DIRECTOIRE DU CONCILE D'AMIENS
Le principe fondamental qui doit présider au régime des écoles, c'est que l'éducation a pour but de former les jeunes gens à la vie chrétienne surtout, et en même temps à la vie civile et aux sciences qui s'y rapportent. Les collèges, qui sont pour les enfants comme une seconde famille, ne doivent pas satisfaire moins parfaitement à ce devoir que l'éducation domestiqueà laquelle ils suppléent. Pour que les écoles soient vraiment dirigées vers cette fin, il ne sufiit pas que les jeunes gens assistent aux instructions religieuses qui leur transmettent la connaissance des vérités surnaturelles, mais il est nécessaire en outre que les leçons qu'ils reçoivent dans les classes, non-seulement ne nuisent pas à la lecture chrétienne des esprits, mais lui servent et lui profitent, de sorte que la religion soit comme une âme qui donne le mouvement à la masse des études et se répande dans tout le corps de l'enseignement. Cet ordre a dû sans doute être toujours suivi dans l'éducation de la jeunesse -, mais les conditions du temps présent l'exigent plus strictement encore, car il n'est rien que l'éducation ne doive tenter pour rendre les jeunes gens fermes et robustes dans la foi, puisque, au sortir des écoles, ils sont entourés de tous côtés par les séductions et les assauts des mauvaises doctrines. Dans cette organisation chrétienne des études, il faut porter une attention spéciale sur trois grandes parties de l'enseignement, qui embrassent les lettres, l'histoire et la philosophie. Leur sage direction dépend d'une vérité que les professeurs doivent méditer avant tout, et sur laquelle roule toute éducation chrétienne, savoir, que l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, quoique essentiellement distincts, sont
tellement unis chez les clirétiens, que par suite de cette union l'ordre naturel reçoit de l'autre des lumières supérieures, qui le pénètrent et le perfectionnent de diverses manières. Et d'abord, dans la littérature, on voit briller les éléments du beau naturel, que le génie de l'homme perçoit et élabore par ses propres forces. Ce genre de beauté se fait remarquer dans un grand nombre d'ouvrages païens, où il consiste, en grande partie, dans un soin exquis de la forme et dans un art merveilleux. Mais après que l'Evangile eut éclairé et échauffé les âmes, lorsqu'il eut ouvert à l'intelligence et au cœur de l'homme des régions plus hautes et de plus vastes espaces, on vit apparaître un nouvel ordre de beauté surnaturelle, qui, plus sublime en soi, perfectionne la substance de l'autre ordre, et, tout en recevant les formes du beau naturel, produit néanmoins sa propre expression, comme le prouvent une foule de livres, de poëmes et de discours, dans lesquels éclate la majesté du génie chrétien. Les professeurs ne doivent donc pas expliquer les monuments de la litérature païenne sans exjDoser aussi les principes et les modèles de la littérature chrétienne, en ayant soin de bien faire remarquer l'influence des éléments qui lui sont propres. Il faut en dire autant de l'histoire. On retrouve chez tous les peuples les éléments naturels de la société civile, savoir : la famille, le mariage, îes relations des parents et des enfants, la distinction des riches et des pauvres, les droits publics et privés, le pouvoir et l'obéissance et tout ce qui se rattache à cet ordre de choses. Mais il évident que chez les peuples éclairés par la lumière surnaturelle de l'Evangile, ces termes ont une signification, à certains égards, différente de celle qu'ils avaient dans les ténèbres du paganisme, et que la notion chrétienne de ces éléments sociaux, non-seulement diffère beaucoup des idées corrompues qui dominaient chez les païens, mais aussi qu'elle est bien supérieure aux notions même justes qu'ils pouvaient concevoir par la seule lumière naturelle. D'où il suit que les principes de la société civile, élaborés et comme transformés par la vertu de la révélation évangélique, ont été élevés à un degré supérieur de dignité et d'excellence. Que les professeurs d'histoire n'épargnent donc aucun soin pour faire saisir graduellement à leurs
