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LA QUESTION DES ERUPTIONS ARTIFICIELLES

F. Hebra avait fait rentrer dans les eczémas les éruptions artificielles vésiculeuses. D'après lui, on peut à volonté reproduire l'eczéma. Ses élèves directs ont pour la plupart conservé cette opinion. Nous verrons que Tôrôk l'a rajeunie, modifiée et étendue, et qu'il ne considère plus l'eczéma que comme un mode spécial de réaction de la peau sous diverses influences, et en particulier sous l'action d'irritants locaux mécaniques et chimiques.

Dans son rapport sur « Die Pathologie des Eczems », Neisser, en 1892, a traité tout au long cette intéressante question. Voici en substance ce qu'il dit : « Quelques auteurs, Leloir et Brocq par exemple, reconnaissent bien comme eczémas les formes aiguës résultant de causes « constitutionnelles » internes ou de causes nerveuses, mais nient absolument que la même affection doive s'appeler eczéma quand elle est due à des causes externes. D'autres, comme Bulkley, excluent de cette classe toutes les

maladies eczématiformes provoquées par des causes externes, chimiques, mécaniques ou parasitaires, tandis que d'autres encore, comme Unna, y maintiennent les eczémas parasitaires. Pour ces auteurs, il y a une « dermatite eczémateuse artificielle » à côté d'un eczéma vrai aigu ayant le même aspect, mais dû à des causes internes.

Neisser admet aussi des dermatites, provoquées par des causes externes, qui ne sont pas des eczémas ; mais quand elles présentent le tableau clinique d'un eczéma, il les appelle aussi des eczémas.

Remarques. — Ce que dit Neisser est frappé au coin de la logique et de la vérité. Mais jamais nous n'avons soutenu que des causes externes ne pouvaient pas faire apparaître un eczéma. Nous reconnaissons, comme Neisser, que lorsqu'une derme tose, ayant absolument l'aspect extérieur d'un eczéma vrai, se produit chez des sujets à la suite d'irritations extérieures, de parasites, de grattages ou de contacts chimiques, etc., il faut appeler cette dermatose eczéma et la considérer comme telle Tous les vieux auteurs français, et Bazin à leur tête, ont également reconnu que des causes externes pouvaient être le point de départ d'un eczéma véritable. Là n'est pas la question.

Ce que nous avons soutenu, et ce que nous soutenons encore, c'est que toutes les dermites par irritation artificielle, érythémateuses, vésiculeuses et squameuses, ne sont pas des eczémas ; que, pour qu'elles soient des eczémas, il faut qu'elles aient l'aspect spécial sur lequel nous nous sommes expliqué plus haut. Souvent même l'effet direct de l'agent traumatique est une dermite vésiculeuse simple ; puis, sous des influences que nous préciserons plus loin, l'eczéma se développe.

Nous sommes donc, quoi qu'en puisse croire Neisser, en grande partie d'accord avec lui ; mais nous avons protesté et nous protesterons sans cesse contre cette proposition de l'école de Vienne, que l'on peut toujours à volonté provoquer l'apparition d'un eczéma. Par un agent irritant approprié on peut, non pas toujours, mais fort souvent, provoquer l'apparition d'une dermite érythémateuse ou érythématovésiculeuse ; plus rarement on provoquera par ce moyen l'apparition d'un véritable eczéma ; nous verrons plus loin qu'il faut, pour cela, la prédisposition du sujet et peut-être l'inoculation du microbe pathogène.

Nous ne sommes d'ailleurs, en soutenant ces idées, que l'écho fidèle de nos deux maîtres, E. Vidal et E. Besnier. Voici, en clTet, comment ils s'expriment sur cette question :

E. Besnier et A. Doyon (1) déclarent <r qu'ils ne croient pas, corunie Kaposi, que

(1) Kaposi. Pathologie et traitement des maladies de la peau. Traduction avec notes et additions par MM. E. Besniek et A. Doyon. 2° édition, Paris, 18'J1, t. I, p. 649.

