‹ La Question de la PopulationChapitre 9 sur 177 · EXPOSÉ DE LA DOCTRINE DE MALTHUS · texte numérisé non relu

EXPOSÉ DE LA DOCTRINE DE MALTHUS

en vingt ans (1) par le seul principe de population, tout comme un nombre de mille hommes. Mais on n'obtiendra pas avec la même facilité la nourriture nécessaire pour alimenter l'accroissement du plus grand nombre... Nous sommes en état de prouver, en partant de l'état actuel de la terre habitée, que les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables à F industrie 'ne peuvent jamais augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique (2). »

Ces propositions si catégoriques étaient de nature à fortement impressionner les lecteurs : les deux termes progression géométrique pour l'accroissement de la population et progression arithmétique pour l'accroissement des subsistances firent fortune : ils constituèrent ce que l'on a

appelé LA LOI MALTHUSIENNE DU DOUBLEMENT. Cc

n'était pas là, d'ailleurs, des évaluations approximatives, l'auteur y joignait des calculs : « Portons îi mille millions le nombre des habitants actuels '!<- la Terre : la race humaine croîtrait comme les nombres 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256; tandis que les subsistances croîtraient comme ceux-ci : 1 , 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8 et 9. Au bout de deux siècles, la population serait aux moyens de subsistance comme 256 est à 9; au bout de trois siècles,

tl) On remarquera que, à sept ou huit lignes de distance, Malthus parle d'un doublement en vingt-cinq ans, pui»d'un doublement en vingt ans : cela pourrait passer pour une négligence, peu compatible avec des habitudes rigoureuses desprit ; mais ii ressort de divers endroits de son ouvrage que Malthus'a hésit« entre la période de vingt ans et celle de vingt-cinq pour représenter l'effet — tous obstacles écartés — du « principe de popu- ' -Mon ». r V V

il Essai sur le principe de population, édition GuiHaamin

p. 6 et 10.

comme 4.096 est à 13, et apt-ès deux mille ans la différence serait immense et comme incalculable. On voit que dans nos suppositions, nous n'avons assigné aucune limite aux produits de la terre. Nous les avons conçus comme susceptibles d'une augmentation indéfinie, comme pouvant surpasser toute grandeur qu'on pourrait assigner. Dans cette supposition môme, le principe de population, de période en période, l'emporte tellement sur le principe productif des subsistances que, pour maintenir le niveau, pour que la population existante trouve des aliments qui lui soient proportionnés, il faut qu'à chaque instant une loi supérieure fasse obstacle à ses progrès ; que la dure nécessité la soumette à son empire, que celui, en un mot, de ces deux principes coiitraires, dont l'action est si prépondérante, soit contenu dans certaines limites (1). » Suivait la description des freins généraux qui s'opposent à l'accroissement de la population, à savoir le frein préventif et le frein répressif; le premier qui agit en empêchant l'accroissement, le second qui se manifeste par la destruction soit graduelle, soit immédiate, des êtres humains en trop. De ces freins, le premiet* était prôné, par l'auteut-, quoiqu'il n'ignorât pas que les hommes en général avaient beaucoup de répugnance à s'y plier et que presque tous le rejetaient;

(1) Essai sur le principe de population, p. H. Nous nous servons ici du mot frein, qui nous paraît traduire mieux le terme anglais check que ne le fait le mot obstacle, dont on se sert souvent, notamment dans la traduction de Guillaumin; il est clair, d'ailleurs, qu'on ne peut pas concevoir d'obstacle répressif, tandis que l'on peut imaginer deux freins, dont l'un empêche d'avancer au delà d'une certaine limite et dont l'autre force à reculer à l'intérieur de celte limite si. par une circonstance (|uelconque. on l'a dépassée.

