‹ La Question des Aveugles en 1910: Notes et DocumentsChapitre 4 sur 13 · SI · texte numérisé non relu

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Les coiiteni pleurs de la musique nous ont bien lies lois aüribué l’absurde prétention de transformer ions les areufjles en musicieus, nous imagiiiaiit béatement (|ue « tous les aveugles sont doués pour la musique... ». Jamais les partisans de la musiipie — au moins les gens sérieux, car partout il peut y avoir des fous — u’ont prétendu cela ; bien au contraire, nous savons mieux que personne (jiielles sont les qualités physiques et intellectuelles que l’aveugle doit avoir j)our réussir dans la musique. Nous n’avons nullement la superstition de croire l’aveugle doué d’un sens aussi mystérieux qu’iuué pour la musique. Qu’on ne vienne pas nous traiter de retardataires igaiorants des recherches de Ciriesbacli montrant que l’ouïe et le toucher des aveugles ne sont pas plus développés et souvent même moins sensibles chez l’aveugle que chez le clairvoyant? Oui, nous connaissons ces travaux (1). Je crois donc les aveugles ni mieux ni plus mal doués que les clairvoyants à l’égard de la musique (2).

Ues Aveugles-, on voudra bien me permettre de seulement les elflenrerici et de renvoyer à ce volume les personnes qui voudraient approfondir le sujet.

(1) Voir Valentin Ilautj, octobre, novembre et décembre 1904, avril et mai 1910.

(2) l.’éminent musicien, Charles Bordes, analysant l’ouvrage de iM. Albert üupaigne : Le Solfège par le Chant (manuel scolaire, chez llacliettcj, s’exprimait ainsi : « Après avoir rendu hommage à

On me demandera sans doute quel est le tant pour cent d’enfants aveugles capables de devenir des musiciens ? A cette question, jene puis répondre, car, jusqu’à aujourd’hui, un certain nombre d’enfants demeurent complètement incultes avant d’entrer à l’école spéciale. Et les conséquences en sont graves:

la loi de 1888, qui a imposé en France Uiéoriquement l’enseignement élémentaire de la musique obligatoire pour tout le monde, tout en déplorant que l’application de cette loi ne soit pas fade consciencieusement et avec méthode, M. Dtipaigne, s’élevant contre les adversaires de cette loi, prétend que tous les enfants naissent musiciens et, sans l’avouer, que ceux, qui ne le sont pas ou sont inaptes à le devenir sont des infirmes. En cela, je suis complètement de son avis ; si le bon Dieu nous a donné une voix, c’est pour nous en servir, comme il nous a donné une langue pour parler. Ceux qui ont la voix irrémédiablement fausse ou l’oreille, c’est par atavisme, dégénérescence ou inlirmité. Les prétendues inaptitudes, comme il le dit fort bien, sont très souvent dues à des lacunes ou à des réactions dans le premier âge dont les souvenirs sont effacés. M. Dupaigne est donc pour l’éducation orale dès l’âge de cinq ans dans les écoles et prétend arriver tout au plus à un insuccès sur cinquante élèves. Je l’admets volontiers. 11 a même pu appliquer sa méthode grâce à l’obligeance de l’administration sur dilférentes classes et différents âges et degrés de développement ; ceci je le tiens de lui-même en conversation, ce qui donna des résultats d’observation bien intéressants et instructifs.

« Sur une classe enfantine de cinquante élèves, il y aura donc un déchet; sur une classe supérieure d’enfants de 7 ans par exemple, la moyenne sera de o ; sur une classe supérieure d'enfants de 9 ans, la moyenne sera de 10 ; sur une classe supérieure d’enfants de 11 à 13 ans, la moyenne sera de 15 environ ; sur une d’enfants de 15 ans, elle descendra encore à 20 environ, Si vous appliquez l’expérience à des cours du soir pour adultes, vous arrivez alors à des moyennes elTrayantes de plus de moitié du contingent de jeunes gens absolument rebelles à la musique, ceux-là, et dans l’impossibilité de relenir un air et de le chanter à peu près juste. Je ne me souviens pas exactement de ces chiffres, retenus au hasard d’une conversation, mais je me souviens d’avoir été très frappé des résullats d'une semblable enquête ». Gharm'.s Boroks. L’Éducation orale de la Musique, Tribune de Saint-Gervais, juin 1905, pp. 190-191.

