‹ La question des drapeauxChapitre 8 sur 11 · LES MYSTÈRES DE LA VIE · texte numérisé non relu

LES MYSTÈRES DE LA VIE

voir d’où l’on vient, où l’on va, de ne pouvoir, par la raison, trouver la solution des mystères qui nous entourent.

L’expérience démontre que le christianisme seul offre une solution à ces problèmes déconcertants, et que les plus grands philosophes sont forcés de s’incliner devant ses enseignements.

C’est au Christ qu’il faut s’adresser, c’est à lui qu’il faut demander la raison de tout ce qui nous obsède.

Il a dit : « Heureux les pauvres, ceux qui souffrent, ceux qui ont faim et soif, car ils verront Dieu et ils seront consolés. »

Donc, il y a, il faut qu’il y ait un autre monde, une autre vie, où tout est pesé, réparé, compensé, expliqué, où le vice, l’injustice, le crime seront punis, et la vertu et les bonnes actions, récompensées.

Donc, il ne faut pas se scandaliser de ce qui, sur cette pauvre terre, étonné et confond si souvent notre raison et nous porte à nous deman-

der pourquoi Dieu a fait l’homme tel qu’il est.

S’il n’y avait pas une autre vie, l’œuvre de Dieu serait inexplicable ; l’humanité, depuis qu’elle existe, serait le jouet d’un sentiment faux, d’une croyance illusoire. Ce serait une anomalie peu compatible avec la sagesse du Créateur.

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La politique canadienne a vu naître quatre croisades nationales : la première en 1864 ; la deuxième en 1871 ; la troisième en 1885 et la quatrième en 1911. Je viens de parler de la première. La deuxième eut lieu en 1871, lorsqu’un certain nombre de libéraux modérés tendirent le rameau d’olivier aux conservateurs programmistes qui voulaient combattre la politique du gouvernement conservateur relativement aux troubles du Nord-Ouest et aux écoles du Nouveau-Brunswick, mais refusaient d’accepter comme chefs les Dorion, les Doutre et les Laflamme.

Le résultat des négociations fut le changement de nom du parti libé-

ral, le choix de M. Jetté comme chef du nouveau parti, et son élection contre sir Georges-Étienne Cartier en 1871. Mais l’alliance des libéraux modérés avec les conservateurs programmâtes ne pouvait durer longtemps. Lorsque le parti libéral arriva au pouvoir en 1873, les vieux libéraux seuls furent appelés à faire partie du nouveau gouvernement.

L’exclusion de M. Jetté mécontenta les conservateurs qui l’avaient accepté comme chef et avaient contribué à son élection. Aussi, le cabinet Mackenzie n’ayant pu accorder l’amnistie complète aux chefs des métis, et régler les nouvelles difficultés suscitées par la question des écoles du Nouveau-Brunswick, ils lui déclarèrent la guerre, une guerre à mort.

Le Bien Public, l’organe du nouveau parti, dont l’auteur de ce livre était propriétaire avec M. Beausoleil, ayant décidé de mourir plutôt que de renoncer à son programme en

faveur d’un tarif protecteur, ce fut la fin du parti national.

La troisième union ou croisade nationale eut lieu en 1885, lorsque l’auteur de ce livre demanda à quelques jeunes conservateurs de se joindre à lui et à ses amis, d’abord pour donner à Riel des défenseurs devant le tribunal de Régina, et ensuite, après sa condamnation, pour faire signer des requêtes en faveur de la commutation de la sentence de mort prononcée contre lui. Mais c’est spécialement après l’exécution de cette funeste sentence que la croisade nationale reçut sa consécration dans la grande assemblée du Champ de Mars où les Bellerose, les Desjardins, les Bergeron, les Trudel, s’unirent aux Laurier et aux Mercier pour condamner le gouvernement et jurer de venger la mort de Riel.

Serments d’amour et serments de politiciens sont éphémères ; bien fou qui s’y fie. Les conservateurs ne tardèrent pas à retourner à leurs premières amours. Mais le mécon-

tentement de la population dura plus longtemps et permit à Mercier de faire une campagne qui le porta au pouvoir en 1886.

La quatrième croisade nationale fut organisée par M. Bourassa pour combattre toute coopération aux guerres de l’Empire. Il en avait lancé l’idée en 1897, lors de la guerre du Transvaal, mais c’est dans l’élection de Drummond et Arthabaska et aux élections générales de 1911, qu’il en démontra la force, en faisant élire comme nationalistes la plupart des candidats de l’opposition.