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h'S freins de la seconde catégorie étaient dépeints par lui comme les plus actifs en l'état du monde <'l comme constituant les diverses formes du malheur \misery) : les guerres, les maladies, les privations. Le frein préventif, à savoir la contrainte morale, devrait se substituer aux freins répressifs; c'était la seule solution du problème de la misère.

Cette théorie que la population a une tendance organique et virtuelle à s'accroître plus rapidement que les moyens d'existence se présentait ainsi en un enchaînement de propositions rigouïeuses.

Cet ouvrage, qui tranchait avec la banalité de toutes les publications soi-disant philosophiques et philanthropiques du temps, lit un bruit extraordinaire : il fut reçu par les applaudissements des uns et les accusations de scandale des autres.

Un livre réussit souvent et surtout propage dans le peuple une doctrine et un nom d'auteur beaucoup plus par ses exagérations et ses défauts que pur sa sagesse et sa justesse ; les attaques violentes sont aussi un des éléments principaux du succès. Cette chance échut à Malthus ; si son ouvrage s'était présenté au monde sous la forme un peu lourde et terne de la seconde édition et des suivantes, encombrées de statistiques et vides de toute éloquence, il est probable qu'il n'aurait pas franchi le cercle des gens instruits et des penseurs; c'est à l'image sur le banquet de la Sature, qui faisait saillie dans l'édition première et qu'il se hâta de supprimer des autres, c'est surtout au raccourci encore plus frappant que ses adversaires firent de cette image en la propageant de tous

côtés, qu'est dû le prodigieux succès de l'Essai sur le principe de population.

Ce succès fut immédiat et éclatant. Les partis politiques s'emparèrent de la thèse de Malthus; les conservateurs et même les libéraux, les antisocialistes ou antiréformistes se l'approprièrent. Désormais, la cause de la misère était trouvée ; les lois étaient impuissantes à rien faire contre elle ; c'était la brutale passion sexuelle à laquelle s'abandonnait le peuple qui était seule responsable des souffrances de la classe inférieure. Il n'y avait qu'à prêcher la contrainte morale, le moral restraint.

Quelques écrivains, peu sympathiques à Malthus, ont sans doute été singulièrement loin en représentant la première édition de son livre, celle qui fit une impression si saisissante, comme « une brochure de politique conservatrice ». C'est M. Nitti qui s'exprime ainsi, et il revient à chaque instant sur ce reproche (1) : il parle du « fragile édifice politique bâti par l'audacieux pasteur de Haileybury » ; il relègue cette œuvre puissante parmi les écrits qui ne sont « qu'un effort continuel pour légitimer certains intérêts et défendre certains abus. » Il est regrettable que des écrivains qui ne manquent ni de talent, ni de savoir, comme M. Nitti, attribuent ainsi un but mesquin ou vil aux penseurs dont ils ne partagent pas les idées ou les conclusions. Les écrivains socialisants se complaisent à ce travers ; ils ne veulent reconnaître aucun désintéressement, aucune sincérité, aucune vue purement philosophique et

(1) La population et le système social, par Nitti. traduit sous la direction de M. René Worms (Institut International de sociologie).

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scientilique à ceux dont ils n'adoptent pas les doctrines. L'adhésion ardente que donnèrent à la doctrine de Malthus des démocrates aussi sincères que Stuart Mill disculpe celle-ci de toute inspiration réactionnaire. On verra en outre, plus loin (p. 41) que le célèbre socialiste Owen s'est rallié aux idées de Malthus.