élèves cette union des éléments naturels et de l'élément surnaturel, ainsi que les merveilleux effets qu'elle a produits. Quant à la philosophie, il y a sans doute, dans les écoles catholiques, plusieurs éléments que la puissance de l'esprit humain a fournis même aux philosophes païens ; mais il y en a d'autres qui ne dérivent pas de cette unique source. Il est très-faux de dire que l'enseignement de la philosophie soit chez nous le produit de la seule raison naturelle ; car d'abord les professeurs, ont, dans la doctrine catholique, une règle qui leur indique les thèses à rejeter, et qui les avertit en outre que tel ou tel laisonnement renferme quelque chose de vicieux, par cela même qu'il conduit à des conclusions contraires aux dogmes. De là vient, que, dans les écoles catholiques, il y a un parfait et solide accord pour démontrer philosophiquement plusieurs vérités, sur lesquelles on ne trouve que le doute ou les plus grandes discussions dans les écoles qui ne marchent pas à la lumière de la foi. Ceux donc qui soutiendraient que les leçons de philosophie, dans les collèges catholiques, doivent être faites de telle sorte qu'on s'y tienne en dehors de la lumière surnaturelle, rêveraient une abstraction purement fictive, ou, si cette abstraction avait réellement lieu, l'enseignement philosophique, perdant l'unité qu'il y a dans nos écoles, s'égarerait à la suite de doctrines diverses et étrangères (S. Paul aux Hébreux, xill, 9), et le plus souvent se laisserait emporter à tout vent de doctrines (S. Paul aux Ephésiens, iv, 14), comme il arrive dans les écoles soustraites à notre influence. En second lieu, il y a plusieurs vérités sur Dieu et ses attributs, sur l'origine de l'univers, la Pro. vidence, la religion, les vertus, la fin de l'homme, que la philosophie chrétienne est unanime à démontrer, tandis qu'avant l'époque où la lumière évangélique s'est levée sur le monde, la sagesse païenne ne possédait pas ces vérités de premier ordre et ne songeait pas même à les chercher. Enfin les Pères de l'Eglise, les théologiens les plus éminents et quelques illustres philosophes chrétiens, en embrassant l'ensemble des vérités, en contemplant leur irradiation réciproque, sont arrivés par là, comme on le sait, à des conceptions de l'ordre le plus élevé, qui ont fait pénétrer, même dans les questions philosophiques, les rayons d'une plus vive lu-
mière. La philosophie ayant donc des relations multiples avec la lumière surnaturelle, étant dirigée, vivifiée et agrandie par elle, on livrerait l'esprit des jeunes gens à une bien dangereuse illusion sur les forces de la raison, si l'enseignement était conçu de telle sorte qu'ils pussent attribuer à la seule opération de la raison le bon emploi, les progrès et la perfection de l'enseignement philosophique dans nos écoles. Les professeurs doivent donc leur faire comprendre que cette science, à divers égards, n'est pas chez nous celle qu'un philosophe formerait par le seul secours de l'esprit humain, mais celle que la théologie, fondée sur la révélation, éclaire, régularise et complète. Après avoir posé ces règles générales, nous jugeons à propos d'ajouter des avis particuliers qui répondent avec plus de précision aux besoins de l'éducation à notre époque.
/. Des études littéraires. — Dans le concile de Soissons nous avons déjà réglé plusieurs choses touchant les études. Nous avons dit avec quel soin et dans quelle mesure proportionnée à l'âge des élèves l'enseignement sacré doit être donné. Nous avons aussi recommandé de grandes précautions à l'égard des livres. On doit assurément continuer à se servir des ouvrages les plus célèbres des auteurs païens : la force de l'esprit humain qui brille dans ces écrits est un vénérable don de Dieu, et il est certain que ce genre d'étude a été fort utile aux plus grands écrivains chrétiens. Mais jl ne faut admettre ces livres dans les écoles qu'après qu'ils ont été expurgés de tout ce qui pourrait offenser une âme chaste. De plus, en expliquant les monuments de la littérature profane, les professeurs doivent saisir toutes les occasions de faire ressortir par la comparaison la supériorité des doctrines du christianisme : ils doivent aussi puiser fréquemment à des sources chrétiennes les sujets de composition qu'ils donnent à traiter aux élèves dans les luttes scholastiques. Quant à ce qui concerne le choix des livres et à la manière dont ils doivent être répartis, nous avions déjà touché cette importante matière dans le concile de Soissons, lorsque nous disions qu'il fallait sans doute donner une large place aux écrivains de l'antiquité dans les études classiques, mais qu'on devait aussi prendre grand soin de mettre sous les yeux des élèves,