Mais, cette fois encore, les conservateurs, une fois élus, restèrent presque tous au bercail.

M. Sévigny vient d’être élu à Dorchester, en répudiant le programme nationaliste.

Est-ce la fin du nouveau parti ?

M. Bourassa est encore là avec son talent d’écrivain et d’orateur, mais il y a divergence d’opinions parmi ses partisans les plus dévoués, relativement à son attitude vis-à-

vis de l’Angleterre et à ses vues sur la participation du Canada aux guerres de l’Empire ; l’effet de ses discours et de ses écrits, dans les provinces anglaises les effraie.

Si des opinions raisonnables exprimées même par des Anglais relativement à la guerre, deviennent des crimes lorsqu’elles sont énoncées par des Canadiens-Français, on peut se faire une idée des colères soulevées par les tirades ironiques ou enflammées de M. Bourassa et de ses amis contre l’Angleterre.

Nous avons en ce moment une preuve éclatante de la nécessité où se trouvent nos hommes politiques, sous le régime de la Confédération, de pratiquer l’opportunisme, même malgré eux, pourvu qu’ils puissent le faire honorablement. Ce n’est pas étonnant, lorsqu’on voit même des Anglais répudier publiquement des opinions qu’ils expriment privément sur la nature et l’étendue de nos devoirs et de nos obligations envers l’Empire, sur le danger de faire des

sacrifices exagérés d’hommes et d’argent. Si aux époques de crise et d’affolement, les sages conseils sont repoussés, à plus forte raison les paroles irritantes sont dénoncées, condamnées comme des crimes.

Il faut bien avouer que le temps était mal choisi pour faire le procès de l’Angleterre et exprimer des opinions susceptibles d’inspirer des doutes sur le loyalisme des Canadiens-Français. Aussi quel déchaînement de colères, d’insinuations et d’accusations injustes !

Tous ces mouvements ont agité l’opinion publique, remué les cœurs et les esprits et provoqué des discussions émouvantes et souvent utiles.

L’existence d’un troisième parti, dans un pays comme le nôtre, est presque nécessairement éphémère et de courte durée. Les conservateurs comme les libéraux, arrachés temporairement à leur parti, se hâtent de rentrer dans les rangs à la première occasion. Pour former en dehors des partis régulièrement organisés un

groupe politique puissant il faudrait une coalition d’hommes forts représentant toutes les provinces, et s’associant pour faire triompher quelque principe d’importance majeure.

Toutefois il est bon que de temps à autre, des hommes de bonne foi fassent entendre la voix de la justice et de la vérité aux gouvernements et aux hommes de parti, pourvu toujours, comme je le dis ailleurs, qu’on ne puisse pas soupçonner leur désintéressement, leur sincérité et qu’ils tiennent compte des exigences de notresituation politique, religieuse et nationale.

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« LE COLONISATEUR

Le premier janvier 1862 vit naître le Colonisateur, dont les propriétaires étaient : MM. Ludger Labelle, Adolphe Chapleau, Alfred Mousseau, L.-V. Sicotte et L.-O. David. Us eurent comme collaborateurs MM.

D. Ricard, L.-W. Tessier et L.-U.

Fontaine. Ils sont tous morts.

M. André Montpetit et l’auteur de ce livre furent les seuls rédacteurs des derniers temps de ce journal. Fondé dans le but de favoriser la cause de la colonisation, ce journal devint populaire et publia sur cette question nationale des articles qui eurent quelque retentissement. Il fut plus d’un fois l’objet des quolibets spirituels de M. Hector Fabre, alors di-

LE COLONISATEUR

recteur de Y Ordre, surtout lorsque ses propriétaires jugèrent à propos de donner un banquet à Sir Georges Étienne Cartier. Dans un piquant compte rendu de ce banquet, M. Fabre disait de Ludger Labelle, qu’il avait un faux air de Robespierre enfant, et, parlant d’un avocat en vue, l’un des chefs du parti conservateur, il disait : « M. X . a écouté le

discours de M. Cartier avec une attention qui fait croire qu’il a tout compris. »

Il voulait savoir comment des journalistes avaient pu s’enrichir assez rapidement dans une carrière si ingrate pour être capables de payer les frais d’un dîner aussi somptueux.

