L EUROPE
Si celte guerre éclate, guerre impie autant qu'absurde^ guerre sans motif et sans prétexte, si l'Europe le permet, si la diplomatie passe son temps à s'incliner devant les fétiches et à adorer son protocole déchiré par une insurrection royaliste, au lieu de tenir à la Prusse un ferme langage, si Ton trouve bon que le canon se tire sur le Rhin, alors il faudra désespérer de notre bon sens, et, par conséquent, de notre avenir. Nous nous serons mis, le sachant et le voulant, à courir les aventures. Aléa jacta est.
Je ne m'adresserai pas même à notre probité publique, je parlerai à ce qu'il y a de plus éveillé aujourd'hui, à notre intérêt. L'Europe se sent-elle si
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bien portante, qu'elle ne redoute pas pour e\ les conséquences d'une telle crise?
Laissons de côté, si l'on veut, l'importance européenne de la Suisse ; cette importance est écrite partout dans l'histoire, et on ne déploie par june carte de géographie sans l'y voir retracée en caractères éclatants. Que la Suisse soit annulée ou diminuée, et, par cela seul, les relations réciproques des grands Etats se modifieront gravement. Il leur faut à tous une Suisse entière, entière de liberté nationale et d'honneur. En vain laisseraitron sa neutralité dans les traités, elle ne serait plus qu'un mot dépourvu de sens, si elle cessait d'être respectée en fait. On la supprime aussi bien en violentant l'indépendance de la Suisse qu'en violant son territoire.
Mais j'abandonne cette lace essentielle de la question, je me place à un point de vue qui sera mieux compris, celui de notre sécurité personnelle. S'imagine-t-on, par hasard, que les passions révolutionnaires soient éteintes et que les partis révolutionnaires aient abdiqué I ou s'imagine-t-on peut-être que l'agression prussienne en Suisse ne leur donne point de chances, soit qu'elle amène une lutte opiniâtre et prolongée, soit qu'elle amène une intervention simultanée de plusieurs puissances qui anéantirait la résistance suisse et blesserait toutes les âmes loyales J
D'un bout du monde à l'autre, le parti révolutionnaire a accueilli avec une joie significative les déclarations, du roi de Prusse. Cette joie serait sans mé-
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lange, si Tattitude énei^iqne et unanime de la Suisse n'était venue la troubler un peu. T^a crainte unique du parti révolutionnaire aujourd'hui, c'est que la fermeté patriotique des Suisses n'imprime un caractère eiclusivement national à leur mouvement de défense, c'est que la vue d'un tel mouvement ne fasse réfléchir l'Europe, et que celle-ci ne donne avis à la Prusse que le temps des restaurations est passé, que les gouvernements de fait sont désormais des gouvernements de droit.
Voilà la crainte du parti révolutionnaire. Ne pouvant pas exercer d'action sur les déterminations des cabinets pour les détourner de la voie droite et simple de la raison et du bon droit, il s'efforcera de dénaturer la résistance nationale des Suisses, il tachera de lui imprimer une couleur radicale, il aspirera k l'exploiter ; mais il sera déjoué, j'en ai la confiance, par la vigilance de tous les bons citoyens, de tous ceux qui, quelle que soit leur couleur politique, mettent au premier rang le salut de leur pays. Ceux-là sont en immense majorité, et ils ne souffriront pas qu'une poignée de perturbateurs leur fasse la loi, que le drapeau de la propagande européenne vienne remplacer la croix fédérale.
Encore faut-il cependant que l'Europe y prenne garde et ne multiplie pas comme à plaisir les chances favorables du parti révolutionnaire. A force déjouer avec le feu, on finit par incendier sa maison. Le jour où le premier coup de canon retentirait à Schaffouse,
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personne ne pourrait dire où les conséquences du conflit doivent s'arrêter. La guerre engendre la guerre, et laguerreen Europe» de notre tempssurtout» c'est souvent la révolution. Quand la poudre a parlé, comme disent les Arabes, nul n'est assuré de la fkire taire ; elle a parlé aujourd'hui en rase campagne, demain peut-être elle parlera dans nos cités. Après les champs de bataille, les barricades.
Je ne dis pas que cela sera, je dis que cela peut être, et j*ajoute que chacun s'y attendra. La moindre des conséquences de ces conflagrations centrales et des émotions profondes qu'elles font naître, ce sera la baisse universelle des valeurs, l'embarras des affaires, une crise commerciale enfin, avec les ruines qu'elle traîne à sa suite.