surtout dans les classes supérieures, de nombreux extraits des saints Pères et des docteurs de l'Eglise. Cette prescription commençait déjà à développer le principe d'une restauration heureuse ; car, dans ces matières, il faut procéder graduellement et avec maturité. Le moment est venu de compléter cette ordre. Nous estimons qu'un grand nombre d'ouvrages chrétiens, latins, grecs et français écrits avec talent, doivent être adoptés, comme livres classiques, dans les écoles de notre province, soit par extraits, soit entiers, s'ils ne sont pas trop longs ; et que cette mesure doit être exécutée de telle sorte que les âmes des jeunes gens soit abondamment abreuvées de ces eaux vivifiantes dans le cours de leur éducation littéraire, et qu'elles puisent assidûment l'esprit chrétien dans un commerce familier avec ces auteurs. Et en effet, si l'on fait attention à influence contagieuse de ce siècle, il est à craindre que ces jeunes intelligences ne puissent être, pendant plusieurs années dans un contact journalier avec les maximes, les exemples et l'esprit de la littérature païenne, sans que bien souvent la constitution chrétienne des âmes ne soit affaiblie en respirant cette atmosphère, et qu'au sortir des écoles, elles ne soient, pour cette raison, trop peu en état de repousser les séductions des mauvaises doctrines, à moins que, grâce à la sage fréquentation des auteui's chrétiens, une inspiration religieuse, toujours vivante, n'ait continuellement agi sur elles pour les fortifier. Il faut remarquer en outre que beaucoup d'enfants, admis dans les établissements d'éducation, viennent de familles médiocrement chrétiennes ; qu'après avoir achevé leurs études ils sont lancés au milieu d'une société qui ne s'appuie plus, comme autrefois, sur les institutions catholiques ; qu'enfin, livrés à des études ou à des fonctions d'où la religion est maintenant absente, ils sont privés des secours puissants au moyen desquels, dans les siècles passés, l'éducation chrétienne de la jeunesse adulte se continuait jusque dans la virilité. Pour cette raison, quand elle serait seule, il faut profiter avec plus de prévoyance des précieuses années passées au collège, il faut que, même dans l'enseignement littéraire, l'enfance soit continuellement nourrie de notions, de sentiments et d'exemples catholiques, et que l'âme tendre des adolescents, jetée dans un moule chrétien, en reçoive profondément l'em-
preinte à l'âge où elle offre le moins de résistance à la forme qu'on doit lui imprimer. Nous sommes persuadés que cette manière d'enseigner peut être adoptée comme salutaire, sans qu'on fasse Injure par là aux usages reçus pendant une longue série d'années dans les collèges catholiques. Les annales de l'Eglise nous font voir en effet que bien des choses qui, à certaines époques, ne présagent rien de funeste, deviennent ensuite, quand les choses sont changées, dangereuses ou même nuisibles. Il y a bien des choses, non mauvaises par elles-mêmes, qu'il est boa de tolérer et même de régler, de peur qu'elles ne viennent à être corrompues par les plus graves abus. Il y en a beaucoup qui, confirmées par l'usage, ne doivent pas être réformées prématurément jusqu'à ce qu'on ait suffisamment préparé les voies à ua ordre de choses plus salutaire. Après avoir posé ces principes, qui tiennent à l'essence de la méthode à suivre dans l'enseignement des lettres, nous laissons de côté les questions littéraires, dont nous n'avons pas à nous occuper. Nous voulons seulement repousser des assertions injurieuses à l'Eglise que nous avons vues se produire à l'occasion de controverses qui ont eu lieu. Il n'est pas possible de passer ici sous silence l'opinion de quelques écrivains ennemis de la religion catholique, qui, pour recommander l'emploi à peu près exclusif de la littérature païenne dans les collèges, affectent de mépriser comme barbare la langue qu'on retrouve dans les meilleurs écrits des Pères, et qui a été consacrée par la liturgie même de l'Eglise. Ils ne comprennent pas qu'en conservant les éléments et les locutions de l'idiome antique, l'Eglise catholique a formé avec eux une langue élaborée de telle sorte qu'elle s'adapte d'une manière intime aux sentiments chrétiens et aux objets qui les inspirent. Ces écrivains devraient rougir d'outrager cette sainte Mère qui, héritière et gardienne de la parole divine, s'est toujours montrée la nourrice soigneuse et la sage protectrice de toutes les sciences humaines qui servent à dissiper la barbarie. Eloignons donc de nos écoles une assertion également fausse et indécente ; elle offenserait les oreilles des élèves et scandaliserait leurs âmes."
