EXPSOÉ DE LA DOCTRINE DE MALTHUS
Circonstances où s'est produite, à la fin du xvm» siècle, la doctrine de Malthus. — Ce que Malthus entend par principe de population. — Tendance de la population à doubler suivant une progression géométrique tous les vingt ans ou tous les vingt-cinq ans ; l'accroissement dos moyens de subsistance, dans les conditions les plus favorables, ne pourrait s'effectuer que selon une progression arithmétique. — Jugements contradictoires sur le caractère et la portée de l'œuvre de Malthus.
A la lin du xvm" siècle, sous l'influence, d'une part, des écrits de Rousseau, et, d'autre part, de ceux des encyclopédistes , l'opinion générale parmi les esprits cultivés était que la perfectibilité de riiomme et celle des institutions sociales n'avaient pas de limites, que les mauvais gouvernements seuls et les superstitions étaient responsables de tous les vices et de toutes les misères.
Un écrivain anglais, aujourd'hui fort obscur, Godwin, dont le nom n'a un peu survécu que par la grande renommée d'un de ses rares antagonistes, soutenait cette doctrine courante. Au milieu des fades et uniformes publications où elle s'épanchait, parut, tout à coup, en 1798, un livre, dans un esprit tout différent, suivant une méthode bien plus vivante : V Essai sur le principe de la popii-
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.. laiton. Il rompait avec les opinions reçues, il soutenait que les causes auxijuelles on attribuait la détresse «les classes inférieures et la misère des sociétés humaines n'avaient qu'une action superficielle et étaient fort loin de suffire à expliquer ces calamités. Le mal était ailleurs; il résidait dans le principe de population. Quel était ce principe :'
Ce qlie l'auteur désig^nait par cette formule : le principe de population, c'était la tendance qu'avait, suivant lui, chaque ^oupe humain à multiplier d'une manière plus rapide que les subsistances. Dans leur multiplication les peuples ou les hommes n'étaient retenus que par divers obstacles ou freins : le vice, la misère et d'autres fléaux qui font cortège à ces deux premiers. C'est à ce « principe de population » qu'en tout pays on peut faire remonter le malheur des classes laborieuses et l'inutilité des etforts faits par les classes supérieures pour soulaerer leurs souffrances. L'auteur s'attaquait à la rharilé légale et critiquait vivement les poor laïcs Itjis des pauvres).
La netteté crue et brutale parfois des affirmalions devait donner à cet ouvrage un très grand retentissement. Certains passages, supprimés dans les éditions postérieures, étaient empreints d'une énergie et d'une éloquence presque sauvages : « Un homme qtii naît dans un monde déjà occupé, si sa famille ne peut pas le nourrir, ou si la société ne peut utiliser son travail, n'a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture, tt il est réellement de trop sur la terre. Au grand liancjuet de la nature, il n'y a pas de couvert mis pour lui. La nature lui f^om mande de s'en aller, ef
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elle ne tarde pas à mettre elle-même cet ordre à exécution (1) ».
La précision des formules frappait, d'autre part, profondément l'esprit : « 1° la population, y étaitil dit, est nécessairement limitée par les moyens de subsistance ; 2° la population croît invariablement partout où croissent les moyens de subsistance, à moins que des obstacles puissants et manifestes ne l'arrêtent ; 3° les obstacles particuliers et tous ceux qui, arrêtant le pouvoir prépondérant, forcent la population à se réduire au niveau des moyens de subsistance, peuvent tous se rapporter à ces trois chefs, la contrainte morale, le vice et le malheur (2). »
Des calculs statistiques venaient à l'appui de ces théories. Etudiant la population des Etats-Unis, qui offre, en effet, le meilleur exemple de l'évolution naturelle d'un groupe social dans les conditions les plus favorables, Fauteur du livre concluait : « Nous pouvons teriir pour certain que, lorsque la population n'est arrêtée par aucun obstacle, elle va doublant tous les vingt-cinq ans et croît de pé?'iode en période suivant une progression géométrique . Il est moins aisé de déterminer la mesure de l'accroissement des productions de la terre. Mais du moins nous sommes sûrs que cette mesure est tout à fait différente de celle qui est applicable à l'accroissement de la population. Un nombre de mille millions d'hommes doit doubler
(1) Voir l'Essai sur le principe de population, par Malthus, édition Guillaumin 1845, p. xv de l'introduction, note. D'après cette note, il demeure incertain si ce passage parut dans la j 1" édition de 1798, ou seulement dans celle de 1803; mais il fut j supprimé dans les postérieures. i
(2) Idem, ibidem, p. 20. i