CHAPITRE VI
CONaUSION.
Résumons-nous en peu de mots :
Sur la question de droit, je crois avoir établi que les traités de 1815 n'ont jamais renfermé la négation des réformes intérieures ; que ces réformes ont été d'ailleurs consacrées pour la Suisse par le conclmum de 1830, accepté par Neuchàtel prussien ; que le protocole de 1852 n'a pas pu mettre dans les traités ce qui n'y était pas ; qu'il est contredit par la reconnaissance du nouveau pacte ; qu'il est anéanti en tous cas par l'insurrection royaliste de septembre, qui constitue une violation expresse des engagements du roi de Prusse ; que cette insurrection, dirigée contre la puissance de fait existant depuis huit année», est un acte d'anarchie au premier chef; que le devoir déjuger
Googk
les insurgés ne peut être contesté h h Suisse sans lui refuser le caractère de nation indépendante.
Sur la question de fait, je crois avoir établi que la transformation de la principauté en république est bien le résultat d'une volonté nationale dont il serait inadmissible de rendre l'Europe juge ; que la majorité républicaine actuelle est incontestable ; qu'ielle a éclaté notamment dans la répression du mouvement de septembre, accomplie par le canton sans le secours de la confédération.
J'ai montré que les membres modérés de l'ancien parti royaliste reconnaissaient eux-mêmes l'impossibilité d'une restauration ; que la Prusse était ainsi désavouée par ses propres partisans ; que l'assimilation de Neucbâfel aux autres cantons de la Suisse èla\l un de ces changements inévitables que l'on aurait dû prévoir dès le commencement ; qu'autoriser une revendication royale aux termes des traités, c'était exposer tous les gouvernements de fait aux mêmes attaques.
Nous avons vu que dans la négociation avec la Prusse le Conseil fédéral avait toujours eu de son côté la raison et la modération ; qu'il n'avait cessé ^ d'offrir et qu'il offrait encore la libération des prisonniers avant jugement, en échange de la renonciation ; qu'il avait même proposé à la Prusse la consolation d'une indemnité pécuniaire; qu'il avait enfin tout accordé, excepté le droit de la Prusse, c'est4-dire la négation du droit de Neuchâtel et de la Suisse.
Googk
Nous avons constaté ensuite l'adhésion unanime qui entoure les actes du Conseil fédéral; nous nous sommes assurés que la résistance de la Suisse avait le caractère d'un mouvement national, et non d'une manœuvre de parti ; que les conservateurs ne se montraient pas moins décidés que les radicaux ; qu'ils se rangeaient aussi nombreux et aussi résolus autour du drapeau de la patrie.
Enfin, après avoir réfuté l'accusation de démagogie, nous nous sommes demandé si ses véritables chances en Europe ne résulteraient pas précisément de l'agression prussienne. Nous avons reconnu que la lutte prolongée risque d'enfanter la guerre universelle, que la lutte étouffée par des interventions combinées blessera profondément la conscience publique. L'intérêt spécial de la France > l'intérêt général de l'Europe ont fixé notre attention ; nous avons senti que la déclaration de guerre de la Prusse contenait peut-être le triomphe futur de la révolution.
' Je ne reviens pas sur les considérations que j'ai présentées en terminant ; la crise de nos alliances est un fait patent que personne ne conteste, et dont l'affaire de Neuchâtel n'est pas le symptôme le moins alarmant. — Dans cette affaire, qui n'est petite qu'en apparence, sont engagés les principes les plus importants : le droit des faibles, la souveraineté nationale, la question de savoir si les traités de 1815 ont fondé des États ou reconnu des propriétés princières; il n'est donc pas étonnant qu'elle se rattache à la grande
Googk
question des alliances et h la cause générale du libéralisme.
Je ne me lasserai jamais de recommander cette cause aux conservateurs dignes d'un tel nom, à ceux qui conservent parce qu'ils avancent, à ceux qui résistent au mal parce qu'ils comprennent et pratiquent le bien. Or, entre le bien de la politique et celui de la morale, je n'admets pas de distinction; je n'ai point deux consciences, et ma conscience unique me dit de me ranger en tout et partout du côté du droit, du progrès et de la vraie liberté.
Voilà ce qui expliquerait (à supposer que l'explication fût nécessaire) pourquoi un chrétien se mêle des affaires publiques, pourquoi de la même plume qui étudie la question de l'autorité en matière religieuse, j'essaye de traiter la question suisse ou la question d'Orient. On voudrait que les chrétiens fussent des ermites I Ils s'efforceront de prouver que, pour se préoccuper de l'avancement du règne de Dieu, ils ne deviennent pas étrangers aux grands intérêts de l'humanité. Leur prétention est d'être de bons citoyens, aussi attachés que d'autres à leur patrie terrestre, aussi sensibles à ce qui la touche, aussi prompts à combattre pour elle. I/Évangile se mêle k toutes choses pour les ennoblir, et non pour les mutiler. Ce
Googk
qui élève un mur de séparation entre la terre et le ciel , ce qui prononce le divorce des deux cités, oe n'est pas le christianisme, c'est l'ascétisme ; ce n'est pas la religion, c'est le cloître.
Mais il est bien évident qu'un chrétien doit (ou du moins devrait) porter partout un esprit chrétien. Conservateur et libéral, il devrait rêtre à sa manière.
Il y a évidemment plusieurs manières de Tétre. Je sais des conservateurs qui ne sont, à vrai dire, que.des grognons; il leur semble que, ne plus être mêlé aux affiiires, c'est n'avoir plus rien k accomplir iei*bas : comme si les principes ne valaient pas les affaires! comme si l'influence ne valait pas le pouvoir I comme si les idées ne faisaient pas les faits I D'autres tournent aux théories rétrogrades. D'autres se laissent entraîner vers l'intrigue.
Mais il en est aussi , et en très-grand nombre^ qui sont restés fidèles à une cause passée de mode, k la cause de la liberté. — D'ailleurs, on sent se former mystérieusement au sein des vieux partis, et grâce à leur décomposition peut-être, un parti nouveau qui remplira un grand rôle et auquel tout chrétien sera fier d'appartenir. N'entendez-vous pas ici et là ces voix qui s'élèvent pour le vrai et pour le juste? Dès que quelque chose de grand est enjeu , dès que la conscience humaine est émue, des protestations éclatent. Rien n'est concerté ; ce n'est pas un parti formé, mais il se forme, il prend peu à peu conscience de sa vie.
Son programme est bien simple : Foi aux principes,
Googk
h l'absolu, aux droits de la justice et de la vérité^ fmpectderindividu et rejet énergique du niveltemeut socialiste , indépendance personnelle mainteoue malgré la brutalité des faits et le despotisme des majorités, liberté des noirs et liberté des blancs, liberté religieuse, liberté commerciale, liberté des mers, liberté politique enfin, et, par-dessus tout, liberté morale, en dehors de laquelle les autres libertés ne vivront jamais.
Ce parti-lè ne mènera personne à la fortune. Ses membres sèmeront et ne récolteront pas ; mais semer est auâsi yne grande œuvre, et c'est avec bonne espérance, c'est en regardant k Celui qui quelque jour iera croître la moisson, que je Qois en répétant ce que je disais il y a peu de mois : « Reprenons notre métier de semeurs I »