La question des drapeaux
onvaincu que cette question peut nous faire du mal au point de vue religieux et national, je crois devoir exprimer, à ce sujet, l’opinion d’hommes sérieux et raisonnables, et soumettre à ceux qui veulent remplacer ici le drapeau de la France par la bannière Carillon-Sacré-Cœur, quelques observations dignes, il me semble, de considération.
Tout d’abord, je reconnais que, en adoptant comme drapeau la bannière qui flottait sur la tête des vainqueurs de Carillon, ils ont obéi à des sentiments dont le patriotisme ne peut être contesté. C’était le drapeau des temps héroïques de la
France au Canada ; il est saturé de gloire, imprégné de souvenirs émouvants et glorieux. On y a joint l’image du Sacré-Cœur, encore sous l’empire d’un sentiment louable, pour rendre hommage au Christ.
Mais cela suffit-il pour nous autoriser à l’adopter comme drapeau national à la place du drapeau de la France ? Non, dix fois non, pour les raisons suivantes :
Comme sujets britanniques, notre drapeau officiel est 1’ « Union Jack, » le drapeau de l’empire britannique.
Il est un signe de force, de grandeur et de puissance et protège tous les peuples, tous les hommes qui vivent sous son égide. Il devrait nous suffire si nous étions Anglais, mais comme Canadiens-Français, nous tenons à avoir un drapeau qui nous distingue des autres nationalités, qui indique notre origine et soit un gage de protection pour les droits sacrés que les traités nous ont garantis.
Or, où trouver un drapeau plus distinctif de notre origine, plus ca-
ractéristique de nos traditions et de nos aspirations, qui nous donnera plus de prestige et d’influence et assurera plus efficacement la foi des traités, que le drapeau de la France, le drapeau du pays de notre origine, du pays qui a conclu ces traités avec l’Angleterre ?
Le drapeau de la France a fait le tour du monde dans une auréole de gloire, il flotte partout fièrement sur tous les points du globe, et partout il est craint, respecté, et protège ceux qu’il couvre de ses plis glorieux. Il parle un langage qui n’a pas besoin d’explication ; quiconque voit ses trois couleurs briller sous le soleil, sait qu’il est le drapeau d’une grande nation et qu’on ne peut le mépriser sans danger. On sait ce qu’il en a coûté à certaines nations pour l’avoir insulté.
Le moment serait bien mal choisi pour le rejeter, le renier, lorsque l’Angleterre et la France, grâce à l’entente cordiale, se préparent à marier leurs drapeaux sur les champs
de bataille, pour se protéger mutuellement et défendre au besoin leurs colonies. Ces deux grandes nations auraient bien le droit de trouver notre conduite étrange et peu digne d’un peuple qui se targue de patriotisme.
Le drapeau tricolore n’est pas le drapeau d’une dynastie, d’un parti ou d’un gouvernement, c’est le drapeau de la France. Et c’est pourquoi le Souverain Pontife, Pie X, l’honorait, il y a quelques mois, d’un baiser qui a retenti dans tous les cœurs français. Et c’est pourquoi les grands évêques de France l’aiment et le respectent, et l’arborent dans leurs églises. Et c’est pourquoi l’éloquent évêque d’Orléans, monseigneur Touchet, s’écriait, il y a quelques jours, à l’église Notre-Dame, qu’il était heureux de le voir à côté du tabernacle, et lui adressait des paroles si ardentes d’affection et d’enthousiasme.
Faut-il nécessairement que nous soyons plus catholiques que le Pape et les évêques de France ?
Et ce drapeau que nous ne pourrions renier sans offenser la France et renoncer si imprudemment à sa protection, on veut le remplacer par une bannière qui serait un élément de faiblesse, de désunion et de discorde plutôt qu’un gage de force, d’union et de concorde, et qui serait même, dans certains milieux, un objet de dérision et de mépris.
Est-il sage, convenable et délicat d’adopter dans un pays dont la majorité est anglaise et protestante, un drapeau dont le nom et la vue sont de nature à éveiller chez elle des souvenirs humiliants, des sentiments d’antipathie ?
Que dirions-nous si nos concitoyens anglais jugeaient à propos d’arborer un drapeau que nous ne pourrions regarder sans être humiliés dans nos sentiments religieux et nationaux ?
Ne faisons pas aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît.
Est-il prudent d’attacher à ce dra-
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peau un emblème religieux, une image vénérée, et de l’exposer à des outrages, à des profanations déplorables ? Ceux qui veulent honorer le Christ regretteraient d’avoir fourni à ses ennemis l’occasion de l’outrager.
Et puis, il peut venir un jour où, pour protéger les droits qui nous ont été garantis par des traités, nous serions heureux d’arborer le drapeau de la France et d’invoquer son secours. N’aurait-elle pas le droit de nous dire qu’en rejetant son drapeau nous avons renoncé à sa protection ?
Avec le tricolore, nous pourrions faire le tour du monde, et les nations les plus barbares, voyant passer le drapeau de la France, s’inclineraient.
Avec la bannière « Carillon-Sacré- Cœur, » nous n’irions pas loin sans être insultés, sans faire naître des sentiments de dédain et d’hostilité.
Et à qui poarrions-nous nous adresser pour venger notre drapeau outragé ?
L’adoption du drapeau de la France n’a pas été seulement une affaire de sentiment, elle a été de plus un acte de sagesse et de diplomatie.
C’est en 1855 que cet événement mémorable se produisit, lorsque la « Capricieuse, » portant les couleurs françaises, remonta les eaux de notre grand fleuve et jeta l’ancre dans le port de Québec. Il y eut alors une explosion de souvenirs, de sentiments qui se manifesta par une levée générale de drapeaux français.
Mais le capitaine Belvèze s’évertua à démontrer que son but principal en abordant sur nos rives, était d’établir entre le Canada et la France des relations commerciales. En effet, depuis cette époque, notre commerce avec la France s’est développé considérablement et le traité qui vient d’être conclu va activer cet heureux mouvement. Et les efforts les plus sérieux ne sont-ils pas faits en ce moment pour décider la France à nous envoyer des capitaux et des colons ? Encore une fois, le mo-
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ment est-il bien opportun pour rejeter son drapeau ?
Il y aurait beaucoup à dire encore sur ce sujet, mais c’en est assez pour démontrer que cette question de drapeau est plus grosse de conséquences qu’on ne semble le croire, et que notre intérêt national et religieux s’oppose à ce que nous nous exposions à perdre des sympathies dont nous avons tant besoin pour accomplir nos destinées. Nous nous développons, nous grandissons sous la protection des drapeaux des deux plus grandes nations du monde ; rejeter l’un ou l’autre, dans le moment, pourrait être une erreur fatale.
Quoi qu’il en soit, je soumets ces observations au raisonnement calme du public et de la jeunesse, n’ayant rien autre chose en vue que l’honneur et l’intérêt bien compris de la patrie canadienne-française.