Quelque soit le jugement que la haute raison de M. l'abbé Chandonnetj croie devoir porter sur le Concile d'Amiens nous ne
laisserons jamais de le regarder comme un document revêtu d'un grand caractère d'autorité, comme l'expression d'une pensée profondément sage et profondément chrétienne. Puisse-t-il devenir la règle de conduite de tous ceux qui ont la mission d'instruire et d'éléver les jeunes gens ! C'est là le vœu le plus ardent que nous formons.
Que M. l'abbé Chandonnet, ce grand défricheur de documents pontificaux, daigne donc prendre la plume encore une fois et nous convaincre du tort que nous avons de penser et de parler de la sorte.
MGR. LANDRIOT CITÉ PAR M. l'aBBÉ CHANDONNET. VÉRITABLE OPINION DE CE PRÉLAT.
Dans l'éloquent préambule de son premier écrit, M. l'abbé Chandonnet a dit qu'aux idées bien connues de Mgr. Gaume, M. l'abbé Landriot, le P. Daniel et Mgr. Dupanloup avaient offert une réponse également connue.
Nous ne dirons rien de Mgr. Dupanloup ; d'autres que nous ont déjà fait suffisamment connaître que ce digne prélat n'est pas l'ennemi de la méthode chrétienne. Nous ne dirons rien non plus du P. Daniel, mais pour une autre raison : ses écrits n'offrent absolument rien de remarquable. Ils sont du même genre que ceux du P. Chastel ; ils n'ont jamais fait fortune. Nous nous arrêterons à M. l'abbé Landriot, aujourd'hui évêque de la Rochelle.
En disant que Mgr. Landriot a fait une réponse bien connue aux avancés de Mgr. Gaume, M. l'abbé Chandonnet a deux choses en vue : il veut d'abord nous faire accroire qu'il a lu Mgr. Landriot et surtout qu'il l'a compris ; il veut ensuite insinuer que ce prélat est opposé à la mise en pratique de la méthode chrétienne.
Le fait est que Mgr. Landriot n'est pas le moins du monde
dans le courant d'idées que lui suppose M. l'abbé Chandonnet. La preuve, c'est ce qu'il écrivait en 1852.
" Il faut, dit-il, christianiser davantage l'éducation, tout le " MONDE le reconnait, amis et ennemis du Ver rongeur. Nous " l'avons dit et répété maintes fois ; mais la passion a empêché " d'entendre notre voix. Du reste, cette question de sève chré- " tienne de plus en plus abondante, elle n'est pas particulière aux " écoles ; elle s'applique à toutes les positions, à tous les 9ejes, et " les saints ont cherché et cherchent tous les jours à christianiser " davantage, c'est-à-dire à sanctifier de plus en plus les fidèles, le " clergé, les ordres religieux. C'est la voix de l'esprit de Dieu, " qui lutte d'une manière incessante, contre nos instincts mauvais, " et qui cherche à soutenir la nature au milieu de ses défaillances " continuelles. Réunissons donc nos efforts pour christianiser " V enseignement.^^
En août 1858, Mgr. Landriot, dans une lettre adressée au Rédacteur-en-chef de l'Univers, se déclare le plus ancien adversaire de l'enseignement païen, et il réclame en quelque sorte la priorité sur Mgr. Gaume. Il dit :
" Je suis obligé de relever aujourd'hui quelques erreurs renfer- " mées dans votre lettre du 20 août.
" Vous prétendez que ma lettre n'a que le caractère d'une opinion particulière. Cependant, je soutiens dans cette lettre, " et j'ai toujours soutenu les doctrines de l'Encyclique de 1853, " des Conciles de Lyon et de Reims, approuvés à Rome.
