SS
II suffit de voir ce qui se passe pour le département de la Seine qui a 3.848.618 habitants sur lesquels 2.709 aveugles ; or l’école maternelle de l’Institut départemental de Saint-Mandé, qui reçoit gratuitement les enfants dès l’àge de trois ans, n’a que 11 élèves au-dessous de sept ans.
Ce n’est pas, bien entendu, que je prétende qu’il n’y a rien à faire pour les enfants aveugles, avant l’âge de six ans, lorsqu’ils appartiennent à des familles pauvres ne pouvant s’en occuper convenablement. Certes, il y a quelque chose à faire, je l’ai dit et le répéterai ailleurs (1) ; mais, ce que je veux montrer seulement ici, c’est l'a priori du système prétendant créer en France des pouponnières d’aveugles, comme s’il s’agissait de recueillir des poupons voyants mais chétifs qu’on peut trouver, ceux-là, par centaines, dans chaque région.
Les écoles d’aveugles sont donc, pour le moment, assez nombreuses. Toutes ne sont pas bonnes, c’est incontestable ; qu’on cherche à les améliorer, à les perfectionner autant que possible, rien de mieux, et l’Association Valentin liaüy est prête à aider ce mouvement de tout son pouvoir.
(I) Voir Appendice I.
LES TRAVAILLEURS L’ÉTAT h:. L’INITIATIVE PRIVÉE LE TRAVAIL INDIVIDUEL
Quand aux aveugles adultes, la question est fort dilîéreule ; ils sont nombreux, 5.582 : 3.275 hommes et 2.307 femmes de vingt à cinquante ans (l), et 10.0i2 : 10.015 hommes et 9.027 femmes au-dessus de cinquante ans ; en voici le détail fourni parla
slatislif
|ue
de 1901 :
ans :
Loin
mes.
femmes.
ans :
liom
mes.
femmes.
ans :
hom
mes.
femmes.
ans : .
liom
mes,
femmes.
60 ans et
plus:
liom
mes,
fem mes.
(I) Les Conseils de révision ont réformé pour cause de cécité ; en 1W2, Hi conscrits sur 316.539 ; en 1903, 158 sur 315.616 ; en 1904, 132 sur 310.737 ; en 1905, 137 sur 310.595; en 1906, 381 sur 315.124; en 1907, 347 sur 300.091 ; en 1998,311 sur 318 449; en 1909,397 sur 315.452.
I.a brusque et si considérable élévation qu’on constate à partir de 1906 doit, sans doute, être attribuée à un classement différent des bor>,mes et des demi-aveugles adopté probablement à partir de cette année-là, le fait serait à vérifier dans les bureaux du Ministère de la Guerre.
Et il existe très peu d’ateliers ou d’hospices prêts à les admettre (1).
Ce serait sortir aujourd’hui de mon sujet que de chercher les causes de cette pénurie. Si l’on voulait recevoir dans des ateliers-asiles ou dans des hospices tous ces adultes, ce serait des milliers et des milliers de places dont il faudrait disposer, car les trois quarts, peut-être les quatre cinquièmes des aveugles sont privés de ressources personnelles.
Mais quel plan veut-on adopter? Quelle ligne de conduite veut-on suivre ? N’y a-t-il pas lieu de faire de très nombreuses distinctions? La cécité frappe au hasard, l’homme atteint à vingt-cinq ans peut être capable de toute autre chose que celui frappé à cinquante. Le comptable, le représentant de commerce, l’homme ayant une profession quasi libérale qui perd la vue et qui n’a pas de ressources personnelles ne pourra pas être traité comme l’ouvrier manuel à qui arrive le même malheur. Les facultés physiques et intellecUielles sont forcément très diverses : tel est intelligent mais maladroit de ses mains; tel autre sera très adroit mais fort borné. 11 est impossible devenir en aide de la même manière et par les mêmes procédés à tous ces
(1) Voir Appendice II.
aveugles. S’il est adroit de ses mains et vraiment courageux, le comptable, l’employé de bureau qui perd la vue à vingt-cinq ans pouria apprendre un métier manuel, peut être l’accordage des pianos ; mais si c’est à quarante ans que la catastrophe arrive, il sera trop tard pour changer absolument de profession, tandis qu’un ouvrier, bien portant d’ailleurs, ]>erdant la vue au même âge, pourra très bien faire des brosses, des chaises ou des matelas (1). La ((uotité des secours, leur etlicacité ne peut être la même pour tous, non plus. Le manœuvre qui perd la vue et (jui reçoit de l’Assistance obligatoire 20 ou 30 francs par mois reçoit une aide sensible ; au contraire, cette aide est illusoire pour le comptable ayant femme et enfants, et qui, du jour au lendemain, se trouve privé d’un traitement mensuel de 200 ou 300 francs, quebpiefois même davantage.
Il y a les com|)lètement valides, chez qui la cécité résulte d’accidents ou d’afïections purement localisées aux yeux ; puis il y a ceux chez qui la cécité résulte d’un état général précaire, parfois très maladif; ceux qui, sans être absolument impotents, ne peuvent cependant fournir qu’un effort très diminué. Il y a les célibataires se trouvant, par suite de
(i) Voir Valentin IIaïiij, \\\\\\Qi 19U6.
circonstances particulières, complèlemenl isolés ; il y a les aveugles ayant femme, enfants, parents ou amis qui peuvent au moins moralement les seconder. Il y a les aveugles des grandes villes, des localités moyennes, et enfin ceux des campagnes, fl ne semble pas que le même régime doive et puisse être appliqué pour tous. Ici, comme ailleurs et comme partout, les théories absolues sont dangereuses. N’avons-nous pas vu, il y a quelques années, des typhlopliiles préconiser en France le système saxon qui est de ne pas avoir d’asile, d’atelier en commun, mais d’installer chaque aveugle chez soi après lui avoir appris un métier? Alors, on critiquait vivement la tendance française à renfermer les infirmes, les orphelins, etc., dans des élablissements spéciaux, (( des casernes », à « isoler les aveugles des clairvoyants », à en faire des êtres à part au lieu de les laisser dans leur milieu naturel en contact avec (( le monde des vivants », disait-on, et sur ce thème
les variations étaient faciles et brillantes Mais
comme il ne suffît pas de perdre la vue pour acquérir aussitôt toutes les qualités qu’on n’avait pas étant clairvoyant, comme sans intelligence, sans initiative, sans ordre, sans tempérance ou économie, il est bien diffîcile à qui que ce soit et à l’aveugle plus encore de conduire sa petite barque, de nom-
breiix mécomptes se produisirent : c’était fatal.
A la même époque, d’autres typldophiles préconisaient, également à grand bruit et avec autant d'assurance, le système des ateliers asiles, disant que (( l’aveugle est, de par sa situation physique, toujours un mineur », qu’il est toujours sous la dépendance de quel(iu’un, ne serait ce que de son guide, et qu’il faut l’alfrancliir de cette dépendance, etc. La conclusion était de faire des ateliersasiles. L’Lcole Braille, l’Asile Saint-Victor d’Amiens ont été la résultante de celte théorie, comme l’Ecole professionnelle de la Société des Ateliers d’aveugles avait été celle de la théorie précédente.
Les années ont passé, la nouvelle administration de la Société des Ateliers d’aveugles semble préconiser maintenant la création des cités spéciales, cités d’aveugles où ils puissent trouver tout à portée de la main, où l’on se chargera de leur procurer travail par des ateliers, nourriture par des cantines, etc. D’autre part, nous assistons aujourd’hui à des essais faits par l’Ecole Braille pour favoriser l’installation, dans leurs familles, de f|nelques-uns de ses pupilles devenus des hommes.
Est-ce à dire qu’on a tort de changer d’avis ou de modifier sa ligne de conduite lorsqu’on s’aperçoit fiu’on s’est trompé? Non, certes, et ce serait faire
preuve d’inintelligente étroitesse que de s’obstiner dans ce qu’on a reconnu une erreur... Mais cela ne montre-t-il pas qu’il faut éviter d’être trop affirmatif à l’égard des théories, et qu’il ne faut pas attaquer avec violence, traiter désobligeamment ceux qui ne les admettent pas sans distinction. Sans doute, il y a du bon, du vrai dans les deux systèmes; le mauvais, le faux, c’est d’être systématique, de vouloir faire passer tous les aveugles par la même porte, parce que, non plus que les clairvoyants dont ils sont issus, ils ne sont pas coulés dans le même moule.
Quand un aveugle est absolument isolé, qu’il a peu d’habileté professionnelle ou d’initiative, peu de santé, il ne fera rien du métier qu’on lui apprend si on ne lui fournit pas la possibilité de travailler h une tache toute préparée et, ])resque toujours, il faudra lui assurer vivre et couvert à portée de son établi, c’est-à-dire atelier avec internat, maison de famille, ce qu’on voudra, enfin atelier asile sous une forme ou sous une autre. Et si cet aveugle est marié, mais dans des conditions peu favorables à l’exercice de sa profession, c’est-à dire si sa femme n’a ni la santé, ni l’intelligence, ni l’ordre, ni l’économie voulus pour l’aider, on peut se prendre à souhaiter une hospitalisation familiale comme celle des Quinze-
Vingts que certains cherchent à détruire. Mais il faudrait, en plus, fournir un travail à l’aveugle, et au lieu de lui allouer bénévolement comme aux Quinze- Vingts un secours de tant par jour et par tête, lui faire gagner ce subside ])ar son travail : assistance par le travail, au lieu iVassistance tout court.