l'on est toujours à même de déterminer artificiellement, sur un point quelconque de la peau, sur le premier individu venu, toutes les variétés de l'eczéma avec leur polymorphie et leurs transitions. Il y a toute une série des affections que Kaposi appelle eczémas, qui ne peuvent être déterminées artificiellement, et dans les cas où l'application des irritants- réalise des lésions ëczématoïdes, ce n'est pas pour cela un eczéma vrai qui a été produit. C'est un simulacre d'eczéma, et non pas l'eczéma, que provoque, par exemple, l'application de l'emplâtre de thapsia ; c'est chez certains sujets seulement qu'un eczéma véritable pourra succéder au simili-eczéma, avoir été préparé par lui. On ne doit pas confondre ici l'agent provocateur, la lésion artificielle initiale, avec la maladie que pourra réaliser, à sa suite, l'organisme individuel, mais qu'il ne réalisera et qu'il ne renouvellera que le moins ordinairement, et dans des conditions déterminées. »

E. Vidal (1) a protesté avec énergie contre l'adjonction à l'eczéma :

1° Des dermites artificielles eczématiformes ;

2° Des dermites parasitaires eczématiformes.

« 1° Sous les noms d'eczémas de cause externe, d'eczémas artificiels on a rangé, daûsle groupe eczéma, des dermites artificielles vésiculeuses, érythémato-squameuses, etc., d'apparence eczématoïde, que leur évolution et la spécialité de leur cause distinguent le plus souvent; elles leur impriment des caractères objectifs permettant généralement de reconnaître la nature de l'agent qui les a provoquées.

« Ces inflammations superficielles et vésiculeuses de la peau provoquées par l'insolation (eczéma solare, de Willan),par l'emplâtre de thapsia, par l'huile de croton, par les frictions hydrargyriques, par la teinture d'arnica, etc . , n'ont d'eczéma que l'apparence. Elles n'en ont ni la marche, ni la durée, ni les poussées successives, ni la résistance au traitement. Leur aspect même est différent ; en général limitées, assez régulièment circonscrites, très enflammées, d'une rougeur très vive et uniforme, elles reproduisent souvent la forme et l'étendue de l'application irritante, emplâtre, lotion, onction, etc., qui leur a donné naissance. Abandonnées à ellesmêmes, elles guérissent en quelques jours.

« Ce qui tend à établir la confusion et ce qui explique l'assimilation faite par la plupart des auteurs entre l'eczéma et ces éruptions artificielles, c'est que chez des sujets disposés à l'eczéma ces dermites artificielles peuvent être la cause occasionnelle d'un véritable eczéma, comme le ferait, du reste, tout autre agent d'irritation mécanique, chimique, ou parasitaire. Dans ces cas, on voit l'eczéma se développer d'abord sur les surfaces préalablement irritées, y succéder à la dermite eczématiforme et assez souvent se répandre sur d'autres régions. On assiste alors, suivant les sujets, soit à une première manifestation, soit à une récidive de l'eczéma.

« 2° Les dermites eczématiformes parasitaires sont souvent confondues avec l'eczéma. Cela s'explique d'autant plus facilement que les lésions inflammatoires de la peau, provoquées par les parasites, peuvent être, chez un sujet prédisposé, la cause occasionnelle, le point de départ d'un véritable eczéma. C'est ainsi qu'on peut voir, par exemple, chez un galeux l'eczéma vésiculeux le mieux caractérisé survenir pendant que la peau est irritée par les acares... >)

Remarques. — La question des dermatites ou dermites artificielles est remarquablement posée par E. Vidal, et nous espérons qu'après avoir lu ce qui précède et les quelques observations dont nous avons fait suivre les citations de Neisser, il ne restera plus aucune ambiguïté dans l'esprit des lecteurs.

(1) Article Eczéma. In Traité descriptif des maladies de la peau de Leloir et Vidal, p. 229-230.

Les traumatismes et les divers agents irritants peuvent déterminer l'apparition de l'eczéma chez les personnes prédisposées ; ils peuvent provoquer l'apparition de dermites artificielles qui n'ont ni les caractères objectifs, ni l'évolution, ni les réactions thérapeutiques de l'eczéma. Ces dermites artificielles peuvent se compliquer ultérieurement d'éruptions eczémateuses vraies, et cette complication s'observe avec une réelle fréquence.

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