Il y a là de quoi faire réfléchir; et l'on réfléchit en eflet. Voyez la froideur subite qu'a manifesté la Diète de Francfort, après avoir d'abord accueilli favorablement les ouvertures dé la Prusse. Voyez l'attitude gênée de l'Autriche qui, malgré ses tendances rétrogrades, commence è regretter l'ardeur excessive du roi Frédéric-Guillaume. Si elle se prend à penser ainsi, ce n'est pas seulement qu'elle cède à un vieux sentiment de rivalité ou qu'elle subisse à son insu Tinfluence libérale de son alliance récente avec l'Angleterre, c'est surtout qu'elle voit d'ici l'Italie s agiter au premier bruit de guerre qui traversera les Alpes.
La Lombardie ne semble pas être dans un état bien rassurant, à en juger par les changements d'itinéraire
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de l'empereur d'Aatriche. Or, représentez-vous ce qui s'y passera, lorsqu'il sera décidé qu'on va se battre en Suisse ou dans le grand duché de Bade, lorsque les esprits seront émus par la perspective d'une lutte nationale, lorsque la menace des interventions combinées en Suisse consternera la conscience publique, lorsque la possibilité d'une conflagration bien plus générale se présentera d'elle-même aux imaginations 1
Il ne faut pas avoir en effet beaucoup de perspicacité politique, pour prévoir l'agrandissement formidable du champ de bataille. Une guerrq sanglante vient à peine de finir, une autre guerre menace de commencer en Asie; TAngleterre et la Russie sont presque aux prises, les deux principes ennemis qu'elles personnifient si merveilleusement semblent ne demander qu'à se mesurer encore. Comment croire qu'ils hésitent à le faire, si la Prusse entame et poursuit, en pleine Europe et en plein dix-neuvième siècle, une croisade de restauration légitimiste dont la Russie est le principal fauteur?
De la guerre particulière a la guerre générale' il n'y a qu'un pas, surtout quand le droit moderne est enjeu, quand il s'agit d'introduire dans les traités de 1815 l'interdiction des transformations nationales. Alors chacun, bon gré malgré, se range autour de son drapeau ; et une fois les deux drapeaux en présence, il n'est pas facile de prévenir la mêlée.
Et quand même on la préviendrait, on n'écarte-
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rait pas les agitations intérieures. Le sol de l'Italie tremblerait. Qai pourrait Fempècher? J'ai dit un mot de la Lombardie ; que serait-ce, si je parlais de Rome et de Naples, de ces deux pays où les gouvernements ne se soutiennent qu'appuyés sur des baïonnettes étrangères ! Or, les troupes suisses de Naples ou de Rome ne sauraient rester paisiblement à garder le Palazo-Réale ou le Vatican, tandis que la Suisse ellemême serait attaquée. Il y a des scandales impossibles, et celui-ci est du nombre. Sans doute la Suisse, en abolissant les capitulations, à sacrifié le droit qui y était inscrit jadis, le droit de rappeler ses troupes en cas de péril national. Le jour où elle a renoncé, pour son honneur, à fournir des mercenaires et à jouer le rôle de soutien unique des tyrannies qui sans elle auraient été forcées de s'adoucir, ce jour-là elle à perdu l'avantage des stipulations anciennes. Mais si elle ne peut plus s'adresser aux souverains, elle peut s'adresser à ses citoyens, et sans aucun doute elle le fera. Déjà, dit-on, plusieurs officiers supérieursdes régiments Suisses à Naples ont honorablement devancé les invitations et justifié ainsi l'estime dont ils sont Tobjet. Ils ont offert leurs épées à leur patrie ; le tour des soldats viendra bientôt. Quand on mourra chez eux pour défendre leurs foyers, ils sentiront quel est leur véritable devoir. D'ailleurs la Confédération aura certainement soin de le leur rappeler et de promulguer l'interdiction formelle du service à l'étranger accompagnée d'une sanction pénale. Quoi qu'il ar-
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rive, les enrôlements suisses ont, je lespère, Gni leur temps, et ce ne sera pas le moindre avantage de la crise actuelle, d'abolir cette anomalie, triste reste qui appartient à d autres siècles et à d'autres mœurs.