Peut-on, doit-on compter qu’un établissement de celte nature [)ourra se suHire par lui même, c’est-àdire (|u’inlelligemment et industriellement mis en (imvre le travail des aveugles pourra couvrir les frais ? Certaines personnes l’anirment (l). Elles
(l)Des typlilo|)liilcs qui se croient bien informés citent volontiers la Suisse et, en Suisse, l'atelier de l’Asile des Aveugles de Lausanne, comme procurant aux ouvriers aveugles le moyen de gagner entièrement leur vie par les travaux manuels. Ils oublient que naguère encore le l’onseil d’.\dministration de l’atelier adressait au public cbaritable de pressants appels où on lit des phrases comme celle-ci • « Jusiiu’à maintenant, les ouvriers aveugles de nos ateliers prenaient pension dans le voisinage. L’Asile leur fournissait du travail, mais ne s'occupait ni de leur logement, ni de leur nourriture. Or, vu la cherté de la vie à Lausanne, il était impossible à un aveugle de vivre de son gain ; comment se loger, se nourrir, se vêtir, se blanchir avec 30 ou 60 Ir. par mois ? Préoccupé de cette grande misère, le CiOnseil a voulu y parer en ouvrant à nos aveugles une bonne pension, simple, mais saine et confortable et surtout très bon marché ». Ces typblo[ibiles disent aussi qu’en 1908 le compte de l’atelier se soldait en excédent de recettes de 3.50S fr. 20; or, il n’en est rien et une lecture peu attentive des comptes de cet atelier a pu seule occasionner cette méprise. En elTet, les recettes comprennent, comme de raison, non seulement le montant des ventes elîectuées au cours de l’exercice : 39.877 fr. 90, mais, en outre, une somme de 3.035 fr. de dons et une somme de 4.297 fr. 33 d’intérêts de la dotation de l’atelier. Sans cette somme de 7.332 fr. 33 provenant de la charité et non de l’exploitation commerciale de l'atelier, le compte de cet atelier se solderait par un déficit de 3.824 fr. 15,
admettent bien que l’aveugle produit moins que le clairvoyant parce qu’il travaille plus lentement à cause du temps qu’il perd dans quelques parties de l’ouvrage. Mais elles espèrent qu’en combinant plus résolument qu’on ne l’a fait encore la main-d’œuvre des aveugles et celle des clairvoyants dans des ateliers spéciaux (clairvoyants qui, en aussi grand nombre qu’il faudra, seront chargés delà « partie ingrate » de la besogne), il sera possible d’aborder des travaux rémunérateurs qu’on n’a point abordés jusqu’ici — j’expose, je n’apprécie pas — étant donné que les aveugles ne peuvent faire qu’une minime partie de ces travaux. On pense qu’en ne demandant point de rémunération pour les capitaux engagés, immeubles, outillages, sans doute fonds de roulement et, bien entendu, point de part bénéficiaire pour le pation qui n’existe pas, la part disponible pour rémunérer la main d’œuvre des aveugles sera importante et suffisante pour leur donner un salaire bien supérieur à celui qu’on leur attribue actuellement.
Certains typlilopliiles, frappés du nombre d’atelieis grands ou petits qui existent en Angleterre, attribuent, faute d’informations suffisantes, ce nombre au sens pratique des Anglais qui leur aurait fait trouver le secret de tirer du travail des
aveugles un bien meilleur parti que chez nous ; leurs ateliers, supposent-ils, étant « organisés iiulustrielleineut », exigeant peu de sacrifices charitables, il est facile d’eii avoir beaucoup. Mais si Ton étudie les choses attentivement, si l’on serre d’un peu près la question, l’on s’aperçoit que, pour la plupart, ces ateliers sont plus charitables qu’industriels et qu’ils exigent d’importantes subventions de la bienfaisance privée — en Angleterre, l’Etat n’intervient pas en ce qui touche l’Assistance des aveuules. — Cependant, ces ateliers ne sont pas créés d’hier, ils existent depuis longtemps, ils ont une clientèle nombreuse, ils font un chilïred’atïaires considérable et ils emploient un certain nombre d’ouvriers clairvoyants. Voici, par exeni])le, ce que nous lisons dans The Hlind, à propos des ateliers :
« I.e système actuel est très coûteux : coûteux par les loyers des locaux, coûteux par le grand nombre de contremaîtres clairvoyants comparativement au nombre d’ouvriers aveugles employés.
« Aussi, par suite de l’absence d’unité de méthode des six sociétés, les résultats sont manifestement inefficaces, tant dans la qualité du travail produit que dans le nombre de commandes faites par le public achetant. Si les résultats obtenus sont si nuis, cela provient encore du peu d’intérêt témoigné par le public lorsqu’on recourt à
lui soit pour des commandes, soit pour des souscriptions.
« Souvent nous nous voyons obligés d’expliquer de quelle Institution nous sommes et parfois même nous nous apercevons qu’en sollicitant des commandes, nous empiétons sur le domaine d’une autre association charitable. Ceci trouble l’esprit du public et relâche son intérêt, sentiments opposés à ceux qui sont à désirer.
« Dans l’intérêt des aveugles, j’ai longtemps réfléchi à ce sujet et j’ai conclu qu’un grand progrès serait réalisé s’il était possible de trouver une base sur laquelle les six Sociétés pourraient se fédérér ou coopérer.
(( Si une telle base était trouvée, il y aurait une unité d’intérêt, un appel général et plus persuasif au public, une réduction considérable dans le coût total d’entretien et une nécessité moins grande qu’actuellement d’employer un nombre si considérable de contremaîtres clairvoyants.
(( En outre, si les matières premières étaient achetées en gros, elles seraient obtenues à de meilleures conditions (1). »
Et ailleurs nous lisons aussi :
(( En 1905, l’Institution, ayant augmenté dans
d’assez fortes proportions le salaire des travailleurs aveugles externes, s’est trouvée en déficit de 300 liv. st. (7.500 francs), et a dû avoir recours à la presse pour faire
(1) St Clahe H(Ll JM. A. : Le Travail des aveugles adultes à Londres, « IVie Blind », 20 juillet 1908.
appel à la générosité du public. L’année suivante, le même embarras s’étant renouvelé, elle songea à limiter le nombre des ouvriers externes, et en 1907, les fonds nécessaires n’ayant pu être trouvés, le Comité dut remercier cinq ouvriers. Trois furent réintégrés la même année avec une subvention du Comité d’Administration de la taxe des pauvres et les deux autres le furent de la même façon l’année suivante. Trois autres travailleurs externes ont trouvé du travail par le moyen de la nouvelle loi sur les pauvres. Mais, en 1908, l’absence de tout don et de tout legs a de nouveau causé un déficit de 108 liv. st. (4.200 fr.), et il est encore question de réduire le nombre des pensionnaires ou des travailleurs externes (1). »
« Sur la question : si le gouvernement doit faire un don annuel comme supplément des salaires de ceux qui sont incapables de gagner leur vie, l’opinion est divisée. Parmi les personnes consultées, un grand nombre préfèrent que l’on fournisse un travail rémunérateur, et se reposent sur la charité privée pour fournir l’augmentation nécessaire. Il a été démontré que, sauf des cas exceptionnels, si l’on ne paye aux travailleurs aveugles que les prix ordinaires pour leurs produits, le plus souvent, ils en seront réduits à mourir de faim. Je crois' que nos travailleurs aveugles, qui soutiennent la lutte pour la vie où il est si difficile d’arriver premier,
(l)« Richmond national Institution pour V instruction des travail- . leurs aveugles à Dublin. Rapports de 1900 à 1908.
rriéi-itent la reconnaissance et l’aide de l’Etat. Il me semble qu’un don de, par exemple, 5 à 10 livres (125 à 250 fr.) par an, selon les cas, devrait être fait [)ar le Trésor public national à tous les aveugles incapables de gagner leur vie. La charité publique et la philanthropie ont fait beaucoup pour eux dans le passé et, nous le croyons, feront davantage à l’avenir; mais le grand problème de conserver aux aveugles des emplois rémunérateurs et de leur procurer les moyens de subsistance repose sur le Parlement. C’est une honte pour notre civilisation qu’une subvention suffisante de la Nation pour cette classe méritante se fasse si longtemps attendre. A cet égard nous sommes en retard sur presque toutes les nations européennes et sur les Etats-Unis d’Amérique qui donnent généreusement de la bourse publique.
(( En 1886, quand la Commission royale des aveugles était en session, les travailleurs aveugles des Institutions écossaises envoyèrent un mémoire réclamant l’assistance de l’Etat pour aider à l'effort de riuitiative privée volontaire, comme indispensable pour élever l’état des travailleurs aveugles au niveau d’une existence honorable et indépendante, et je crois que c’est là le desideratum presque unanime des aveugles aujourd’hui...
« Le problème ne sera pas résolu jusqu’à ce que tous les aveugles capables d’instruction et d’emplois industriels soient sortis de l’inactivité dans laquelle un grand nombre sont obligés de vivre, et il semble que le nœud
(le toute la question est « plus d’argent ». Là où l’argent est abondant et bien employé, les possibilités sont grandes.