" Du reste, la position qui m'a été faite dans cette question " m'oblige à ajouter que onze ans avant V Encyclique de 1853, " j'avais pratiqué et réalisé ses futurs conseils au petit séminaire " d'Autun, en faisant établir un cours de classiquss sacrés depuis " la SIXIÈME jusqu'à la rhétorique. Combien de fois, néan- " moins, dans ces tristes débats, ne m'a-t on pas considéré comme
un païen, pour employer le langage du temps ! Un jour les hommes " sérieux et non prévenus seront étonnés et peut-être attristes de " la manière dont quelques écrivains catholiques font l'histoire " depuis dix ans."
Mgr. Landriot a dit on ne peut plus vrai : nous sommes véritablement étonnés et attristés en voyant M. l'abbé Chandonnet écrire l'histoire. Un pareil travail suppose qu'on a au moins terminé certaines études élémentaires. Jacquot, montrant la lanterne magique, avait oublié \m point important, c'était d'éclairer sa lanterne, ce qui veut dire, en bon français, que ce n'est pas tout d'avoir de l'esprit, du génie même, il faut encore étudier.
Nous osons espérer que dorénavant M. l'abbé Chandonnet n'invoquera plus le nom de Mgr. Landriot comme une autorité contre la réforme chrétienne de l'enseignement.
RECHERCHE DES RAISONS QUE PEUT AVOIR M. CHANDONNET POUR COMBATTRE LA MÉTHODE CHRÉTIENNE.
M. l'abbé Chandonnet déclare qu'il n'a ni la mission ni le désir de faire de la polémique. Mais pourquoi écrit-il donc ? Pense-til qu'il lui suffise de parler pour voir tous les humains se prosterner la face contre terre, en répétant : Amen ! Alléluia ! ! Ce serait être un peu trop exigeant.
Il déclare encore qu'il ne prétend pas formuler une opinion sur le fond de la question des classiques. Mais cette affirmation n'estelle pas détruite par l'attitude même qu'il prend vis-à-vis les partisans de la méthode chrétienne ? Ne se déclare- t-il pas trèsostensiblement l'adversaire de cette réforme en cherchant à perdre ses défenseurs dans l'estime publique ?
Puisqu'il en est ainsi, nous le prierons de mettre de côté pour un instant ses textes authentiques, et de nous dire franchement pour quelles raisons il combat la méthode chrétienne, quel inconvénient il redoute dans sa mise en pratique. Enfin de compte, il faut. en venir là et s'expliquer.
M. l'abbé regarde-t-il comme un mal une éducation profondément chrétienne ?
Nous ne pouvons pas supposer qu'il ait en tête une pareille idée.
M. l'abbé est-il d'opinion qu'il faut distinguer entre Vinstruction et V éducation, que les classiques païens font l'une ; le catéchisme, l'autre ?
M-iis un principe fort élémentaire est celui-ci : Vinstruction n^est qu'un moi/en de /aire Ved.ucation. Si donc on veut que l'éducation soit chrétienne, que l'instruction le soit aussi.
M. l'abbé trouve -t-il par hasard que l'élément religieux a une part assez considérable dans nos maisons d'éducation ? Croit-il que tout va à merveille parceque les élèves font leurs prières le matin et le soir, qu'ils entendent la messe tous les jours, qu'ils assistent à un catéchisme toutes les semaines, qu'ils se présentent à la confession tous les mois, qu'ils suivent d'autres pieux exercices pendant le cours de l'année ?
Mais, M. l'abbé le sait bien, ces pratiques, qui sont imposées aux élèves par le règlement, ne rencontrent pas, chez un trop grand nombre d'entre eux, assez de sympathie dans leurs âmes, où l'instruction païenne de tous les instants en a déprécié d'avance toute l'importance et détruit tous les attraits. On ne les accomplit donc qu'à contre-cœur ; elles sont, disait Saint Bernard, ce qu'est la chaîne pour le chien. On les trouve toujours trop longues, et toujours gênantes ; on ne s'y soumet que de la plus mauvaise grâce et presque en frémissant, et on ne s'y résigne que par la pensée que cela aura un terme après lequel on soupire avec ardeur. Ne voit-on pas tous les jours les jeunes gens qui ont fait leurs humanités dans les établissements chrétiens y laisser en sortant toutes ces pratiques religieuses qu'ils avaient suivies pendant huit ou neuf ans et auxquelles on pensait les avoir habités ? S'ils en conservent quelques-unes, ne sont-ce pas précisément celles qui n'obligent à rien ? Si l'éducation religieuse était, dans nos maisons d'éducation, ce qu'elle doit être, obtiendrait- on de semblables résultats ?
