La question de Neuchâtel
C'est le moment de parler. La France n'est pas encore engagée, et la déclaration du Moniteur n'est certainement pas son dernier mot. Nous avons donc pleine liberté de discuter la question et de prendre parti en faveur de la Suisse.
L'opinion, d'ailleurs, ne fait pas autre chose depuis quelques jours, et, chez nous comme en Angleterre, les prétentions prussiennes commencent a être appréciées comme elles le méritent. Merveilleuse chose que la puissance
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des idées ! Eu vaiu le fait brutal semble occuper toute la place ; quand l'idée se lève, quand elle parle, on sent qu'une voix souveraine s'est fait entendre.
Et comment l'idée la plus fondamentale de nos sociétés libres se serait-elle laissé méconnaître plus longtemps ? On a osé soutenir que les traités de 1815 avaient constitué des propriétés princières et non des États ; que les transformations intérieures étaient interdites a certains peuples ; que la restauration du roi de Prusse était a jamais garantie, en dépit de la volonté du peuple neuchâtelois ; on a osé soutenir cela chez nous, sur notre sol labouré par les révolutions, en face d'institutions qui relèvent du suffrage universel ; et le principe du monde mod€irne n'aurait pas protesté !
Non^ cela était impossible.
Là est le grand coté du conflit actuel. Il y a quelqu'un, dit-on, qui a plus d'esprit que Voltaire; il se trouvera aussi, je l'espère, qu'il y a quelqu'un qui exerce plus d'influence sur la paix et sur la guerre que les manifestes
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— vu —
du roi de Prusse. Hàtons-nous de mettre la bonne cause dans tout son jour^ en montrant ici non pas un fait aux prises avec un droit, mais un fait qui est un droit et qui exclut toute invocation par un droit contraire des garanties internationales.
Ceux qui s'étonnent en voyant Topinion se passionner ainsi, n*ont pas compris la portée de la question. Ceux qui s'étonnent du progrès que fait le parti de la Suisse depuis que l'opinion est saisie, ont oublié que les partis honnêtes se relèvent toujours par la discussion. Le silence les perd, te débat public les sauve. Gela me rappelle ce que nous disions de la tribune : Ce qui était vrai y grandissait de cent coudées; ce qui était faux s'y rapetissait a vue d'œil et ne retrouvait ses chances que dans le demi-jour des couloirs.
Le soleil de la discussion a rendu service a Ja Suisse en faisant paraître les choses ce qu'elles sont; mais la Suisse s'est aussi rendu service à elle-même par la résolution de son attitude. Si elle avait agi autrement, il n'y a
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mauvaise querelle qu'on ne lui eût faile, et cela aurait abouti à des catastrophes. Les poltrons ont toujours de fâcheuses affaires sur les bras et unissent d'ordinaire assez mal.
On a vu la Suisse énergique, et on Ta vue aussi unanime. Où Ton nous avait montré une faction, nous avons trouvé un peuple, un peuple rangé autour de son gouvernement et approuvant sa conduite, sans distinction de conservateurs et de radicaux. Il ne s'agit pas décidément d'une bande de démagogues qui tiendraient une allumette a la main, et qui prétendraient effrayer l'Europe en menaçant de la faire sauter; il s'agit d'une nation qui soutient son bon droit et qui saura maintenir son indépendance.
Le temps n'est pas aux faibles; et cependant à la vue de ce courage sans arrogance et sans bravade, on commence à deviner ce qu'il y a de grand dans la fermeté des petits. Quand , l'autre jour, tout le peuple de Zurich , nu-lête, chantait l'hymne patriotique: « Rufts du mein Vaterland; » quand, le même jour, a Berne,
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un descendant de Hallwyl, le héros de Morat, adressait cette requête au gouvernement : « Je ne veux rien de plus que d'être avec mes deux fils et une pièce de canon, » il se passait là quelque chose qui a droit au respect et qui l'obtient.
J'espérais peu en prenant la plume, j'espère beaucoup aujourd'hui. La vérité a fait en quelques jours des pas de géant. Cependant elle est loin d'être encore entièrement connue, et ce que j'ai a dire trouvera sa place. La querelle n'est pas terminée, tant s'en faut; et lors même qu'elle le serait quand ce travail paraîtra, sa publication ne serait pas inutile. On n'a encore, sur les questions de fait et sur les questions de principe, que des renseignements fragmentaires et des rapports officiels ; il manque une vue d'ensemble, un tableau général, présentés par un témoin désintéressé.
Or il ne suffit pas qu'on rende justice a la Suisse, il faut qu'on lui donne raison. Il ne suffit pas qu'une sorte de sympathie instinctive ait prononcé, il faut un arrêt définitif et éclairé
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prononcé par la raison et par la conscience publiques. Les prétentions mauvaises ne sont qu'a demi battues tant qu'elles ne sont que repoussées, et non réfutées* Le bon droit ne l'aura pas pleinement emporté tant qu'il ne sera pas devenu évident aux yeux de tous; il n'y a de victoires complètes que les victoires remportées au fond des âmes , et la Suisse mérite de remporter une de ces victoires morales. Cela importe a son honneur et a notre sécurité.
Au Rivage, près de Genève, le 97 décembre 4356.
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