(( Comme exemple des résultats obtenus dans les Institutions assez fortunées pour le posséder, permettezmoi d’iusister sur les Institutions d’Edimbourg et de Glascow, en Ecosse, sur lesquelles la libéralité princière du public tombe si souvent et au moyen de laquelle elles peuvent agir si généreusement envers leurs pensionnaires (I). »
.\iissi tel atelier, comme celui de Cdascow, par e\em[)le, a une escouade de cim[ quêteurs aveugles salariés qui parcourent coustammeiit la ville et ses euvirous, et recueillent d’aboudantes souscriptions: 100.000 francs en 1908 (2).
Et l’ofi con(;oit bien la nécessité de rintervention charitable si l’on considère qu’à C(Mé des aveugles bons ouvriers, énergiques, soigneux, il y a forcément les médiocres, les mauvais, les maladroits, les débiles, ceux qui sont encore trop valides, trop jeunes pour être mis dans un hospice et qui cepen ■ dant ne sont [tas de bons ouvriers ; ils ne seraient
(!) Macdonald : Le Problème de l'emploi le meilleur et le plus f/énéral drs aveugles. Itaiiport présenté à la Conférence sur les aveugles tenue à Édiinboiirg, en juin 1903.
(2) Voir aussi Valentin IhtO.y, décembre 1909 : Visite â quelques établissements d'aveugles, que M. i*éroiize a publiée à la suite d'un voyage fait par lui en Angleterre et en Ecosse, en août 1909,
certainement pas gardés dans une entreprise industrielle, tandis que dans l’atelier charitable on est bien obligé de les conserver. On tâche de les stimuler, de leur donner un travail facile, mais enfin il faut bien les faire vivre. Puis, il y a les périodes de crise, de chômage. Un industriel ordinaire licencie une partie de son personnel ; ici on ne peut le faire et l’on travaille à perte, ou même, quelquefois, on paye leur journée aux ouvriers en les priant de rester chez eux.
La multiplicité des ateliers d’aveugles en Angleterre ne saurait donc être attribuée à ce que ces ateliers se suffisent à eux-mêmes et ne coûtent rien ou presque rien à la charité privée. Il faut plutôt l’attribuer à la richesse et à la générosité des grandes cités industrielles où ces ateliers sont établis, et à ce fait que, avant le Docteur Armitage et la fondation par lui du Royal Normal Collège, en 1872, les typhlophiles anglais ne croyaient pas à la musique comme art professionel pour les aveugles. Dans toutes les écoles du Royaume-Uni, seuls, les travaux manuels étaient enseignés, elles ne formaient que des ouvriers. Or, ces établissements ne s’étant pas appliqués, comme en Saxe, à pratiquer le patronage individuel et l’installation de l’aveugle chez soi pour y exercer son métier avec l’aide, le soutien
(lu comité et de la caisse du patronage, forcément ou fut amené à conserver les anciens élèves dans rétablissement. Et il fallut bien, malgré la dépense, entretenir et agrandir des ateliers, à mesure qu’un plus grand nombre d’aveugles avaient terminé leur temps de scolarité et d’apprentissage; sans parler du contingent fourni par les aveugles frappés à ràge adulte ; ceux ci, d’ailleurs, ne sont pas admis dans tous ces ateliers dont plusieurs sont exclusivement réservés aux aveugles ayant passé par l’école.
L’exemple de l’Angleterre montre qu’il faut beaucoup d’argent pour créer et soutenir un atelier d’aveugles. Sans sortir de France, il suffit de se bien rendre compte de ce que coiite au département de la Seine, l’atelier-asile de l’Ecole Braille : Institut départemental d’aveugles de Saint-Mandé. D’après les comptes officiels produits au Conseil général de la Seine, il a été établi, en 1905 (1), que chaque ouvrier aveugle (ouvrier formé et non apprenti) coûtait, par an, 832 francs au Département (2). Là,
(Il Bulletin Municipal tin 18 décembre 1903.
(2) M. Baldoii, «jui fut directeur de l’École Braille de 1887 à 1904, dans une étude publiée par la Revue Internationale de Pédagogie comparative, mai-juillet 1902 (voir Appendice V, page 128), estime même qnecliague ouvrier coûte 1.300 francs en tout. Et maintenant, à titre de renseignement, rappelons que les hospitalisés clairvoyant.s on aveugles que l’Assistance publiciiie de Paris entretient à Bicétre, à la Salpétrière ou à Ivry, coûtent respectivement 967, 833 et 686 francs.
cependant, le travail des clairvoyants et des demi voyants est mis en œuvre ; témoin l’atelier de vannerie où il y a beaucoup de demi-voyants, et celui de couronnes de perles où les aveugles exécutent les travaux préparatoires, des monteuses clairvoyantes dressant la couronne.
Si le projet de loi de M. le sénateur Labrousse est adopté, le budget de l’État et des départements, c’est incontestable, fournira les sommes nécessaires pour créer et soutenir des ateliers. Mais alors comment conviendra-t-il de procéder ? L’État devra-t-il lui même s’en charger par voie de régie directe ?
M. l’Inspecteur général Georges Rondel s’exprime ainsi :
(( C’est surtout aux œuvres privées qu’il appartient
de rechercher l’adaptation des aveugles aux divers métiers. En cette matière, où les expériences sont loin d’être achevées, l’Assistance publique agira prudemment en se gardant d’entreprendre elle-même des créations, au moins pendant un certain temps. »
Et plus loin :
« Quant à l’assistance par le travail et au patro-
nage^ les collectivités administratives devraient hésiter encore quelque temps avant de se lancer dans cette voie ; il vaudrait mieux, pour l’instant, subventionner les
initiatives privées (1). En ce qui concerne les cliniques, les secours complémentaires et même l’apprentissage, l’État pourrait intervenir par voie de subvention et d’encouragement aux établissements (2). »
Tu autre fonctionnaire, M. Emile Martin (3), très partisan de l’intervention de l’Etat en beaucoup de choses, s’ex|)rimait ainsi :
« J’estime donc qu’on ne peut pas demander à l’Etat
de recevoir dans des asiles ou dans des ateliers tous les aveugles à partir de l'âge de treize ans. Ce n’est pas seulement parce que je pense que trop demander c’est s’exposer à ne rien avoir, c’est surtout parce qu’il est facile de prévoir de graves diiïicultés matérielles.
<i) On peut dire, je le sais (et certains n'y manqueront pas), que l’initiative privée a des lacunes, qu’elle e>t exposée à des intermittences. Je reconnais que cela peut se produire et se produit trop souvent, surtout dans les œuvres mal conçues et organisées par des |)ersonnes ayant plus de cœur que île tète. .Mais aurais-je prochainement terminé mon réquisitoire si j’entreprenais d’énumérer les l)évues commises, les gaspillages connus, sans parler de ceux
(jui ne le sont pas, dans les établissements régis par l’État? Si
souvent, d’ailleurs, l’infériorité de l’Etat sur l’initiative privée en matière de production a été démontrée qu’il est inutile d’y insister. En ce qui touche la question des ateliers d’aveugles, on peut s’enquérir de la situation actuelle des aveugles ouvriers des Ateliers de Marseille qui, depuis 1907, appartiennent au Département et sont régis par lui, l’on verra que cette situation est loin d’être brillante et que cet exemple n’est (las fait pour donner crédit aux partisans du système de la régie directe.
(2j Rapport de M . Rondel, Inspecteur général des Services administratifs, sur ta Réorganisation de L’Hospice national des Quinze- Vingts, Conseil supérieur de l’Assistance publique, session ordinaire de 1907. fascicule 107, pp. 79 et Hl.
(9) .\ncien préfet, directeur de l’Institution nationale des jeunes aveugles, de 1883 jusqu’à sa mort en J899.
— se-
rt Ainsi l’Etat pourra-t-il, une fois le principe de l’hospitalisation posé, renvoyer les incapables, les inhabiles ou ceux qui n’auront pas une bonne conduite ?
(( Si l’aveugle se marie (ainsi que cela arrive), TEtat le renverra-t-il, ou bien gardera-t-il, dans d’immenses phalanstères, la femme et les enfants en même temps que l’ouvrier aveugle ?
« Lorsque l’Etat aura fait cela, il n’aura plus qu’à provoquer l’éclosion de sociétés locales ou régionales semblables à celles qui existent déjà à Paris, à Marseille, à Toulouse et qui devront continuer son œuvre.
« Celles-ci créeront des ateliers pour les aveugles capables de travailler, et elles distriburont aux autres des secours destinés à les empêcher de mendier sur la voie publique.
rt Elles demanderont des subventions aux communes et aux départements, L’Etat même pourra leur venir en aide sous cette forme et leur accorder, à titre d’encouragement, des subventions proportionnées à leurs besoins, en tenant compte du nombre d’aveugles recueillis dans leurs ateliers ou secourus par elles.
(( Si ces sociétés sont animées du même zèle et du même esprit de charité que celui que nous avons toujours constaté chez les membres des sociétés de Paris, de Marseille et de Toulouse, on peut affirmer qu’elles rendront d’immenses services et qu’elles feront faire un grand pas à ce qu’on pourrait appeler la question sociale des aveugles.