Plusieurs des invités le surent lorsqu’ils furent appelés à venir au secours des propriétaires du journal ; ils eurent longtemps ce dîner sur le cœur. Le Colonisateur vécut deux ans et mourut d’inanition.

L'Ordre, dont il est question plus haut était un journal indépendant, fondé et rédigé, à ses débuts, par

MM. Joseph Royal, Cyrille Boucher, Louis Beaubien, L.-E. de Bellefeuille.

Ils sont tous morts, à l’exception de M. de Bellefeuille, qui ne s’occupe depuis longtemps déjà que de gérer ses affaires et de percevoir ses loyers. M. de Bellefeuille était un bon écrivain, un avocat de mérite, un travailleur infatigable. La carrière littéraire et politique de M. Royal est bien connue. Cyrille Boucher avait un talent d’écrivain peu ordinaire, il écrivait avec une énergie de pensée et d’expression vraiment remarquable ; ses articles avaient du retentissement et donnaient à Y Ordre une grande popularité. Sa vie fut courte, triste, dramatique. Il avait tout le talent requis pour devenir l’un des remarquables écrivains du pays.

Mais, comme beaucoup de jeunes gens, il a manqué de patience, de persévérance. Se résigner à rester pauvre pendant plusieurs années, quand on a du talent et de l’ambition, demande un caractère bien trempé.

LE COLONISATEUR 53

Les caractères plus que les intelligences nous font défaut.

L’honorable Alphonse Des jardins fut pendant deux ans le rédacteur de l’Ordre. M. Plinguet en était le propriétaire et l’imprimeur ; c’était un brave homme, intelligent et entreprenant. Il lui plaisait d’être propriétaire d’un journal indépendant. Mais il ne réussissait à le faire vivre qu’à force d’économie.

Les rédacteurs de journaux étaient pauvrement payés ; à cette époque, un millier de piastres était considéré un bon salaire ; un journal qui avait de trois à quatre mille abonnés était grandement admiré, envié même.

Il n’avait pas pour réussir les colonnes d’annonces qui emcombrent les journaux de notre époque, mais on le lisait depuis la première jusqu’à la dernière ligne.

Montpetit, dont je parle plus haut, était l’un des jeunes écrivains les mieux doués de cette époque. Les livres qu’il a composés pour les écoles et ses ouvrages sur la pisciculture,

sur nos hommes forts, etc., dénotent un talent aussi sérieux que brillant.

Il cultivait aussi avec succès la poésie ; dans les soirées de famille du temps, souvent on faisait parler Chapleau à propos de n’importe quoi, et Montpetit récitait des vers composés pour la circonstance. C’était un beau grand garçon, de fort bonne mine, mais brun, très brun. Ayant eu l’idée d’aller demeurer à l’ Ancienne Lorette, les sauvages de l’endroit le nommèrent l’un de leurs chefs.

Lorsque, dans certaines circonstances, il revêtait son costume de chef, les étrangers qui le rencontraient, disaient : « Quel beau sauvage ! » En vérité, il était trop beau pour un sauvage. Un jour,, des Français visitant l’Ancienne Lorette étaient surpris, désappointés de ne point rencontrer de sauvages. Ayant aperçu Montpetit qui revenait de la pêche, l’un d’eux s’écria : « Enfin, en voici un ! »

Il étudia le droit et fut admis au Barreau en 1864 ou 1865, mais il re-

LE COLONISATEUR

nonça bientôt à l’exercice de sa profession pour accepter dans le service civil une position qui lui permit de se livrer au culte des Lettres. Il avait épousé une femme d’esprit, sœur de Ludger et de Elzéar Labelle. Il est le père de notre jeune et distingué professeur, Édouard Montpetit, dont le talent vient de deux sources fécondes.

Chapleau me racontait un jour que lorsque Montpetit fit son entrée au collège de Saint-Hyacinthe, M. Désaulniers, dont l’enseignement a illustré cette maison, l’ayant rencontré, l’arrêta et lui demanda : « Quel est ton nom, mon gros » ? « Montpetit, monsieur. » « Petit farceur, »

dit en riant M. Désaulniers.

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SOYONS PRUDENTS

Les jeunes gens sont portés à croire que la prudence, chez les hommes âgés, est de la faiblesse, que leur modération est de la timidité.

J’ai été jeune et je me rappelle que plus d’une fois j’ai péché sous ce rapport, et je me demande si alors je n’ai pas été injuste envers certains hommes.