tel aveugle ayant perdu la vue à trois ans, qui, s’il avait été admis à l’école spéciale à cinq ans, commencé dès lors et cultivé jusqu’à sa vingtième année, aurait pu faire un musicien bon ou suffisant, ne réussit [)as ou réussit peu s’il n’entre à l’école (|u’à douze ans et s’il est demeuré absolument inculte jusque-là ; cas fréquents surtout autrefois avant l’active propagande faite par l’Association Valentin llaüy. l^]n conséquence, on conçoit très bien (jue le pourcentage des enfants pouvant réussir à la musi(iue sera plus élevé chez les enfants commençant leur éducation musicale à cinq ans que chez ceux la commençant à douze ans. Il y a là sept années pendant lescpielles, à coup sur, l’enfant n’ac(juiert pas des connaissances positives ; mais ses doigts s’assouplissent, son oreille musicale se forme, tout son pelit être se prépare au développement qui viendra ensuite. El, avec beaucoup d’autres lacunes, la stalisliciue de 1901 ne nous renseigne pas du tout sur le nombre, même brut, d’enfantsaveugles de ciiHj à dix ans.

Ici, on m’objectera les remarques pessimistes de M. Constançon en ce fpii touche les enfants aveugles, remarques déjà citées plus haut à propos d’une autre (juestion (I). Il est manifeste que fophtalmie

(I) Voir plus haut, p. 33.

des nouveaux-nés, la rougeole, la variole, les accidents de jeu qui, autrefois, rendaient aveugles tant d’enfants, d’ailleurs parfaitement sains de corps et d’esprit, causent et causeront, très lieureu sement, de moins en moins de cas de cécité parce qu’on sait beaucoup mieux éviter ou soigner ces affections, tandis que les tares héréditaires, les méningites et autres maladies qui atteignent tout rorganisme continuent et peut-être multiplient leurs ravages, restant, en tous cas, de redoutables pourvoyeuses de la cécité infantile. Mais si. jusqu’à nouvel ordre, le nombre des enfants aptes à la musique est incertain, ce qui est très certain poulies gens sans parti pris, c’est le grand intérêt que ces enfants ont à être, dès le plus bas âge, préparés aux carrières fournies par la musique, puisque ce sont celles dans lesquelles la cécité fait le moins sentir son terrible poids.

Les typlilopliiles se fractionnent, pour ainsi dire, en deux groupes: ceux qui considèrent presque tous les aveugles comme des mineurs, des êtres faibles, débiles moralement et physiquement, ayant toujours besoin d’être conduits dans des lisières ; ceux-là veulent les réunir en de vastes établissements comprenant écoles, ateliers, asiles. Puis ceux qui estiment qu’il faut, autant que possible, mettre

l’aveugle en état de vivre de la vie libre, la vie de tout le inonde, avec l’appui accidentel de sociétés de patronage pour les heures critiques ; ceux ci estiment (|u’il y a là, pour l’aveugle, plus de dignité, plus de légitime satisfaction. Eli bien, ce sont ceux c|ui soubaileiit appeler le plus grand nombre d’aveugles au bénélice de la vie libre, indépendante, individuelle qui sont partisans de la musique comme étant le meilleur moyen d’atteindre cet idéal de vie — le meilleur connu. — Or, je le déclare nettement, je me suis toujours rangé parmi ces typblopbiles. Il me semble qu’après tout l’aveugle est un homme comme un autre, et qu’il faut, autant que possible, lui laisser l’initiative, la responsabilité de sa vie, au lieu de l’enfermer, de l’engrener dans un vaste système où toutes choses lui seront facilitées et comme « mâchées», je le veux bien, maisoù, forcément, il devient un être quelque peu passif. Il y a des aveugles, je reconnais même que le nombre en sera toujours grand, pour qui cela est utile et indispensable ; mais il y en a — et plus que certains ty|)lîlopbiles ne le croient — qui peuvent s’en passer; et c’est pour ces aveugies-là que je parle.