Ce que deviendra Tabsolutisme napolitain lorsqu'il sera privé des régiments suisses ou lorsque les régiments suisses seront privés eux-mêmes de leurs chefs, décimés par une désertion inévitable, ébranlés par le sentiment croissant des dangers de la patrie et du devoir méconnu, c'est ce que je ne me charge pas de prédire. Je me contente d'afûrmer que cette intervention-là sera plus puissante que celle dont on nous a parlé longtemps, et à laquelle, pour mon compte, je n'ai jamais cru. Elle aura aussi le mérite d'être beaucoup plus légitime.
En tous cas, on en conviendra^ ceux qui affectent d'assimiler le radicalisme et la Suisse, ceux qui ne veulent voir dans sa noble résistance que la manifestation prétendue de l'esprit démagogique, risquent d'ouvrir à cet esprit de bien autres perspectives de succès 1 A supposer qu'il ne finisse pas par s'infiltrer au sein même du mouvement patriotique de la Suisse, k supposer (et j'y compte) que la sainte influence du drapeau suffise pour l'éloigner, il n'en demeurera pas moins certain que l'Europe sera exposée à ce
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double fléau : la guerre générale et la révolution.
Chacun le comprend, il serait puéril d'insister. J aime, mieux rappeler qu'au milieu des intérêts de conservation et de paix qui sont communs a l'Europe entière, la France a, dans Taffaire suisse, son intérêt particulier. Je ne suis pas, je Tavoue, de ces âmes cosmopolites qui n'appartiennent plus à aucune patrie, tant elles appartiennent à l'humanité; j'aime mon pays; ce qui le touche me touche, ce qui le blesse me blesse, et le côté de la question qui le regarde me frappe spécialement.
Or, ce côté-là est considérable. Il y a de vieux et précieux liens entre la Suisse et nous; notre influence y est grande en tout temps et naturellement acceptée; elle appartient au groupe des États qui, dans la plénitude de leur indépendance, se sentent portés par la conscience même de leurs intérêts h marcher en général avec nous. Des relations innombrables de langue, d'afiaii*es*, de commerce, d'usages identiques, nous unissent étroitement.
Mais ce n'est encore rien, et la tradition nationale des bons rapports avec la Suisse repose sur des considérations plus frappantes. — La Suisse couvre une de nos principales frontières ; elle la couvre bravement et amicalement : c'est mieux qu'une neutralité, c'est une alliance. Pour que notre frontière orientale soit sûre, il nous faut une Suisse vivante, entière, respectée; un cadavre ne nous défendrait pas, un simulacre de neutralité ne nous servirait de rien ;
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une nation mise au ban de l'Europe et dépouillée du droit de réforme intérieure qui appartient aux autres peuples, une nation désignée aux restaurations ou réservée aux interventions simultanées, une telle nation garderait mal les Alpes et le Jura. Je dis les Alpes, parce qu'il nous importe aussi que les passages qui mènent en Italie ne soient pas ouverts à T Autriche.
Nous avons toujours mis du prix à nous assurer l'amitié de l'Espagne, et tout le monde avouera que nous avons eu raison, alors même que plusieurs (et je suis du nombre) ne considèrent pas le maintien du sang de Bourbon suivie trône espagnol comme la garantie unique de cet intérêt. ^ Mais quelle différence entre la frontière des Pyrénées et celle du Jurai Avant de passer contre nous les Pyrénées, il faut transporter péniblement une armée ennemie en Espagne. Le Jura, au contraire, s'il n'est pas défendu, s'ouvre de lui-même devant TAllemagne accumulée derrière cette barrière; sans parler des Alpes qui, si elles ne sont pas défendues, nous exposent à être menacés encore sur nos limites italiennes.
On ne se figure pas à quel point la Suisse nous manquerait dans le cas où elle viendrait à disparaître. A la place de cette nation énergique et Hère dont les bataillons se rassemblent aujourd'hui, mettez une nation démoralisée et amoindrie ; aussitôt la position de la France change dans le monde, et son système d'alliances est bouleversé.
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Notre attitude dans l'affaire de NeuchÂtel n'estelle pas de nature à faire craindre un pareil changement? Ne semble-t-elle pas indiquer quelque disposition à nous laisser entraîner par les avances systématiques de la Russie et du parti russe? J'espère qu'il n'en est rien et que le sens apparent de la note du Moniteur ne tardera pas a se modifier sous Tinfluence des faits et de l'émotion publique. Toujours est-il que jusqu'ici une différence sensible s'est manifestée entre l'Angleterre et nous. Le rapport du Conseil fédéral la constate à plusieurs reprises. J'espère que cette différence momentanée s'effacera, que les deux gouvernements s'uniront pour tempérer l'ardeur belliqueuse de la Prusse et pour s'approprier les propositions si raisonnables de la Suisse. En attendant, je souffre è la pensée des triomphes que la politique russe se flatte d'avoir remportés chez nous.