Ils sont rares les hommes publics qui, dans ce pays ou ailleurs, n’ont pas eu à subir des épreuves de ce genre. LaFontaine lui-même n’y a pas échappé ; on l’accusait de ne pas marcher assez vite dans la voie des réformes et c’est une des raisons qui l’ont induit à abandonner la vie publique.

SOYONS PRUDENTS

La temporisation a souvent été le salut d’un peuple; l’histoire en fournit des preuves éclatantes, de même que la modération, dans la fermeté, a assuré le succès de nobles causes que l’impatience et la violence auraient perdues.

Notre infériorité numérique dans la Confédération, ne fera que s’aggraver ; elle nous oblige à joindre la prudence et l’esprit de conciliation à la fermeté, afin d’obtenir ou de conserver, dans les éléments raisonnables de la population anglaise, des sympathies dont nous avons besoin. Il ne faut pas oublier que, si nous avons pu éviter des conflits regrettables, funestes même, c’est grâce à ces sympathies, à l’aide que nos hommes d’Etat ont trouvée chez nos concitoyens d’origine anglaise.

J’ai toujours pensé qu’il fallait éviter tout ce qui pourrait amener une coalition des provinces anglaises contre la province de Québec. Il ne faut pas oublier que, dans le pro-

chain parlement, il y aura environ 180 députés d’origine anglaise contre environ 60 députés d’origine française.

Mais, pour éviter ce danger, fautil aller jusqu’à l’abandon de nos droits religieux et nationaux, jusqu’à l’abdication de notre dignité nationale, jusqu’à plier la tête devant toutes les injustices et la violation des garanties que les traités et l’Acte Fédéral nous assurent.

Non, car alors ce serait de la faiblesse, de la lâcheté, et nos adversaires eux-mêmes seraient les premiers à nous mépriser.

Non, lorsque nous serons allés jusqu’aux dernières limites des concessions raisonnables, lorsque notre conscience et notre jugement nous convaincront que nous avons épuisé toutes les ressources de la prudence et de la modération, lorsque nous ne pourrons plus compter sur l’esprit de justice et le fair play de nos concitoyens d’origine anglaise, alors, mais alors seulement, il nous faudra peut-

SOYONS PRUDENTS

être accepter les conséquences de la formation d’un groupe, d’un centre français et catholique.

Mais le vote de trente-cinq députés anglais en faveur de la motion Lapointe relativement à la question des écoles d’Ontario, démontre évidemment que le temps de la séparation n’est pas arrivé, et que nous pouvons encore retarder les conflits dangereux et si redoutables qu’elle entraînera.

Mais, en dehors de la politique, il est un groupement qui pourrait se faire, un groupement de toutes nos forces nationales par l’entremise de nos sociétés Saint-Jean-Baptiste,dans le but de procurer à nos compatriotes, au Canada, comme aux Etats-Unis, la protection et l’aide morales et matérielles les plus efficaces.

La question de l’union de toutes ces sociétés a déjà été discutée mainte fois depuis longtemps, mais leur désir de garder leur homogénéité a toujours été considéré un obstacle sérieux à une union étroite. Toute-

fois, on pourrait, je crois, faire face à cette objection en remplaçant l’alliance, la fusion par l’entente cordiale.

L’entente cordiale, c’est elle qui en ce moment lutte si héroïquement sur les champs de bataille de l’Europe; c’est elle qui va assurer le triomphe de la justice, de la liberté, de la civilisation. C’est par elle aussi que nous pourrions, il me semble, assurer le triomphe, en Amérique, de la cause sacrée de nos droits religieux et nationaux, en secourant partout les minorités persécutées, en les aidant par exemple à fonder et maintenir des écoles françaises, en plaidant leur cause, en leur donnant les moyens pratiques de la défendre et d’en assurer le triomphe.

Nous pourrions, je crois, nous entendre pour créer cette entente cordiale, pour l’asseoir sur des bases, acceptables.

Notre cause est belle, noble, digne de tous les dévouements, de tous les sacrifices, mais prenons garde de l’affaiblir par des violences de lan-

SOYONS PRUDENTS 6l

gage, par des menaces et des mesures agressives.