(( C’est ainsi, je crois, qu’il faut entendre les devoirs de la société et les concilier avec ceux de l’Etat (1). ))
Combien de ces ateliers devront-ils être établis? et en quels lieux? Grave question. Dans les grandes villes riches, commerçantes, le recrutement des aveugles sera assez aisé, puis l’atelier pourra trouver sur place des commandes ; mais le logement et la nourriture sont chers. A la campagne ou dans une petite localité, vie et logement peuvent être à bon marché. Mais, pour grouper un nombre suirisant de travailleurs aveugles, il faudra transplanter beaucoup de ceux ci avec leur famille, lorsqu’ils sont mariés. Et, dans ce cas, les femmes ou maris clairvoyants d’aveugles ne trouveront point aussi facilement cpie dans une grande ville un travail approprié à ce qu’ils peuvent faire. Puis l’atelier pourra i il travailler directement pour le consommateur sans avoir d’onéreux frais de transport? Et cependant c’est dans les travaux faits directement pour le consommateur que la main d’œuvre peut être normalement le mieux rémunérée (il n’est pas question ici de majoration factice de salaire qui, bien entendu, peut s’appliquer à n’importe quel
(I) Emile Martin : Des devoirs de l'État et de ceux de la société envers les Aveugles, Valentin Haüy, mai 1887, pp. 36 et 37.
travail et alors en modifie complètement les conditions).
Une intéressante enquête entreprise par l’Asso ciation Valentin Ilaüy sur les chaisiers aveugles (1) montre que le cannage, lorsqu’il est fait directement pour le consommateur, donne un gain appréciable, mais il faut évidemment être à la portée de ce consommateur. S’il faut travailler pour des intermédiaires, pour des commerçants, fatalement le prix de main d’œuvre baisse ; de même, si l’on est obligé de soumissionner des commandes dans les adjudications. Il y a bien les grandes administrations, les grandes compagnies, les fournitures des grands services de l’Etat qui consomment par milliers tels objets que peuvent fabriquer les aveugles ; mais ces administrations, ces compagnies ont recours à des adjudications et achètent à des tarifs qui ne sont pas rémunérateurs. On dit : puisque ces conij)agnies trouvent des fournisseurs, souvent même nombreux, pour solliciter les commandes, c’est probablement que ceux-ci peuvent établir les objets au prix d’adjudication et qu’ils y ont leur bénéfice ? — Oui, mais, d’abord, ils font employer des mélanges de matières peu favorables au travail de l’aveugle ;
(1) Voir Valentin Ilaiaf novembre 1909.
puis, surtout, ils donnent des prix de façon auxquels les aveugles, produisant beaucoup moins vite (|ue les clairvoyants, ne peuvent travailler. Il n’y aui'ait qu’un moyen de preiulre ces commandes, c’est d’avoir recours à la bienfaisance pour majorer le salaire par un appoint qui serait un don véritable, une (( charité », une aumône.
Faut-il mentionner pour mémoire les travaux tout à fait simples, purement mécaniques, tels que : œillets et (icelles à mettre aux étiquettes de chemin de fer (l franc les trois mille), formules télégraphifiues ou autres papiers, devant être détachés un ])ar un, à plier et à « crocheter », embrochage de rondelles de cuir perforées pour décrottoirs, etc., etc.
.Vussitôt qu’un groupement d’aveugles se fait quel(|ue part, immédiatement on lui propose un travail de ce genre, les entrepreneurs étant à l’afïùt de main d’œuvre à bon marché, et s’imaginant toujours ((lie les aveugles peuvent se contenter de salaires inlimes, tels que ceux donnés aux prisonniers, etc., mais ces travaux, en elïet, très faciles et très abondants, sont payés à un taux qui ne procure à l’aveugle qu’un gain de quelques sous par jour.
11 y a des lois qu’on n’élude pas et la loi de l’effort semble bien en être une. Il est douteux qu’on trouve un mécanisme administratif, et pour ainsi dire
automatique, faisant affluer vers des ateliers d’aveugles du travail bien payé et à leur portée, sans que personne n’ait le labeur souvent très pénible et toujours renaissant de chercher, d’obtenir les commandes. Oui, les collectivités, comme les individus, ne peuvent vivre et progresser qu’en prenant de la peine. Il faut « la bonne volonté efficace », aucun mécanisme ne peut la remplacer ; un atelier n’aura pas de travail bien rémunéré sans s’adresser directement au public, c’est à-dire sans se donner de la peine et beaucoup de peine (1), sans faire réclame ou propagande, conime on voudra, sans beaucoup de temps, et cela parce que chaque personne ne consomme qu’une quantité limitée de marchandises (2).
Les vrais métiers, ceux de menuisiers, maçons, serruriers, peintres, mécaniciens, typographes, etc,
(1) Voir Appendice V, p. 136.
(2) Ce n’est pas parce qu'un établissement dépendra de l’État qu il sera assuré d’avoir une clientèle. Pour former, conserver, renouveler celle-ci, il faut se livrer à d'incessantes démarches qu’un fonctionnaire peut faire assurément, et nous en avons des exemples qu’on ne saurait trop louer. Mais les typblopbiles qui nous ont donné ces exemples, en agissant ainsi, n’agissaient-ils pas plutôt en simples particuliers qu’en fonctionnaires ? Je m’explique . aurionsnous le droit de les blâmer s’ils avaient fait autrement ? A-t-on le droit de blâmer un fonctionnaire qui administre et gère correctement l’établissement à lui confié, mais qui ne veut pas ou ne sait pas affronter les refus, les petites humiliations auxquelles forcément on s’expose lorsqu’on va solliciter la clientèle. Certains fonctionnaires estiment qu’il n’est pas de la dignité d’un représentant
ne sont pas à la portée de l’aveugle ; il est obligé d’adopter ce qu’on appelle les « petits métiers »; ceux qui n’exigeant pas grande force musculaire, ni grand apprentissage, sont exercés par des femmes, par des gens peu robustes et comme on dit vulgairement « ne nourrissent pas leur bomme ». Or si l’aveugle peut arriver à exécuter certains travaux aussi bien que le clairvoyant, en sorte que, non prévenu, on ne saurait distinguer l’un de l’autre, presque toujours il travaille moins vite ; d’où il résulte qu’il gagne très peu parce qu’il gagne moins que le clairvoyant qui gagne déjà peu dans ces métiers.
Des typhlopbiles pensent qu’il est possible théoriquement et pratiquement de mélanger la maind’œuvre clairvoyante avec la main-d’œuvre aveugle, de manière que celle ci ne fasse que les portions de travail où la vue n’est pas du tout nécessaire ; et cela dans des travaux dont l’ensemble exige la vue et même une habileté professionnelle assez grande pour qu’ils soient bien rémunérés ( l). Ces personnes
de l État, si modeste soit-il, d’aller luimblcment solliciter chez des particuliers, iiartois peu courtois, la faveur d’uue commande. Ils restent donc dans leurs bureaux, attendant les clients qui ne viennent pas. Il faut alors que les ateliers chôment ou qu’ils travaillent à des conditions ruineuses.
(1) Voir ; Mes Notes, page 2.3.
estiment que le salaire de la main d’œuvre clairvoyante, loin d’absorber la meilleure part, laissera, au contraire, une très bonne rémunération à la maind’œuvre aveugle. Quelque chose, en somme, comme pour le tapis brosse où, avec une douzaine d’ouvriers aveugles, il faut six clairvoyants ou bons demivoyants ; dans ce métiei-, pourtant, l’aveugle arrive encore à gagner de 3 à 4 francs par jour. Je me garderai de dire que c’est irréalisable, je n’en sais rien. Je dis seulement que c’est rinconnu. Ce sont des essais à tenter, des expériences à faire, et pour qu’ils soient bien menés, il faudrait qu’ils fussent conçus et dirigés non par des théoriciens, des hommes de cabinet, mais par des gens ayant l’expérience des entreprises industrielles et commerciales
Dans des ateliers d’aveugles régis par l’État ou le département, l’introduction en nombre d’ouvriers clairvoyants serait une question assez délicate.
Je sais le Directeur d’un établissement d'aveugles dépendant de pouvoirs publics très opposé à cette introduction parce qu’il estconvaincu que les ateliers seraient promptement envahis par les protégés clairvoyants des personnages olficiels.
Certains typhlopliiles parlent du jour, l’escomptant presque, où les aveugles seront couramment
mimis dans les ateliers ordinaires et où, mêlés aux clairvoyants, ils feront, dans l’ensemble du travail, telle partie qui n’exige pas la vue.
Ou parle de cela eu disant que le grand obstacle actuel réside dans la loi sur les accidents du travail et les Compagnies d’assurances qui refusent d’assurer les aveugles dans de telles conditions. On espère que si l’I'Uat ou une société pbilantliropique consen lait à [)i*endre à sa cbarge les risques d’accidents, les aveugles pourraient être ainsi employés. Peutêtre ; mais celte ({ueslion d’assurance est elle bien le seul, le grand obstacle? Ne faudrait il pas encore et surtout une certaine bonne volonté des patrons et des camarades (|ui [)eut se produire, qui s’est déjà produite çà et là ? on cite quebiues exemples aussi bonorables (jiie rares, mais il est à craindre que ce ne soit ni demain, ni après-demain, que cette pratifiue devienne habituelle dans les ateliers. Plusieurs fois déjà, à leurs débuts, des sociétés en faveur des aveugles se sont flatté de réaliser ce progrès : faire admetti’e les ouvriers aveugles dans lesateliers de clairvoyants. Et cela, à une époque où la loi sur les accidents du travail n’existait pas; mais on n’y a jamais réussi.