Voici quel est le langage conûdentiel de ses partisans :
a Ne voyez-vous pas que nous gagnons du terrain, et que la paix est en train de détruire l'œuvre de la guerre? A force de flatter la France, à force de la combler de louanges exclusives, de reconnaître son ascendant, de lui conférer le premier rang dans la guerre et dans la paix, nous avons rompu une alliance funeste, ou du moins nous en avons relâché les
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liens. L'Angleterre, forcée de s'arrêter avant les succès éclatants que lui promettait la campagne suivante, l'Angleterre, qui n'avait pu rien faire pour ses intérêts propres en Orient pendant la guerre et qui se sent abandonnée depuis dans la grande querelle d'Hérat, l'Angleterre, mécontente ou jalouse, a cru découvrir des griefs réels dans l'e^técution du traité de Paris. L'interprétation russe a obtenu l'appui de la France, et maintenant les deux peuples, naguère unis contre nous, se présenteront divisés au nouveau congrès. Nous sommes parvenus à les diviser ailleurs, à les diviser partout. Laissez-nous faire; déjà l'influence anti-libérale que nous sommes ûers de représenter a remporté des victoires à Madrid et en Allemagne ; nouB avons appuyé la contre- révolution hanovrtenne, nous avons pesé sur le Danemark pour lui faire retirer des institutions trop libres ; à présent, le tour de la Suisse est venu. La Suisse est un mauvais exemple en Europe, comme la Belgique, comme le Piémont, qui auront leur tour. Quant k l'Angleterre, elle est la grande coupable, et elle n'échappera pas au châtiment. Au fond, la politique de l'empire français est russe, et non point anglaise ; telle était sa première pensée ; si des circonstances que nous déplorons et dont nous nous accusons l'ont jeté momentanément vers l'Angleterre, nous saurons bien lui montrer que c'est là un pis« aller, qu'il est temps de revenir à ses vrais instincts, à ses vrais intérêts, à la seule alliance qui serve la
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cause de Tordre et qui puisse agrandir le territoire de la France. »
Je crois que le parti russe se vante, et beaucoup, quand il parle ainsi. Il a fait déjà du mal, et il se prépare à en faire davantage ; mais son grand but, la rupture de Talliance anglo-française, n'est certes pas encore atteint.
Puisse-t-il ne Têtre jamais ! L'avenir de la civilisation tout entière y est engagé ; car Talliance anglaise, c'est le libéralisme et c'est la paix ; car Tallianee russe, ce serait la réaction absolutiste en Europe, la guerre et la conquête partout.
Je n'entends pas juger les faits qui ont suivi le traité de Paris. L'Angleterre a certainement eu des torts graves; mais pour se former une opinion éclairée, il faudrait connaître en détail ce qui. s' est passé et pouvoir remonter aux causes. Quant à moi, je déclare qu'elles me sont inconnues, et je réserve jusqu'à nouvel ordre mon avis sur les dissidences qui se sont produites, sur les plaintes de la presse de Londres, sur le séjour de la flotte anglaise dans la mer Noire, sur les actes enfin et sur les paroles qui m'ont causé le plus de regret.
Tournerons-nous le dos à ces nobles progrès que semblait nons promettre l'union étroite de la France, de l'Angleterre et du Piémont? Il y a des isthmes à percer, une liberté commerciale à réaliser, un nouveau code de la guerre maritime à compléter dans le sens de la proposition américaine. Il y a à maintenir
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rindépendance des petits peuples, à empêcher qu'en n'ose demander aux traités de 1815 le principe même de la sainte Alliance. Il y a, en un mot, à continuer pendant la paii le combat contre la Russie et contre les gouvernements qui s'inspirent de son esprit. Avoir vaincu en Orient ne serait rien, si nous nous faisions battre en Europe.
C'est sous ce rapport que l'affaire de NeucbÂtel a un intérêt suprême. La politique de la France va passer par une épreuve décisive. On saura si c'est par accident ou par cboix qu'elle s'est alliée à l'Angleterre. Quant à moi, je ne veux pas laisser aux Anglais le monopole des bonnes causes; je suis trop fier et trop patriote pour cela.
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