J’admire le courage et le dévouement des champions de la langue française, j’admire leur talent, leur éloquence, je rends hommage à la sincérité de leurs convictions. Mais je ne puis m’empêcher de regretter qu’on ait donné raison à nos concitoyens d’origine anglaise de penser et de dire que les champions les plus ardents des écoles françaises sont les ennemis de l’Angleterre, de tout ce qui est anglais, que leur attitude relativement à la guerre en est la preuve évidente. Combien de fois j’ai entendu des hommes raisonnables, des Anglais bien disposés à notre égard, dire : « Les chefs de la croisade en faveur des écoles françaises sont en même temps les chefs de la campagne contre la participation des Canadiens-Français à la guerre, à une guerre dont les résultats pourraient être si funestes, non seulement à l’Angleterre et à la France, mais encore à nos destinées

nationales et politiques. Comment voulez-vous que, dans l’irritation produite par cette croisade anti-britannique, nous fassions cause commune avec vous ? » On disait encore : « Ne faut-il pas que les chefs de cette croisade soient bien hostiles à l’Angleterre pour qu’ils ne tiennent pas compte des dangers que court la France, pour que la haine de l’Angleterre l’emporte sur leur amour de leur vieille mère-patrie ? »

Que répondre à ces questions ?

Des Anglais d’Angleterre et du Canada ne se gênent pas pour exprimer des opinions et des sentiments semblables, c’est vrai, mais ce sont des Anglais dont on ne peut soupçonner les motifs, auxquels leurs compatriotes ne peuvent reprocher de vouloir ou de désirer la défaite de l’Angleterre.

« La vérité est toujours bonne à dire, » répond-on. Non, pas toujours, spécialement lorsqu’elle ne peut faire que du mal, lorsqu’elle ne peut avoir d’autre effet que de mettre en danger

SOYONS PRUDENTS

nos intérêts les plus sacrés, de donner des armes à nos ennemis et de nous aliéner les sympathies les plus précieuses.

Que pouvons-nous gagner à faire croire que nous ne voulons rien faire pour aider l’Angleterre et la France à triompher, lorsque leur défaite porterait un coup si fatal à leurs destinées ? A quels reproches sanglants et humiliants nous nous exposons ?

Nous aimons à dire que nous marchons sur les traces de nos ancêtres, à suivre leurs exemples. Eh bien !

Qu’ont-ils fait, nos ancêtres, dans des circonstances analogues ? En 1776 et en 1812, alors que les Canadiens-Français combattaient pour la conservation de leur langue, de leurs droits religieux et nationaux, Joseph Papineau et son fils, Louis- Joseph Papineau, oubliant les justes griefs de leurs compatriotes, mettaient leur épée au service de l’Angleterre et marchaient contre l’ennemi . Nous sommes heureux et fiers de citer leur exemple, de rappeler ce

qu’ils ont fait pour conserver le Canada à l’Angleterre. Pourrions-nous en dire autant après la guerre actuelle, si nous donnions à nos contemporains anglais le droit de dire que nous n’avons rien fait pour assurer le triomphe de l’Angleterre et de la France ? Et avons-nous songé que nous nous exposerions à amoindrir, sinon à nullifier le mérite du grand nombre de nos compatriotes qui luttent, souffrent et meurent pour la cause sacrée des alliés ?

Ils sont nombreux heureusement ceux que le devoir et l’honneur national ont conduits sur les champs de bataille de la France, et dont le courage et la bravoure nous honorent, et nous aurons le droit de les acclamer lorsqu’ils nous reviendront triomphants. Nous serons heureux de les louer d’avoir participé à une victoire que le monde entier saluera avec enthousiasme. Oui, ce sera notre droit, notre devoir; mais l’aurions-nous ce droit, si ces braves avaient raison de dire que nous n’a-

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vons rien fait pour les aider à remporter cette victoire ?

Je dis ces choses sans aigreur, sans autre but que celui d’être utile à ma province, à mes compatriotes, à ceux même qui pensent autrement, et je les soumets au bon jugement, à la raison de tous ceux qui s’intéressent à l’avenir de notre nationalité et redoutent tout ce qui peut nuire à son honneur, à son influence, à son avenir. Non, ne faisons rien pour compromettre notre cause, pour l’amoindrir, pour décourager les sympathies qu’elle rencontre dans les centres anglais les plus intelligents, et dont elle a besoin pour triompher.

N’oublions pas qu’il est des erreurs, des fautes dont les conséquences sont fatales à un peuple.