M. l'abbé craint-il qu'en suivant la méthode chrétienne on
finisse par fatiguer, par dégoûter les enfants, par leur rendre pénible l'étude de la religion, et, conséquemment par la leur faire prendre en aversion ?
Mais si cela était, il ne faudrait donc pas faire étudier le catécliisme aux enfants de peur que la contrainte exercée sur leur volonté, les peines qu'ils ont éprouvées, la familiarité qui pro oient d'une longue habitude, ne leur fassent repousser pour toujours les enseignements de la religion comme fastidieux et pénibles. L'expérience prouve, au contraire, que c'est l'étude assidue et longtemps prolongée des auteurs profanes qui dégoûte de l'étude de la religion. Cette étude de la religion n'est pénible à la jeunesse que parceque, dans notre organisation pédagogique, elle est en debors de son système d'instruction littéraire, et qu'elle n'apparaît que sous forme de bors d'œuvre.
M. l'abbé prétend-il qu'en introduisant quelques catéchisme de plus dans les classes, on pourra se passer de la méthode chrétienne que nous proposons, en recueillir tous les avantages, en éviter les inconvénients ?
" Mais, comme dit Saint Thomas, la science de la religion ne " doit-elle pas commander à toutes les autres sciences, parce " qu'elle est la plus élevée de toutes ? Elle doit les faire toutes " travailler à son service, parce qu'elle est chargée de les mettre en " œuvre. La science de la religion doit dominer toutes les autres " sciences et mettre en œuvre tous leurs enseignements."
De là il suit, que la religion devrait sortir naturellement de tous les livres que l'enfant étudie, comme l'arôme s'exhale de la fleur. En effet, ce n'est pas seulement d'un livre, mais de tous les livres ; non pas seulement de la bouche d'un maître, mais de tous les maîtres que la religion doit sortir, tantôt pour raconter un des faits de son histoire, une vertu de ses grands hommes, une maxime de l'Evangile ; tantôt pour former le cœur de l'enfant, corriger une erreur de sa jeune intelligence, développer le germe naissant d'une noble disposition ; tantôt pour lui révéler la cause cachée d'une révolution ou d'un événement important ; et toujours pour lui montrer qu'elle est la source unique du beau, du bien,
du vrai, l'âme, l'oeil, la règle, le parfum de toutes les sciences qu'elle vivifie, qu'elle ennoblit, qu'elle co-ordonne, qu'elle explique et qu'elle conduit au but final de toutes choses : la gloire de Dieu et le salut de l'homme. Est-ce la méthode chrétienne ou la méthode païenne qui pourra faire atteindre ce but ?
M. l'abbé est-il d'opinion qu'on trouve assez de bonnes choses dans les auteurs païens, pour qu'on puisse négliger les auteurs chrétiens ?
S'il est de cette opinion, il est en contradiction avec saint Cyrille d'Alexandrie qui, après avoir expliqué la parabole de l'enfant prodigue, ajoute :
" Nous pouvons aussi appliquer cette parabole aux Païens. " Elle dit en efîet : Un homme avait deux fils, dont l'un était " réglé et l'autre prodigue ; celui-ci ayant dissipé sa part de l'hé- " ritage qui lui était échue, puis après, pressé par la faim, se mit " à goûter les glands dont se nourrissaient les cochons. Nous " verrons qu'il est arrivé quelque chose de semblable à ceux qui " se sont égarés. Le Créateur a donné également à tous comme " une espèce de patrimoine, la faculté naturelle pour bien agir " Mais quelques-uns conservèrent ce qui leur avait été donné, " obéissant aux lois divines, et poussés par leurs dispositions na- " turelles à tout ce qui est bon. Mais les autres, destitués de la
bonté céleste, de la clémence et de la charité, éprouvèrent la " pénurie des règles qui dirigent la vie, et prirent pour nourriture
les fables des Païens, qu'il est bien permis de comparer aux " glands, dans lesquels on trouve quelque peu de douceur, mais
un grand vide et une grande inanité de nourriture. A coup " sûr, était Satan qui les nourrissait des fausses doctrines des " Païens, et de la vaine éloquence des principaux d'entre eux ;