Par avance, je proteste contre les gens qui, pour coin battre ma thèse, chercheraient à la pousser jusqidà l’absurde en disant que je rêve pour tous les

aveugles, ou presque tous, une indépendance chimérique, indépendance que, du reste, tant de clairvoyants n’ont pas. Non, je suis ennemi de l’utopie, et je crois m’être toujours tenu sur le terrain de l’observation et des faits.

Ceux qui estiment tous les aveugles radicalement impropres à la vie totale, vie normale que je veux pour un certain nombre, vie du père de famille courageux, laborieux, devraient aller visiter chez eux des aveugles accordeurs, professeurs, organistes, gagnant leur vie, coinplètement leur vie sans rien demander à personne. Ces aveugles, pour cette raison même, n’attirent pas l’attention des typblopbiles peu informés; aussi ne parle-t-on jamais d’eux ; pourtant, ils sont nombreux et très intéressants à connaître et à interroger.

Mais, je le répète, je ne rêve pas cette indépendance pour tous les aveugles ; je sais fort bien, sans qu’on me le rappelle, que les clairvoyants euxmêmes sont par milliers et milliers enrôlés, enrégimentés dans des ateliers, des usines, et qu’il faut organiser pour eux, qui ont leurs deux yeux cependant, des cités ouvrières, des habitations à bon marché, des économats coopératifs de consommation, des caisses de secours mutuels, etc. etc.

J’ai étudié toutes ces si bienfaisantes institutions

patronales. Il faut avoir recours à des organisations analogues pour un nombre considérable d’aveugles, c’est entendu, mais qu’on im s’imagine pas que le bonlieur j)arfait régnera dans ces agglomérations, que les dis[)utes, les rivalités, les injustes récriminations y seront inconnues; c’est croire cela qui serait une utopie. La cité idéale, où tous les aveugles vivraient en frères contents et salisfaits de leur sort, est malbeureusement une cbimère aussi bien pour les aveugles (pie pour les clairvoyants. Oui, je l)ense (pie les aveugles, comme les autres bommes et plus (pie les auti’es bommes, aui’ont toujours à jieiner pour gagner leur vie; cpi’ils seront, comme les autres hommes et plus qu’eux encore, constam ment obligés de se soumetti*e à beaucoup de gens et à beaucou|) de choses; qu’il leur faudra, partant, beaucoup d’énergie, de patience, d’esprit de suite et de conduite |)our acquérir une modeste situation à l’air libre, et je sais mieux que personne que tous les aveugles ne sont pas capables de cela. Mais comme je sais aussi fpi’il en est de iiarfaitement capables, je demande avec insistance qu’on ne refuse pas de leur en donner les moyens sous prétexte (pie tous ne pourraient en profiter.

En forme de conclusion, on désirerait sans doute ti’ouver ici un programme et un devis; un pro-

gramme — provisoire bien entendu — peut, jusqu’à un certain point être tracé ; mais un devis est bien impossible pour peu qu’on ait quelque souci de serrer de près la réalité des choses. En effet, personne ne sait quels sont, même approximativement, le nombre et la situation physique, intellectuelle et pécuniaire des aveugles dont il y a lieu de s’occuper dans telle ou telle catégorie. Par conséquent, comment établir un devis quelque peu précis?

En 1909, le ministère de l’Intérieur a institué, sur la proposition deM. Mirman, directeurde l’Assistance et de l’Hygiène publiques, un Comité permanent d’études pour l’assistance aux aveugles. Ce Comité a commencé et poursuit l’examen de plusieurs de ces questions.

Avant cette époque, ayant été prié de le faire, j’avais esquissé à grands traits une sorte de programme, avec exposé des motifs, qui comprenait même la prévention de la cécité. Depuis, certains points de ce programme ont été traités avec ampleur par tel ou tel rapporteur du Comité ; toutefois, l’ensemble de ces notes présente peut-être encore quelque intérêt ; on le trouvera dans l’Appendice ci-après.

appendices

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