Un bon nombre de capitaines de milice furent destitués en 1837, pour avoir pris part aux assemblées orageuses qui précédèrent l’insurrection. Mon père, qui était capitaine, ayant assisté à la fameuse assemblée de Saint-Laurent, le gouverneur général lui fit adresser la lettre suivante :

« Chateau St-Louis, 12 août 1837.

« Cher monsieur,

« L’attention du gouverneur « en chef a été appelée sur le rapport « fait par le V indicateur, d’une assem- « blée tenue à Saint-Laurent, le « 15 mai dernier, et dans laquelle des « résolutions recommandant la vio-

« lation de la loi ont été adoptées. « Comme on dit que vous avez pris « une part active à cette assemblée, «je suis chargé par Son Excellence, « vu que vous tenez une commission « de la Couronne, de vous demander « si vous avez assisté à cette assem- « blée et participé aux résolutions « qui ont été adoptées, et, dans le « cas où vous répondriez affirmati- « vement, si vous avez quelques ex- « plications à offrir. »

« J’ai l’honneur d’être votre obéissant,

Walcott, sec.

Mon père était patriote, mais comme la plupart des principaux citoyens des paroisses de l’île de Montréal, il ne joua pas un rôle actif dans le mouvement insurrectionnel. Il répondit à la lettre du gouverneur qu’en assistant à l’assemblée de Saint Laurent comme simple spectateur, il n’avait enfreint aucune loi, qu’il avait simplement usé du droit que possède tout sujet anglais de se ren-

seigner sur les affaires publiques.

Il ne fut pas destitué.

Le capitaine de milice était autrefois, sous l’ancien comme sous le nouveau régime, un personnage important. C’était le représentant le plus autorisé du gouvernement dont il était chargé de faire connaître et exécuter les ordonnances. Pendant longtemps, il exerça les fonctions de magistrat, de juge de paix.

Le mai planté en face de sa résidence indiquait son importance et le signalait à l’attention publique.

L’un des plaisirs de ma jeunesse était, le dimanche, de hisser le drapeau au bout du mai et de le voir flotter au souffle de la brise. L’installation de ce mai était l’occasion de fêtes joyeuses qui se répétaient souvent, toutes les fois que les miliciens croyaient nécessaire de le réparer, de le peinturer, de remplacer une cheville ou une corde ; les prétextes ne manquaient pas. Ils arrivaient, le matin du Ier mai, par escouades, un certain nombre avec des fusils à

pierre qui ne partaient pas du premier coup et qui n’avaient servi jusqu’alors qu’à tuer des tourtes et des canards. Lorsqu’ils étaient tous réunis, il fallait les voir et les entendre, riant, dansant, chantant et tirant presque sans interruption des coups de fusil. Comme le capitaine avait été prévenu, il savait que ses braves soldats ne se contenteraient pas de chanter et de tirer du fusil, mais qu’ils auraient faim et soif.

Aussi, il faisait provision abondante de viandes, de bière, de jamaïque ; les pièces de jambon, de porc frais, les plats de boudin et de saucisse, les cruches de bière disparaissaient comme par enchantement. Lorsqu’il ne restait plus rien à manger et à boire, lorsqu’il n’y avait plus de poudre dans les cornes, les braves miliciens se retiraient heureux et convaincus d’avoir fait leur devoir.

C’était à peu près la seule occasion qu’ils eussent de manifester leur goût des armes ; c’était l’acte le plus important de leur service mili-

taire. Pourtant non, une fois, le jour de la Saint-Pierre, après la messe, le capitaine les sommait de se réunir à la porte de l’église, de s’aligner et après les avoir fait appeler, iljleur faisait crier : « Vive le Roi » ou « Vive la Reine », et le pays était sauf, la paix assurée.

Comment veut-on que des hommes^si ignorants du jmétier des armes, auxquels on ne cesse de répéter depuis cent ans que nous n’aurons jamais raison de craindre le fléau de la guerre, que le seul danger à redouter est une invasion américaine et que ce danger est illusoire, comment veut on, dis-je, que ces hommes s’enrôlent avec enthousiasme pour aller se battre en Afrique ou en Europe ; qu’ils quittent femmes et enfants et abandonnent leurs champs où leur travail est si nécessaire, pour aller prendre part à une guerre qui les touche de si loin et si indirectement ?

Ce serait bien différent s’il s’agissait de défendre leurs foyers envahis,

leurs familles et leurs biens menacés.