En ce ({ui touche les accordeurs de piano, on constate malbeureusement de moins en moins de
facilité à les faire entrer dans des ateliers de clairvoyants ; de plus en plus, ils sont obligés de se faire une clientèle personnelle, et ils y réussissent en dépit d’assertions peu fondées. Pourtant, dans cette profession, l’aveugle fait son travail indépendamment de ses camarades clairvoyants. Mais, comme le nombre augmente des clairvoyants qui apprennent le métier, les patrons aiment mieux avoir à faire à eux qu’à des aveugles. Ce fait n’est pas de bon augure pour ceux qui escomptent le jour où les ouvriers aveugles seront employés presque couramment dans les ateliers de clairvoyants. En attendant donc, il faudra, et sans doute pour de longues années encore, que l’aveugle travaille ou chez lui, ou en atelier spécial.
Il est hors de doute que pour les célibataires sans parents ou amis pouvant leur servir de point d’appui ; pour les aveugles de faible énergie, de santé débile, d’habileté professionnelle médiocre ; pour ceux habitant de très grandes villes ou des campagnes reculées, car des causes diverses produisent des résultats semblables : dilTiculté à se faire connaître, à trouver du travail ; pour tous ceux-là des ateliers avec asiles ou maisons de familles sont nécessaires et même, dans certains cas, indispensables, Mais ne faut-il pas les réserver pour
les catégories d’aveugles indiquées ci-dessus ?
Tous les typhlophiles ne sont pas de cet avis. M. Constançou, que j’ai déjà cité, a une appréciation passablement pessimiste à l’égard de l’énergie des aveugles et de leurs capacités ; il dit, en elïet :
(( Je suis moi-même si pénétré de cette conviction que je vais peut-être tro[) loin en croyant que le travail, un travail régulier, sérieux, utile, doit être imposé à l’aveugle. Il faut à l’aveugle le travail en atelier, sous une direction énergi(}ue qui l’oblige à secouer sa nonchalance naturelle et le tienne assujetti à une occupation qui absorbe ses forces et son intelligence. L’aveugle laissé à lui-même, celui qui n'est pas sans cesse stimulé, aiguillonné, se laisse trop facilement aller à une demiactivité, à un travail d’amateur dont il n’éprouve aucune satisfaction et qui laisse trop do place pour les rêveries énervantes et les idées noires )) (1).
A coup sur, il y a des aveugles de celte sorte; mais, bien heureusement, ils ne sont pas tous ainsi. J’espère (jLie M. Coiistançoii eu rencontrera aussi d’intelligents, d’actifs, ayant volonté et puissance de travail, doués d’initiative, d’esprit de conduite, en un mot, très capables de se gouverner par euxmêmes et pour qui une tutelle de toute la vie n’est nullement nécessaire.
(1) Dans le Monde des aveugles. Conférence faite à Genève en 1907.
Je serais surpris que la Suisse comme la France ne comptât point de ces aveugles-là. C’est parce que M. Kunz, directeur de l’Institution d’illzach, connaît de ces aveugles, et aussi parce qu’il a vu de près, en Allemagne, les inconvénients des « Ileim » (ateliers-asiles) que, dans un de ses écrits (I), il, citait la réponse assez humoristique d’un de ses collègues interrogé sur l’excellence du système :
(( Un (( Heim », c’est bon, mais pas de (( Heim », c’est meilleur; si tu j)eux l’éviter, laisse-le bien tranquille... » M. Kunz concluait qu’il faut réserver le (( Heim » à des aveugles qu’on ne peut, pour telle ou telle raison, installer individuellement chez eux.
Quand l’ouvrier est directement en rapport avec le client, avec la personne qui paie et, par conséquent, apprécie la marchandise et manifeste .ses exigences, il sent alors toute la nécessité de produire des objets aussi soignés que possible. Tandis que, travaillant pour une collectivité, pour le compte d’un atelier régi par une société philantropique ou par l’Etat, l’ouvrier sait que l’atelier est subventionné et, si on lui refuse son travail, si on lui fait des retenues pour négligence dans ce travail, il est
(V) Rnckblick, Vmhlick, Ausblick (« Coup d'œil en arriére, autour, en dehors » ).
mécontent, se plaint de sévérité, de partialité, et dit (lu’api'ès tout, le département ou l’Etat peuvent bien supporter la perte, si perte il y a.
Ou projette, en ce moment, une cité ouvrière, un (( villai'e d’aveui^les » avec, au centi'e, un atelier, se chargeant, bien entendu, de récoulement de tous ses pi'oduits; clKupie aveugle habitant avec tous les siens une petite maison entourée d’un jardin, un (( cottage » qui lui serait concédé gratuitement ou à prix extrêmement modéré ; enfin la création de magasins coopéi-alil’s, à l’exclusion, sans doute, de débits de boisson.
(Certes, le logement salubre à bon marché, l’achat des denrées au comptant et en coopération, par dessus tout l’abstinence d’alcool sont des éléments essentiels de bien être pour le travailleur en général et pour le ti’availleur aveugle, à plus forte raison, j)uis(|u'il a plus de dilficultésà gagner un salaire normal.
Hesie à savoir si ces organisations pourront être menées à bien. Xagnère encore, à l’Hospice national des nuinze-VingIs, la création d’une coopérative de consominalion a coin plètement échoué. La défiance, riioslilitése sont immédiatement manifestées, et force a ététie renoncera cet essai. Puis, étant donné que, de longtemps au moins, il ne sera pas possible
d’avoir de ces cités pour un grand nombre, n’est-il pas à propos de réserver les places disponibles aux aveugles sans famille, sans appui naturel, à ceux de santé ou d’intelligence débile, d’activité médiocre, qui ne peuvent arriver à se créer et à satisfaire une clientèle ; et encore aux aveugles des très grandes villes ou des campagnes très retirées qui n’ont pas, comme dans les localités moyennes, la possibilité de trouver du travail ?
Il ne faut pas se le dissimuler, si l’atelier d’apprentissage et l’atelier-asile ne font qu’un, la plupart des aveugles s’y incrusteront; l’apprentissage terminé, ils ne voudront pas faire l’effort toujours réel et parfois très grand qu’il faut donner pour se créer une clientèle. Iis seront d’ailleurs poussés à cela par l’égoïsme de leur entourage qui trouvera beaucoup plus simple que l’aveugle soit (( placé », plutôt que d’avoir à lui donner un coup d’épaule pour l’aider à gagner sa vie, chez lui, en travaillant.
Pour que cet effort soit fait, tant par l’aveugle que par ses parents, ses amis, il faut y être obligé. Sauf exception, ne serait-il pas prudent de toujours exiger des aveugles un stage chez eux? En effet, ils se prêteront mieux au régime, au règlement de l’atelier s’ils ont fait un essai de vie libre, s’ils ont eu les
(liiricuUés (le se procurer une clienlèle, de satisfaire celte clientèle, etc., que si jamais ils n’ont reçu de la vie cette (( leçon de choses ». Mais comment, d’autre part, espérer qu’un aveugle se donnera la peine qu’il faut qu’il se donne pour parvenir à se faire une clientèle si, d’avance, il a sa place marquée à l’atelier dans le cas où il ne réussirait pas?...
Ne serait il pas fâcheux de placer immédiatement dans un atelier plus ou moins asile, c’est-à dire dans des conditions de vie forcément factice, des aveugles de dix-huit à trente ans, robustes, intelligents, laborieux, ayant ou pouvant avoir un point d’appui naturel dans leurs familles ou chez leurs amis? Ces aveugles, moyennant patronage actif, intelligent, tel que celui organisé par l’Association Valentin llaüy, ces aveugles peuvent très bien parvenir à se faire leur petite place dans la vie libre et normale.
Pendant plus de vingt ans, l’ancienne administration de la Société des Ateliers d’aveugles, aidée, complétée par l’Association Valentin Haüy, a cru l)ien faire en agissant ainsi et peut présenter grand nombre d’aveugles installés et rendus à la vie normale (1). Evidemment, il y a eu du déchet.
(1^ Ces lignes étaient écrites quand le fait suivant est venu nous Itrouver de nouveau que petit est le nombre des aveugles (juj,
Presque tous les aveugles qui se présentaient étant acceptés, il s’en est trouvé une certaine quantité relevant plutôt de l’asile que de la vie indépendante.
