MOUVEMF.NT DE LA POPULATION E?^ BELGIQUE
|iioduitc, la moyenne annuelle des naissances, tomba à 180,453 et la moyenne de l'excédent annuel des naissances ne fut plus que de 63.352 âmes, soit de 0,85 pour 100 habitants.
Ainsi, dans ce pays de Belgique, à développement si rapide, à paix ininterrompue, à faibles impôts, sans chargées militaires oppressives, la tendance à l'accroissement de la population, mesurée d'après l'excédent des naissances sur les décès, exi- - crait environ quatre-vingts ai^s pour le doublement.
Ici encore on peut objecter que l'excédent des naissances sur les décès mesure incomplètement la tendance à l'accroissement de la population, parce quil faut tenir compte de l'action soit préventive, soit répressive des vices, d'une part, et de la misère, de l'autre [préventive check et positive check, d'après Malthus). Nous n'en disconvenons j)as; mais nous ferons, en ce qui regarde ces deux obstacles, la même réponse que plus haut (p. 147). Pour ce qui est de l'action répressive ou destructive de la misère, on se rendra compte qu'elle a été en satténuant singulièrement : le taux annuel de la mortalité par 1.000 habitants, dans la période de 1881 à 1897, a oscillé entre 17,25 au minimum et -M, 79 au maximum, se tenant à 20,10 en moyenne, tandis que dans les années de 1830 à 1870 il'n'était descendu qu'une seule fois au-dessous de 20, soit à 19,88 en 1860, deux fois seulement au-dessous de 21, qu'il s'était tenu douze fois au-dessus de 25,
• t que, en moyenne, il avait été pour ces quarante
• t une années de 24,06. Cette réduction de plus de 16 p. 100 dans le taux de la mortalité, par
ipport à la période de 1830 à 1870, ne permet >uère de croire que la misère ait eu, du moins
loO LA QUESTION DE LA POPULATION
en ces derniers temps, une action répressive notable sur la tendance au développement de la population belge (1),
Cette tendance au développement, calculée comme ci-dessus, exigeant environ quatre-vingts ans pour le doublement, on voit combien on est loin de la loi de doublement en vingt-cinq ans que Malthus veut établir, et en admettant que la misère ait, en effet, en partie comprimé cette tendance, on serait, même en supposant que ce frein répressif n'eût pas existé, infiniment éloigné encore du doublement en vingt-cinq ans.
Le considérable abaissement de la mortalité en ce pays, comme en Angleterre et en Allemagne, prouve que la tendance à l'accroissement de la population n'a pas été comprimée de ce chef.
En définitive, quand on exatnine une nation civilisée entière^ c est-à-dire un groupe composite, comprenant toutes les diverses situations sociales, on n'eii trouve aucune, pas même les États-Unis d'Amé)'ique, où l'on puisse constater, je ne dis pas le doublement effectif de la population, jjar son propre mouvement, en vingt-cinq années, mais même une tendance qui, si elle n'était pas contrariée par la misère, pût amener un développement aussi rapide. La tendance à C augtnentation de la population, même chez les peuples civilisés oii elle est la plus forte, exigerait pour le doublement une période double ou triple. D'autre part, rhtmianité
(1) Nous établissons tous ces calculs d'après les tables fournies sur l'état civil de 1830 à 1897 par l'Annuaire Statistique de ta Belgique pour 1898.
Dans la période 1898-1906, le taux de la mortalité annuelle est tombé en moyenne à 17,33 p. 1.009. Annuaire statistique de la Belgique, 33« année, p. 108.
MOUVEMENT DE LA POPULATION EN BELGIQUE lot
nffre des exemples de nations entières et de nombreux t/ronpes sociaux, soit absolument stationnaires, soit même en voie de réduction de population.
La doctrine de Malthus est, par ces deux côtés, en défaut.
On répondra, il est vrai, d'une part que les peuples à population stationnaire sont l'exception, une très rare exception, d'autre part, qu'il importe peu, pour les autres, que la tendance au doublement exige une période de vingt-cinq ans ou une de cinquante ou même une de soixante-quinze ou de cent ; que, dans ce dernier cas, c'est un simple répit qui est accordé à l'humanité, et que les difficultés, pour ôtre un peu reculées, ne s'en présenteront pas moins.
Cette réponse serait loin d'être péremptoire ; car, étant donné les incertitudes de l'avenir et les énormes espaces vacants restant encore dans le monde, le répit dont il s'agit ne laisserait pas que d'être très important. Mais, une considération plus haute domine la question : c'est celle de savoir si la fécondité que l'on a constatée dans le passé chez des peuples plus ou moins primitifs, dénués d'aisance ou de richesse, de mouvement intellectuel, d'ambition et de jalousie démocratiques^ îiest pas destinée à se restreindre graduellement, si elle ne s'est pas déjà sensiblement réduite ; si les peuples Il population stationnaire ne sont pas en quelque sorte des précurseurs dans l'ensemble des nations civilisées, et si cette exception ne finira ptas par devenir la règle ; si enfin la civilisation, à la longue, n'a pas plutôt à redouter les effets de la stérilité, soit naturelle, soit volontaire, que les excès de fécondité.
Voilà plus de trente années que nous soutenons, quant à nous, que cette dernière thèse est la vraie, et que le danger, pour la civilisation, est précisément à r opposite de ce que croyait Malthus (1).
Supposons que Malthus, publiant la première édition de son livre en 1798, fût parvenu à convaincre tous les peuples de la civilisation européenne de la nécessité de comprimer l'accroissement de la population et qu'effectivement tous ces peuples se fussent mis à avoir une population strictement stationnaire, comme celle de la France depuis une dizaine d'années. Qu'en serait-il résulté ? La race européenne n'aurait pas fourni d'émigrants pour la mise en œuvre des contrées neuves, les deux Amériques, les îles du Pacifique, le Nord de TAsie, une partie de l'Afrique. Toutes ces contrées fussent restées indéveloppées; les immenses richesses qu'elles ont produites et qu'elles ont en grande partie déversées sur le vieux monde n'eussent jamais été créées ; c'eût été pour le vieux monde une déchéance et un appauvrissement. Ou bien tous ces pays neufs eussent été mis en valeur, d'une façon beaucoup plus lente, il est vrai, par les races asiatiques ; c'eût été là pour les peuples de race européenne, une cause de cruelle et irrémédiable infériorité dans l'avenir.
Tâchons de nous rendre compte, en effet, de ce qu'est le mouvement de la population chez celles des nations asiatiques où l'on peut avoir, à ce sujet, quelques renseignements précis.
(1) Voir notre Essai sur la Répartition des Richesses (1" édition, 1881) ; notre Précis d'Economie Politique (1" édition, 1887) ; notre Traité théorique et pratique d'Economie Politique (1" édition, 1896).