Après tout, le recrutement parmi la population rurale des provinces anglaises n’a pas eu beaucoup plus de succès. Rien de plus naturel, de plus facile à expliquer.

Plus je vieillis, plus je me convaincs que le clergé est la plus grande force nationale et morale du pays, le moteur le plus puissant des œuvres de charité et de dévouement, le corps de l’Etat de plus ouvert aux idées généreuses, aux sentiments élevés. Combien de fois j’ai constaté que, sans le clergé, il est difficile de fonder une œuvre qui demande du zèle, du dévouement ! C’est pour la conserver toujours, cette force bienfaisante, que je me suis permis parfois de mettre le clergé en garde contre certains abus d’autorité, surtout en matière politique, et de lui dire des choses désagréables, malgré la sympathie que je lui porte. J’é-

tais de bonne foi, j’étais convaincu que la religion souffrirait sérieusement de l’usage que des politiciens faisaient de son influence religieuse, et qu’il était dangereux de donner raison de croire et de dire que les catholiques, dans ce pays, n’étaient pas libres de parler et de voter suivant leur conscience et leur jugement.

Les autorités romaines ont adopté cette manière de voir et nous avons eu depuis, dans une certaine mesure, la paix religieuse. Les relations entre le clergé et nos hommes politiques n’ont jamais été plus amicales ; bien des préjugés sont tombés, beaucoup de rancunes regrettables sont disparues.

Jamais le clergé n’a été dans des conditions plus favorables pour accomplir sa bienfaisante mission parmi nous, pour exercer son action dans l’intérêt religieux, moral et national de notre population. C’est lui qui, dans nos collèges, nos écoles et nos chaires paroissiales, forme l’esprit et le caractère du peuple, de

ceux surtout qui sont destinés à le conduire, à exercer, dans certains milieux, leur influence sur leurs semblables.

C’est une grande et noble mission qui demande beaucoup de zèle, de dévouement et de tact.

Si les hommes qu’il a formés ne sont pas, au point de vue moral et national, ce qu’ils devraient être ; si, dans la vie privée ou publique, ils commettent des fautes graves, on l’en rend plus ou moins responsable.

« Voilà, » dit-on, « les résultats de notre système d’éducation. » Naturellement les opinions, à ce sujet, sont souvent injustes ou exagérées.

Toutefois, dans nos collèges et nos écoles, on devrait plus que jamais stimuler chez les élèves le respect de soi-même et des autres et combattre des défauts qui sont de nature à nous amoindrir aux yeux des autres races comme Français et catholiques, à leur faire méconnaître la valeur de notre formation morale, de notre système d’éducation.

Plus que jamais il faut former des hommes forts, à la conscience éclairée, aux principes solides, des hommes ce caractère, de volonté et d’action, pénétrés du sentiment du devoir, capables de résister aux tentations, aux séductions néfastes, comme aux désenchantements si cruels de la vie. On devrait les préparer à faire face aux dangers de l’avenir, leur indiquer les moyens de les combattre. Que de naufrages, que d’existences brisées, faute de connaissance, d’avertissement ou de direction ! Aux motifs religieux qui devront les guider, on devrait joindre le sentiment du devoir, le culte de l’honneur privé et national, le respect des lois, de l’autorité, de la propriété publique et privée, la crainte de tout ce qui est vil, vulgaire, grossier, de tout ce qui peut faire mal juger notre population.

A quoi nous servira-t-il de faire étalage de nos convictions religieuses et nationales, de célébrer sans cesse les vertus de nos ancêtres, si

nos actes ne justifient pas nos prétentions, si, dans la vie publique comme dans la vie privée, nous ne valons pas mieux que les autres.

Il est certaines vérités que le clergé devrait entendre ; I] devrait faire la distinction entre les hommes sincèrement religieux qui lui disent ces vérités dans son intérêt et pour le bien de la religion, et ceux qui, en dénonçant certains abus, sont inspirés par un mauvais esprit, par le désir de faire accepter des théories dangereuses. Ces hommes de bien se croyant mal notés, dans les cercles ecclésiastiques, pour avoir dit des vérités qu’ils croyaient utiles, finissent par se taire et laissent le champ libre à ceux que les scrupules religieux ne fatiguent pas.

De ce qui précède, voici la conclusion.