L'auteur de ce bruyant Essai était un jeune ecclésiastique protestant âgé de trente-deux ans, Thomas-Robert Malthus. Le brillant succès du livre détermina sa carrière scientiûque. Il se mit à voyager, à étudier davantage, sur place, dans les divers pavs, la grande question qu'il avait posée avec tant d'éclat. Il donna, en 1803, une nouvelle édition de son Essai, plus étendue et plus documentée. Son nom devint et avec raison, quelques réserves que l'on doive faire au sujet de sa doctrine, un des plus célèbres de la science ; sa renommée déborda les cercles scientifiques. Les éditions de son ouNTage se succédèrent, un peu adoucies quant à la forme. La première édition (1798) de l'ouvrage de Malthus était un écrit relativement sommaire et de tendances surtout négatives ; l'auteur s'appliquait à y établir que la cause essentielle de la misère est le développement excessif «lu genre humain ou de tout groupe national, le pullulement désordonné. La deuxième édition parue en 1803 eut un caractère différent; l'auteur ne

•n tenait plus à un exposé critique, il donnait à »d doctrine une forme positive, la faisant reposer sur le concept du moral restraint ou la contrainte morale (continence). L'ouvrage de Malthus eut, de son vivant, six éditions, qui toutes furent l'objet de revisions de la part de l'auteur. Dans la sixième

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édition, la dernière qu'il ait revue et qui parut en 1820, il définissait ainsi le concept àxxiuoral restraint, contrainte ou plutôt restriction morale « une restriction du mariage par des motifs de prudence avec une 0K)nduite strictement morale pendant la période de la restriction; a restraint from marrlage, from 'prudential motioes, ivith a conduct strictly moral during the period of restraint. » Jamais, il n'a entendu qu'au cours du mariage il dût y avoir des pratiques anti-conceptionnelles (1).

Traduit en allemand, en français, dans toutes les grandes langues, Malthus eut, et il a encore des admirateurs enthousiastes et des contradicteurs l)assionnés.

Daprès les uns, l'Essai sur le principe de la pupidation est un bienfait pour le monde, une gloire nouvelle de l'esprit humain ; il constitue, suivant le mot du traducteur allemand Hegewisch, « une révélation des lois de l'ordre moral comparable à la découverte des lois de l'ordre physique de l'univers par Newton (2) ».

Selon d'autres, la plupart écrivains superficiels, Malthus serait presque un monstre ou, du moins, un écrivain, sinon immoral, du moins amoral. Cette idée a été légèrement acceptée par des publicistes, parfois célèbres, mais peu informés. M. Jules Simon, dans le journal Le Temps, en 1890, à propos d'une affaire criminelle retentissante, commençait ainsi

(1) Maltlms s'exprime ainsi à ce sujet : « Le libertinage, les passions contraires au vœu de la nature, la violation du lit nupîial, en y joignant tous les artifices employés pour cacher les suites des liaisons criminelles ou irrégulières, sont des obstacles préventifs qui appartiennent manifestement à la classe des vices. » Essai sur le principe de populalion, édition Guillauiuin, p. lo.

(2) Voir l'Introduction, mise par Rossi, à l'édition Guillaumin de 1845.

un article : « On parle d'avortement; parlons de Malthus (1). » Il est à supposer que Jules Simon n'avait pas lu tine ligne du penseur anglais. Il eût su autrement que, avec la plus inflexible rigidité morale, Malthus condamnait les pratiques préventives usitées quelquefois dans le mariage pour restreindre la prolificité (2), tandis qu'un certain nombre de ses prétendus disciples, notamment en Angleterre et en Allemagne, pour ne pas parler de la France, les recommandent avec cynisme.

Cet enthousiasme et ces malédictions, en ce qui concerne Maltbus lui-même, sont également exagérées. Quant aux déductions tirées de la doctrine de -Malthus, sous le nom de néo-maithusianis/ne, et »[ue nous examinerons plus loin, elles sont odieuses, méprisables et, au plus haut degré, nuisibles.

(1) A propos de lalFairc davorlenient. à Toulon, où élaifiit coiuprouiiij t't où lurent condaninés une femme du inonde et l'ancisQ officier de marine maire de Toulon, Fouroux.

(-) Voir- The early l'ioptu/andist Movetnenl in Eiif/linfi Population Theory, ià.mcs A. Field, University of Ckicaqo. reprinl front Ihe American Economie Heview, april 19H.

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