D’autre part, le programme ou système consistant à laisser l’aveugle aussi indépendant que possible chez lui, dans sa famille, dans son milieu naturel,
ayatil sérieusement appris la brosserie et sérieux travailleurs aspirent à quitter leur milieu naturel pour être transplantés avec femme et enfants s’ils sont mariés, seuls s’ils sont célibataii es, dans une sorte de cite ouvrière. Un industriel des Vosges ayant demandé à l'Association Valentin Haüy une équipe de brossiers aveugles mariés ou célibataires qu’il logerait gratuitement et à qui Ü s’engage à fournir un travail réguliej-, facile et payé au tarif normal, quelques personnes crurent d’abord, étant donné le tapage fait récemment à propos de l’ancienne organisation de la. Société des Ateliers d’aveugles et de la prétendue misère de la plupart de ses apprentis rentrés dans leurs foyers, que les amateurs seraient nombreux et qu’on n’aurait que l’embarras du choix Point du tout. Nous avons transmis l’olfre à de nombreux brossiers, les uns mariés, les autres célibataires. Or, jusqu'ici, tous l’ont déclinée, à l’exception d’un seul qui se trouvait précisément dans un moment de crise causé par la mort d’un parent avec qui il vivait. L’Association Valentin Ilaüy s’est empressee de l'installer auprès de l’u.sine eu question et poursuit ses recherches. Mais, voici, par exemple, ce qu’on lui écrivait : « Tous les apprentis sortis de nos ateliers sont établis chez eux ou aux environs, ils parviennent à subvenir à leurs besoins ; ils tiennent à y rester, ayant des amis, leur famille et leurs habiludes ». Sans doute, si l’on s'adressait à certains aveugles, pseudo travailleurs, qui ne se fixent à rien ni nulle iiart, essayant de tout, se jjlaignant de tout et de tout le monde, et constituant le groupe des mécontents, toujours prêts à manifester contre tout ce (jui est établi et ne trouvant bien (pie ce (|ui est en projet, sans doute, on trouverait (|ncl(|aes amateurs (|ui, aux frais de l’Association Valentin liaiiy, coiiseni iraient à essayer d'une installation dans un pays nouveau pour eux, (juittes, dans (luebjues mois et peut-être (|uelques semaines, à crier bien fort qu'on a voulu les exploiter. Mais l'Association Valentin Ilaüy est trop sérieuse ]iour vouloir entreprendre (iueh|ue chose avec ces prétendus travailleurs. Sûrement, elle peut être • trompée, elle l’est parfois, mais, du moins, s’efforce-t-elle de se tromper le moins possible.
plutôt que de le réunir artiricielleinent à d’autres aveui^les plus ou moins enrégiineutés, ce programme, dis-je, est bien plus conformeà l’idéal de l’assistance moderne. Kn elïet, il sulTit de parcourir les écrits lies pbilaulbropes les i)lus réputés de nos jours poui* trouver à toutes les pages des apologies de rassislauce familiale, du placement familial (1).
(I) « Il ne s'agit pas de supprimer l'lios|)ice, (jui aura toujours sa rai>ou d’être dans nue foule de cas. Mais il s'agit de recliercher s’il est possible, comme j'eu ai persouuellemeut la conviction profonde, d'assurer un régime meilleur, en pleine liberté, en plein air, si je jmis parler ainsi, pour tous les vieillards à qui répugne le régime de casernement de nos hospices.
« Je crois (|ue le nombre de ceux-là est très grand. Il serait plus considérable encore si tous les intéressés se rendaient bien compte des conditions nouvelles (|ui leur sont olfertes.
« Encore une fois, il ne s’agit pas de fermer ou de démolir les hospices actuels. Nous nous sommes demandé seulement s’il est besoin d’en construire on d’en ouvrir de nouveaux pour l’armée toujours grandissante de ceux qui frappent vainement à la porte de l’Assistance publiiiue.
<£ Nous avons pensé qu’il fallait leur chercher un iisile sans engager nos nuances dans îles constructions coûteuses, dans des créations d’emplois administratifs nouveaux, et nous avons cru qu’il était possible de trouver une solution satisfaisante en essayant un procédé d’assistance qui a déjà fait ses preuves. Je veux parler de la grande leuvre accomplie dans ces dernières années par le Conseil général pour les aliénés en colonie. »
« L’assistance en famille d’une façon générale est plus morale, plus libérale et )dus démocrati(|ue que l’iiospilalisation qui disloque la famille et en alTaiblit les liens par conséquent.
« Les gens riches, âgés ou malades, se font soigner en famille de préférence, pourquoi ne pas es|)érer (jue ce privilège des classes supérieures d’éviter l’hospice ne puisse être demain un avantage étendu aux travailleurs et à l’indigent toutes les fois que cela sera possible ?
« Pour l’hospice de la vieillesse encore plus que pour l’hôpital
Pour les enfants assistés, pour les vieillards, pour les fous mêmes, on cherche à rompre avec les coutumes des asiles. Les Quinze-Vingts sont attaqués violemment ; on voudrait les dissoudre pour envoyer les aveugles vivre chacun chez eux ; et c’est à cette même heure qu’on chercherait à enrégimenter des aveugles qui peuvent vivre librement là où ils sont ?
Ce serait une singulière anomalie de profiter de ce moment pour renoncer à l’œuvre entreprise, il y a bientôt trente ans, par la Société des Ateliers d’aveugles et qu’elle définissait ainsi dans ses premières publications.
« Avant tout, notre atelier n’est pas un asile
ou un hospice : c’est une école professionnelle, un lieu d’apprentissage et, par conséquent, de passage. L’aveugle y vient le matin et retourne le soir, comme un autre ouvrier, au sein de sa famille. Quand il saura son métier à fond, c’est chez lui qu’il travaillera, cédant sa place à l’atelier, c’est à-
des malades, c'est un souhait réalisable, car le vieillard simple n’est pas un élément de contagion — l’hospice centralisé devrait être réservé aux vieillards impotents ou malades et être en quelque sorte l’hôpital de la vieillesse invalide.
« L’assistance à domicile (liétérofamiliale ou homofamiliale) devrait être la règle et l’hospitalisation l’exception ». — Bulletin de la Société Internationale pour l'étude des questions d'assistance, séances du 25 octobre et du 22 novembre 1908.
dire à l’école, à d’autres qui ont besoin du même apprentissage que lui. De la sorte, il y aura comme un constant roulement dans l’application du bienfait » (I).
Ku matière sociale, n’est-il pas sage de se conformer le plus possible auv indicalions qui fournissent des groupements naturels, et de n’avoir recours aux combinaisons artificielles, si ingénieuses soientelles, que lors(iu’il est absolument impossible d’agir autrement? On peut dire, a la vérité, que, pour remédier à une situation anormale telle que la cécité, il faut des créations spéciales telles que : ateliers philanthropiques avec une majoration de salaires, travail procuré dans des conditions particulières, logements gratuits ou a taux réduits, etc., etc.
Dans une certaine mesure, cela peut être vrai ; mais il ne faut pas dépasser cette mesure. Chaque fois qu’un aveugle peut, grâce à un apprentissage approprié et à un patronage efficace, parvenir à reprendre, dans la vie commune, une place modeste mais normale, n’y a-t il pas avantage et grand avantage à la lui procurer ? Certes, ceux pour qui la vie anormale d’asile sera nécessaire, asile
(l) Rapport sur le premier exercice de la Société des Ateliers d' Aveugles (janvier 1882-jnin 1883, page 31).
atténué, c’est possible, mais asile tout de même, seront toujours assez nombreux. Or, je le demande, n’y a t il pas plus de liberté, plus de dignité pour l’aveugle à vivre comme tout le monde, chez lui, dans sa famille, au lieu d’être enrégimenté dans une collectivité ?
Cette collectivité sera très bienfaisante, philanthropique, très paternelle, c’est entendu ; mais enfin, en échange des avantages qu’elle offrira, elle imposera forcément certaines conditions, il ne peut en être autrement. Or .ne sait-on pas combien toute contrainte, même très raisonnable, pèse, dès qu’elle est imposée, à certaines natures indépendantes ? ... Et qu’on ne vienne pas dire que, pour l’aveugle, la vie normale est une généreuse utopie ? Les faits, et des faits nombreux, prouvent qu’elle est parfaitement une réalité (1).
(1) « Je viens de faire la statistique suivante : de juillet 1889 à juin 1909, c'est-à-dire pendant une période de vingt années, sont sortis de l’Institution nationale 289 élèves garçons, âgés aujourd’hui de vingt à quarante ans, qui ont complètement terminé leurs études . De ces 289, si je retranche 29 morts, 5 ayant une fortune personnelle, 13 encore débutants dont la situation paraît être en bonne voie de formation, en tout 47 reste 242 (80 mariés et 136 célibataires) dont nous pouvons apprécier la valeur professionnelle, et nous rendre compte de la situation sociale. Ces 242 travailleurs, qui réalisent tous ensemble un gain annuel supérieur à 300.000 francs, (environ 1.300 francs par télé eu moyenne), se répartissent ainsi; gagnant ]dus de 5.000 francs, 9 ; gagnant de 3 à 5.000 francs, 18 ; de 2.5Û0 à 3.000 francs, 11 ; de 2.000 à 2.500 francs, 21 ; gagnant moins de 2.000 francs, mais se suffisant complètement sans secours, 109 ; gagnant
juste leur vie et ne demandant des secours (lu’accidentellement, 20 ; ne gagnant leur vie <jue partiellement, 44 ; ayant perdu leur situation par leur faute. 10. Il est évident (jue dans notre petite corporation lil)re et indépendante il y a des accidents, et quelquefois de graves accidents : nn mauvais mariage brise une situation ; une administration désordonnée, allant parfois jusqu’au scandale, détermine une cnlbute. Ces (|uelques déclassés font grand tapage, tout le monde les connaît, tandis que les vaillants travaillent dans le silence et personne n’en parle. Peut-on espérer que les choses se passent mieux dans le monde des aveugles que dans celui des voyants ? » Albkut Mahauï : Mémoire présenté au Comité permanent.
ni
VflIiEÜfi PHOpESSIOflNEEIiE DE Iifl IVIUSIQÜE ET DE L’flCGOHD DES PlflflOS
Faut il donc maintenant, au risque de rabâcher, parler encore ici de la supériorité pécuniaire des professions fournies aux aveugles parla musique (1)?
