ou cinq fois plus élevé indiqué par Malthus, au point que cette population doublât tous les vingt ou vingt-cinq ans, il arriverait un moment oii cet accroissement dépasserait celui des subsistances. Môme en admettant comme une réalité complète et assez prochaine, c'est-à-dire devant s'effectuer d'ici quatre ou cinq siècles, les rêveries chimiques, en partie seulement réalisables suivant toutes les vraisemblances, de M. Berthelot, on arriverait toujours, fût-ce au bout de dix à quinze siècles, à l'encombrement positif du globe par la race humaine. Une quantité qui double tous les vingt-cinq ou trente ans arrive, après quelques séries de déve-
ALCUI.S FAUX SUK L ENCOMBREMENT DU GLOBE 81
iujipoment, à des sommes si prodigieuses que, au sens littéral du mot, l'espace manquerait aux hommes, non pas même pour se nourrir, mais simplement pour se tenir, dussent-ils percher les uns au-dessus des autres sur un nomhre incalculahle de Tours Eiffel.
En prenant le doublement en vingt-cinq années, Malthus calcule que, à la fin de trois siècles, la population de 1 milliard d'hommes qu'il supposait exister sur la terre vers 1800 serait passée à 4,096 millicU'ds et que, après deux mille ans. le chiffre en serait incalculable (1). Il s'agit, il est vrai, dans ses calculs, de la tendance à l'accroissement et non de l'accroissement réel, lequel serait arrêté par toutes sortes d'obstacles, parmi lesquels ceux de l'ordre physique tiendraient une place considérable.
Il importe d'examiner sur quelles observations Malthus a appuyé sa loi de doublement tous les vingt-cinq ans ou tous les vingt ans, puisque nous avons vu qu'il parle tantôt de l'une, tantôt de l'autre (2) ; mais auparavant, on a posé une autre question qu'il importe d'examiner.
(1) Essai sur le Principe de Population, édition Félix Alcan. p. 11.
(3) C'est en général la période de vingt-cinq ans que Hallhas fixe pour sa loi de doublement ; mais en certains passages (p. 8). il parle du doublement en vingt ans.
p. Î-EROY-BEAIIIFR.