Les Canadiens-Français en général, nos prêtres en particulier, ont intérêt à ce que le clergé conserve son influence et son autorité pour le bien moral et national de notre

population. A cette fin, ils devraient s’entendre pour faire ce que le bonheur et le progrès de notre province exigent, pour empêcher ou éviter des abus, des fautes et des erreurs, des mécontentements et des irritations funestes à cette autorité.

Si nous devons avoir le plus grand respect pour le caractère, les vertus et les enseignements de nos prêtres et reconnaître, en toute occasion, leur zèle religieux et national, ils doivent, de leur côté, tenir compte de nos droits, de nos devoirs et de nos intérêts dans les sphères soumises à notre juridiction. Dans l’administration des fabriques, des écoles, des affaires publiques en général, ils doivent écouter les conseils des bons citoyens, prêter l’oreille aux plaintes qui souvent se font entendre. Il est toujours dangereux d’abuser de la bonne volonté, de la sympathie et de la générosité des gens ; il est bon même quelquefois de modérer un zèle momentané, un excès de sympathie. Lorsque, sous l’em-

pire d’un sentiment généreux, les citoyens ont contracté des obligations trop onéreuses, ils oublient qu’ils ont consenti à tout et ils cherchent à jeter sur d’autres épaules la responsabilité de leur imprudence.

La construction des églises et des presbytères donne souvent lieu à des cas de cette nature.

Combien de fois des catholiques sincères, ardents même, n’ont pas voulu dire ce qu’ils croyaient juste et bon, ou protester contre certains abus, afin de ne pas s’exposer à être mal notés par leur curé et par son entourage ?

Mais il faut avouer que dans la plupart des cas, le conseil privé est plus convenable, vaut mieux et a plus d’effet que la critique publique.

Convaincu comme je le suis que nos destinées dépendent en grande partie de notre clergé et de la sagesse de ses actes, que nulle autre autorité n’a autant d’influence sur les opinions, les sentiments de notre population, je ne puis me lasser de

répéter ce que je crois nécessaire à la conservation de cette influence.

Avoir entre les mains les destinées nationales et morales d’un, peuple est un grand honneur, une tâche glorieuse, mais aussi une lourde responsabilité. Savoir concilier dans un milieu comme le nôtre, les intérêts éternels de ce peuple avec ses intérêts temporels, avec les exigences de son progrès matériel et de son influence nationale, demande beaucoup de sagesse et de prudence.

Le prêtre a été l’ami le plus fidèle, le plus dévoué, le conseiller le plus sage de nos pères, il était à côté d’eux dans leurs luttes et leurs souffrances, pour les fortifier et les consoler, pour leur apprendre à vivre saintement et à mourir héroïquement. Sans lui, auraient-ils réussi à fonder une Nouvelle-France, à implanter en Amérique la civilisation française et le christianisme ?

Il doit continuer son œuvre de conservation nationale et religieuse, en tenant compte des besoins nou-

veaux, du progrès des idées, des exigences du temps et de notre situation sociale et politique, en démontrant que le catholicisme, au lieu d’être un élément de faiblesse, est pour un peuple un élément de force morale et nationale, de vertu, d’honnêteté, de patriotisme, de véritable progrès ; qu’en fin une société soumise à son autorité est une société de bons chrétiens, de citoyens vertueux et utiles, accomplissant avec zèle et intelligence leurs devoirs envers Dieu et la patrie.

s Toutes les rigueurs dont j’ai été et pourrais être l’objet, ne m’empêcheront pas de croire et de dire qu’il n’y a rien de plus beau et de meilleur sur la terre que le sacerdoce catholique et que nulle part plus qu’au Canada il n’a exercé son influence salutaire. Et c’est sous l’empire de cette conviction que je me suis permis de dire des choses qui m’ont attiré ses rigueurs. Plus j’étais convaincu, plus je me croyais obligé de le mettre en garde contre certains

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abus en lui répétant ce qui se disait dans le monde où je vivais.

Il faut qu’il y ait dans le monde des hommes qui aient le courage de dire des vérités désagréables, même à ceux qu’ils aiment ; c’est un rôle ingrat et qui demande beaucoup de courage, de discrétion, de dévouement et une force de conviction que les déboires ne puissent pas ébranler.

Ils sont nombreux ceux que la critique exagérée, l’agression violente et les dénonciations humiliantes jettent dans l’indifférence ou le scepticisme religieux et national.

L’orgueil blessé fournit un grand nombre de recrues à l’armée des libres-penseurs.

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