(1) Ce n’est pas d’iiier que datent les attaques contre l’enseignement musical pour les aveugles. En 1854, M. Micliel Moring répondait ainsi à de violentes criliques : « Les aveugles ont-ils plus d'aptitude pour les travaux manuels que pour Vêtu le des sciences, des lettres et des arts, et doivent-ils trouver dans ces mêmes travaux des ressources plus grandes et des moyens d'existence plus assurés ?
« L’habileté dans les travaux manuels résulte surtout de trois choses ; de l’état complet des sens, de l’habitude qu’on a prise de les exercer, et de la parfaite harmonie qu’on est parvenu à établir entre eux. — Il est bien évident que je parle ici principalement de la vue et du toucher. — La vue donne à l’homme une idée de la forme des objets, le toucher rectifie les erreurs de la vue, la vue à son tour juge les œuvres du toucher, et l’exercice simultané de ces deux sens met rhomme dans la meilleure condition pour les travaux manuels.
« Chez l’aveugle, un de ces deux sens n'existe pas. Est-ce le plus important des deux dont il est privé? Non, sans doute ; la vue, dans les ouvrages des mains, n’est même qu’un auxiliaire du toucher, mais un auxiliaire tel que ceux qui en sont privés, si on admet qu’ils sont dans les mêmes conditions pour faire aus.si bien que les voyants, ne peuvent jamais faire aussi vite et avoir par devers eux autant d’éléments de succès. Faire bien et faire vile voilà ce qui constitue l’habilelé dans les travaux manuels; voilà surtout ce qui les rend lucratifs. Ajoutons encore que les plus productifs parmi ces travaux sont ceux qui exigent une certaine facilité
Oui, chaque jour, je m’aperçois davantage qu’en rahàcliant avec intrépidité les choses les plus iinpro bahles, certains arrivent à les faire accepter par des gens qui ont cependant la prétention et le devoir d’étre sérieux. Je puis donc espérer qu’en rabâchant, moi aussi, une chose qui est raisonnable et appuyée sur des faits nombreux, je contribuerai à la faire admetlre ; d’autant qu’en vérité, je ne puis compieudre pourquoi et dans quel but ceux qui la conlestent s’obslinent à le faire.
Jus(|u’ici ce sont les professions d’accordeurs,
de dêpUicenieiit, mie p:raiule liberté d’action et de mouvement, ceux surtout qui exfiosent l'Iiomme à quelques dangers qui accroissent la dilliculté du travail.
« 11 est parraitement évident (jue les aveugles ne sont pas dans ces dernières conditions. Cour réussir dans les travaux manuels, il leur faut leurs aises, leurs habitudes, une occii|)ation pour ainsi dire sédeidaire; certes, ils font bien et très bien ; à force de temps et de persévérance, ils jierçiuveut et reiiroduisent merveilleusement la forme des objets à l'aide du toucher ; mais, outre que cette double fond ion de deux sens, concentrée sur un seul, leur demande plus de temps, ils ne iieuvont faire (|u'une partie des travaux manuels, ceux-là même qui sont plus accessibles à tous, plus faciles à exécuter, moins dangereux dans leurs moyens et dans le milieu où ils s’accomiilisscut, et qui, par cela même, sont rémunérés par un salaire plus faible et oITraut des ressources moins grandes.
•< Cour les travaux intellectuels, au contraire, l’aveugle lutte avautageusemeut avec le voyant ; ici l’ien ne lui mamjue, ses facultés sont les mêmes ; si ses moyens d’action sont moins prompts, ils sont plus sûrs : s'il emploie [iltisde temps à apprendre, il retient mieux La seule dilliculté ijui existe est celle des procédés d’enseignement; cette dilliculté nue fois vaincue, l’aveugLe est dans les mêmes conditions que le voyant ».
Réponse à des attaqnrs dirigées contre les institutions consacrées auæ aveugles et contre le système d’éducation et le mode d’enseignement adopté à leur égard, par Michel .Morlxg.
pour les hommes, de professeurs de musique et d’organistes, pour les hommes et les femmes, qui ont fourni aux aveugles ayant les aptitudes et Ja formation requises les moyens d’existence les plus larges. Et l’on peut même dire qu’en ce qui concerne les femmes aveugles, il n’y a absolument que les musiciennes qui aient jatnais pu gagner entièrement leur vie par leur travail ; les autres ont toujours été plus ou moins à la charge de leur famille, de la bienfaisance publique ou privée ; tandis (jiie le cas n’est pas rare de musiciennes aveugles qui, économes autant que dévouées, ont pu aider une vieille mère, une sœur chargée de famille, élever un neveu orphelin, etc.
On espère et j’espère aussi que le massage sera une profession lucrative pour les femmes aveugles ; mais je crains que le nombre soit très restreint des femmes aveugles aptes à apprendre cette profession. En elïet, outre les conditions d’intelligence, de culture nécessaires pour le massage comme pour la musique, il faut encore un aspect physique agréable et une force musculaire qui n’est pas très commune chez les jeunes filles aveugles. Et si nous sortons de France, si nous passons en x\ugleterre, en Allemagne, en Amérique, qu’on cite très volontiers comme modèles à imiter, a-t-on trouvé quelques
nouvelles professions lucratives à la portée des aveugles ? En a-t-oii trouvé une? Point du tout (1).
(!) Le Docteur Armitage, qui était allé étudier la question sur place eu Améri()uc, disait :
«... lai pi-emiére salle de l’iiistitutiou de New-York que je visitai, du coté des tilles, était réservée à l’emploi des macliiiies à coudre et à tricoter. Environ 40 tilles sur 112 apprenaient à se servir de la première, taudis (ju’uu nombre beaucoup plus restreint se servent de la macbiiie à tricoter dont l’emploi est beaucoup plus difücile. Les aveugles américaines se servent presque généralement de la macbine « ihe dornestéc » (jui s’emploie facilement et possède le grand avantage (jue sou aiguille est eulilée avec la plus grande lacililé pour les aveugles. Ou travaille très bien à la machine et à la main ; mais on ne trouve pas la un moyen de subsistance sunisant ))our les anciennes élèves La plupart des jeunes lilles rentrent cbez elles où elles peuvent tirer parti de leur talent lie couture pour faire leurs vêtements et ceux de leur famille. Dans l’état actuel de la société américaine, il est probablement plus à propos pour les jeunes lilles de travailler chez elles (pie de lutter pour leur vie indépendante à l’aide de leur travail manuel. Il faut ce[>endant remar(|uer (jue, si leur éducation était assez développ.ée, il leur serait [dus facile de gagner leur vie comme professeur de musi<|ue et de littérature (pi’il ne l'est cbez nous, mais il faudrait alors (}iie leur instruction fût de premier ordre. — A Baltimore, la plupart des jeunes lilles apprennent à coudre à la main et à la mactiine. Ici, comme dans la plupart des autres institutions américaines, on [leiise que les jeunes lilles ne peuvent gagner leur vie à leur sortie, et on cherche plutôt à les rendre utiles dans leur famille. (Docteur Armitagic ; De l’éducation et des occupations des Aveugles, ce gua été, ce ouest et ce que doit être cette éducation, édition 18S6, cbaiiitre XI).
Le Docteur Armitage écrivait, il est vrai, en 1886, mais si nous feuilletons presipie au hasard queb|ues rapports américains pour ces dernières années, nous lisons :
<1 ...On a essayé de plusieurs nouveaux métiers (jui ont dù être abandonnés après un succès seulement temporaire. Parmi les métiers adoptés, celui d’accordeur est bon, mais ne peut être exercé que par peu d’élèves car il faut être doué spécialement pour s’y adonner. Pour tous les autres métiers ; balais, cannage, brosserie, tricot, couture, matelas, les macbines sont cause d’un tel abaissement des prix <|u’il devient difücile à un aveugle de vivre d’un de ces métiers. On souhaite que ces institulious organisent un travail collectif avec des matériaux à bas prix. L’avenir devra nécessaire-
C’est la musique, l’accordage des pianos (1) qui demeurent au premier rang.
ment découvrir quelque nouveau métier ou bien les aveugles devront se tourner vers des travaux occupant l’intelligence plus que les mains. . . Quand les aveugles arrivent à se conduire euxmêmes, ils trouvent un travail plus rémunérateur. Ainsi, un aveugle gagne plus en vendant des balais qu’en les fabriquant. Quand leur développement intellectuel est suffisant, les aveugles peuvent devenir agents de placement, commerçants, reporters
« On considère l’accord des pianos comme un des meilleurs métiers. Mais il exige quelque chose de plus que l’oreille. L’élève qui commence à étudier dès son enfance deviendra un meilleur accordeur que celui qui commence adulte. De plus, les enfants qui se querellent continuellement et qui ont un langage grossier ne pourront devenir accordeurs, car celte profession im[)lique des manières de gentleman «.
Rapport annuel de l'Institution des jeunes aveugles de l’Ontario, Brantford, septembre W08.)
Dans le 39" Rapport de l’École d’aveugles de l’État de New-York, Batavia, (1905-1907) on remarque que les quatre métiers enseignés aux garçons : accord de pianos, fabrication des balais, des matelas et cannage des chaises ne sont pas accessibles aux femmes, sauf le dernier.
On est d’avis qu’il faudrait enseigner aux filles, outre le tricot et le travail à l’aiguille, la cuisine et tout ce qui concerne le ménage.
On a l’intention de faire apprendre le raccommodage des chaussures, surtout aux liommes qui retournent travailler chez eux. En Angleterre, on a imaginé quelques outils spéciaux qui permeltent aux aveugles de produire un meilleur ouvrage. Un assortiment de ces outils a été envoyé en Amérique, les uns ont été adoptés tels quels, les autres transformés pour l’usage spécial des aveugles américains. Jusqu’à présent, il serait impossible de dire si le raccommodage des chaussures peut devenir pratique comme industiie à domicile pour les aveugles, bien que quelques-uns d’entre eux aient montré beaucoup d’adresse dans l’usage de ces outils. (2<= Rapport annuel de la Commission du Massachusetts pour ks aveugles, Boston, novembre 1908).
(1) Faut-il redire ici que si l’on enseigne l’accord à des avengles, ce n’est ni par fantaisie, ni par inspiration subite et encore moins par routine C’est bien, au contraire, à la suite d’observations fort raisonnables et raisonnées. En effet, ainsi qu’il a été dit dès longtemps, l’accord des pianos convient merveilleusement à l’aveugle
On cite bien, de temps en temps, des aveugles extraordinaires : littérateurs, hommes politiques, industriels, etc. A coup sûr on peut citer partout — nous en avons aussi — des cas exceptionnels très intéressants, mais ce sont des exceptions, et ces cai'i'ières ne sauraient être un débouché pour le grand nombre, même pour un certain nombre.
Ku Angleterre, le Royal normal College de Xorwood a été fondé précisément après soixante ans de prati(|ue des travaux manuels et afin d’avoir une profession un peu plus lucrative. Le Docteur Armitage ( 1), ai)rès avoir étudié consciencieusement la condition des aveugles ouvriers en Allemagne et des aveugles musiciens en France, s’était convaincu (|ue seule la musi(|ue ])ouvait procurer à un certain nombre d’aveugles un gagne i)ain lucratif. Kt les faits n’ont pas démenti les espérances de la fondation (2).
il est là en présence d’nn champ d’action limité, assez grand pour être bien tangible, assez restreint pour qu’il n’ait pas besoin de se déplacer pendant l’exécution de son travail et assez spécial pour n’étre pas accessible à tous.
! l) Docteur Aioiitaoe ; De l'éducation et des occupations des Aveugles, ce qu'a été, ce qu'est et ce que doit être cette éducation, édition, 1886.
(-2) Le Directeur du Hoyal normal College (Rapport pour 1908) estime <|ue la musi<|iie, dans ses diverses branches, est la meilleure profession possible pour les aveugles. En général, ses anciens élèves ont des situations ijiii varient de 60 liv. st. (1.500 fr.) à 200 ou 300 liv. St. (7.500 fr.) par an.
Parmi les accordeurs, les uns vivent dans leur famille et se sont
Actuellement, il n’y a en Angleterre que les accordeurs ou musiciens qui gagnent un peu largement leur vie, ou encore quelques clergijmen et hommes de loi aveugles sortis du Collège de Worcester. Des typhlophiles parlaient avec admiration et envie du Bureau de copie à la machine, de Birmingham ; mais, informations prises, ce Bureau ne semble ni bien pratique ni bien prospère.
-En Angleterre et en Amérique, je l’ai déjà dit, ou se promet beaucoup du massage; mais, nous aussi, nous espérons beaucoup de cette profession (1), seulement nous ne voyons jusqu’ici qu’un petit nombre d’aveugles qui y soient aptes, attendu qu’il faut de multiples qualités: intelligence, culture générale, initiative, santé robuste, bonne éducation, physique agréable, tout au moins avenant, etc., etc.
Pour ce qui est de l’Allemagne, dans un Rapport sur la Société de patronage en javeur des aveugles de Durën, on lit ceci : « Les professions les plus lucratives sont celles d’instituteur primaire, d’accordeur de pianos et de maître de musique. Ceux qui les exercent ont, pour la plupart, un revenu convenable sans aucun secours ; les jeunes filles qui
fait assez rapidement une clientèle Certains sont facteurs de pianos et emploient d’autres aveugles. Plusieurs ont créé des écoles de musique.
(1) Voir Valentin HaiXy, avril et août 1909,
ne se livrent qu’à des travaux manuels et grossiers sont dans la plus triste situation. )) Et qu’on lise ce que les aveugles eux-inèines pensent de la situation de leurs confrères ouvriers ; je prie qu’ou observe (|u’il s’agit d’aveugles ayant, dès leur enfance, été formés aux travaux manuels dans des écoles organisées ad hoc, et qui, par conséquent, ont fait, dès l’adolescence, l’apprentissage du métier qui doit être leur gagne pain :
(( . . . Un Congrès d’aveugles (l) est-il nécessaire? Je réponds oui. Et pourquoi me dit-on? Parce que la position sociale des aveugles adultes (exerçant des métiers manuels) est déplorable. L’appui que leur donnent les institutions ne peut leur procurer que le minimum de l’existence que nous regardons réellement comme insunisant. Une petite enquête particulière, faite par moi, il y a quelque temps, et qui n’a du reste pas du tout la prétention d’être complète, mais qui a cependant une certaine valeur, nous prouve (pi’un nombre infiniment minime d’aveugles peuvent vivre sans le secours de la charité. Le nombre de ceux dont le travail (manuel) est assez rémunérateur est très peu considérable, la concurrence des voyants et des fabriques va
(0 Encore une fois le « Congrès des Aveugles », [)ar Ludwig Cülm, de Herliu, Blindenfreund, 15 septembre 1908.
toujours croissant, et de nombreuses communes et institutions sont obligées de venir en aide à leurs aveugles adultes »
(( Nous avons publié l’article de M. Paul
Preuss (1) parce qu’il démontrait qu’un aveugle ayant une bonne éducation musicale a plus de chances de réussir dans la vie que l’ouvrier aveugle dont le gain est en général effroyablement minime. — Le travail manuel n’est décidément pas, pour beaucoup d'aveugles, la mine d’or supposée ; comme nul ne peut servir deux maîtres, nous espérions que cet article contribuerait à éviter l'apprentissage d’un métier manuel aux aveugles particulièrement doués pour la musique, et à ne former que des musiciens ou des professeurs de musique capables. »
Le Congrès des aveugles a eu lieu à Dresde, en juin 1909; plus de 300 d’entre eux, de toutes les parties de l’Allemagne, s’y trouvaient réunis.
M. Rosig, de Meissen, montra dans un mémoire que la musique et l’accord des pianos procurent aux aveugles le moyen de se créer une position indépendante, et conclut que désormais il faudrait développer ces deux branches d’enseignement dans les écoles d’Allemagne. L’assemblée adopta ces
(i) Pour la Défense, par un membre de la Société des Aveugles (langue allemande, Blinde nfreund, mars 1908).
roncliisioiis et décida d’adresser à toutes les écoles (rAllemagiie, d’Aulriclie et de Suisse allemaude une re(iiuMe tendaul à faire donner aux élèves siitTisammeut doués un enseignement musical étendu et à leur enseigner en même temps l’accord et la facture des pianos. La note insiste sur la nécessité (jiie renseignement de l’accord soit donné j)ar des spécialistes, que les travaux manuels soient réservés aux élèves non musiciens et qu’à côté de chaque école on organise une société de patronage destinée à aider les anciens élèves musiciens ou ouvriers à se créer une clientèle. On demande, en outre, que désormais les aveugles aient voix délibérât ive dans les questions qui les concernent, et f(ue dans les institutions les études soient dirigées de façon à développer l’intelligence et le jugement des élèves afin d’en faire des hommes d’initiative.
Je me gaialerai de me prononcer sur le bien fondé de ces revendications. J’ai voulu seulement enregistrer ici ce (pii se passe en Allemagne et ce (pie jiensent un grand nombre d’aveugles ayant reçu la formation industrielle qui, depuis plus de trente ans, y est en honneur.
J’entends d’ici les adversaires de la musique relever et signaler, avec empressement et âpreté, l’insuccès de certains accordeurs, de certains musi-
ciens ou musiciennes. Des insuccès, assurément, on en constate, on en constatera encore, on en consla tera toujours. Il y a les aveugles insufTisamment cloués qui n’arrivent pas à acquérir les connaissances strictement nécessaires au succès ; il y a ceux doués sufTisamment, mais à qui un enseignement complet, judicieux, a manqué; ceux qui, à leur sortie de l’école, n’ont pas été convenablement patronnés, qui, ne s’étant pas trouvés sur un terrain favorable, se sont découragés et ont glissé dans la bohème ou la paresse; ceux chez qui la valeur morale a fait défaut et qui, ayant tout ce qu’il fallait pour réussir, ont gâché, comme à plaisir, par manque de volonté et de conduite, une situation qui aurait pu être bonne. Il y a tout cela certainement mais qu’est-ce que cela prouve? Cela ne prouve absolument rien,, sinon qu’il faut judicieux discernement dans le choix des sujets, enseignement très sérieux, très complet dans une école vraiment bien outillée pour préparer des accordeurs ou des musiciens, excellente formation morale, patronage actif et intelligent à la sortie de l’école. Mais qui donc a jamais mis cela en doute et soutenu que toutes ces choses ne sont pas de rigueur (1) ?
(1) Toutes CCS questions se trouvant traitées dans la ir"* partie de mon livre : Trente ans d'Études et de Propagande en faveur