CHAPITRE II COMMENT A ÉTÉ ACCUEILLIE LA THÉORIE DE L'ECZÉMATISATION
Le nom d'E. Besnier était garant de l'accueil qui a été fait par le monde dermatologique à sa théorie de l'eczématisation. Ceux qui n'ont pas voulu l'accepter ont gardé le silence ou en ont parlé sans formuler d'objection précise. Kaposi (voir le chapitre Lichénifîcation) nous a même fait le très grand honneur de nous reprocher cette théorie sans nommer E. Besnier.
Toute l'école française a adopté le mot avec empressement: il est maintenant d'un usage courant dans tous les écrits de notre langue.
Dès (1892 (2), nous avons déclaré que <£ depuis quelque temps déjà nous ne
(1) Voir Saboueaud. Essai critique sur l'étiologie de l'eczéma. Annales de dermatologie, 1899, p. 305 et la note ci-dessus où nous parlons de l'action Hellénisante possible de certains microbes.
(2) L'. Brocq. Quelques aperçus sur les dermatoses prurigineuses et sur les anciens lichens. Communication au 11° Congrès international de dermat. et desyph. Vienne, 1892. Cette communication a été le point de départ de la conception nouvelle du prurigo.
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considérons plus en France l'éruption vésiculeuse et squameuse connue sous le nom d eczéma comme une entité morbide définie ; sous l'influence de MM. les Drs E. Vidal et E. Besnier, cette doctrine a été communément adoptée dans notre pays ; pour nous elle est profondément vraie. L'éruption eczémateuse, V eczématisation, comme le dit M. le Dr E. Besnier, n'est qu'un mode de réaction spécial de l'économie sous l'influence d'excitations diverses, ce qui explique comment une éruption eczémateuse typique peut provenir d'une irritation locale, ou d'une intoxication de l'économie, ou d'une influence nerveuse quelconque, ce qui explique aussi comment l'eczématisation peut se combiner chez un même sujet avec d'autres ma' nifestations morbides cutanées. »
Remarques. — Dans ce travail nous sommes allés d'emblée aux conséquences ultimes de la théorie de l'eczématisation. Nous avons été suivis en cela par Tôrôk. C'est en effet une solution de toute la question de l'eczéma. 11 est d'autant plus étonnant que nous l'ayons formulée à cette époque avec cette netteté sans aucune restriction que nous venions d'écrire, quelques mois auparavant, notre article sur l'étiologie de l'eczéma, article que nous analyserons plus loin. Il y a là une inconséquence que nous devions relever, et pour laquelle nous faisons amende honorable.
Voici comment s'exprime le Dr Leredde à propos de l'eczématisation (1) :
« M. E. Besnier, dans plusieurs travaux, et en particulier dans son étude récente sur le traitement de l'eczéma, adopte le sens anatomique donné par les auteurs allemands au mot eczéma avec quelques restrictions... Pour bien indiquer qu'il s'agit d'un groupe de lésions cutanées ayant des caractères anatomiques communs, les a épidermodermites exsudatives du type catarrhal », il décrit non l'eczéma, mais l'eczématisation, réaction commune d'affections que nous ne sommes pas actuellement en mesure de classer. »
« Cette théorie de l'<£ eczématisation» peut, sous la forme indiquée par M. E. Besnier, se concilier avec la théorie parasitaire. »
Remarques. — Leredde n'entre pas dans de plus amples détails; pour comprendre sa pensée, on n'a qu'à se reporter à ce que nous avons écrit plus haut. Mais ce ne sont pas là les vraies conséquences delà théorie de l'eczématisation. Tommasoli les a quelque peu développées dans ses travaux. Tôrôk va nous les donner dans toute leur ampleur.
Dans son mémoire sur la signification des lésions eczémateuses et sur les réactions générales de la peau (2), Tôrôk se demande tout d'abord ce qu'il faut appeler lésion eczémateuse, et il recherche quelle est la base fixe unique qui peut exister en ce moment pour asseoir la notion de l'eczéma.
Cette unique base, d'après lui, est la lésion cutanée de l'eczéma. Les lésions eczémateuses banales ont été, dit-il, réunies sous deux notions par Jacquet, Brocq et Besnier : ce sont la lichénification ou lichénisation et l'eczématisation.
« Sous l'influence du grattage et très vraisemblablement d'autres causes mécaniques, il se produit l'altération cutanée bien connue de l'eczéma humide.
« Ce sont uniquement les lésions susdécrites formant le tableau banal de Feczéma
(1) Leredde. L'eczéma, maladie ■parasitaire . Paris, 1898.
(2) L. Tôkok. Annales de dermat , et de syph., 1896, p. 1397.
sec (lichénisation) et de l'eczéma humide (eczématisation) qu'on doit envisager en premier lieu dans l'étude de l'eczéma...
« Il est nécessaire d'insister sur ce fait que les lésions eczémateuses, c'est-à-dire l'eczématisation, la lichénification et la formation d'élevures hyperhemiques et œdémateuses miliaires, se forment dans la majorité des cas directement et immédiatement sous l'influence du grattage ou de causes mécaniques analogues. Il faut y insister à cause de la tendance de certains auteurs à placer ces lésions parmi les produits pathologiques de bactéries ; une pullulation aussi rapide des bactéries et la formation de lésions telles que l'eczématisation sous leur influence pendant la durée d'une attaque intense de grattage serait incompréhensible.
« Selon l'avis de F. Hebra, des influences physiques et chimiques, principalement des influences mécaniques, produisent toutes les formes de la maladie eczéma, et chez des individus sains et chez des malades. Il attribue une influence très marquée au grattage par lequel les malades sont capables également de produire sur leur peau la maladie eczéma. C'est ainsi que l'eczéma se peut surajouter à toute maladie prurigineuse.
« Suivant les conceptions des auteurs français, on peut produire différentes séries de lés ions, classées auparavant dans le cadre des lésions de la maladie eczéma, par des irritations mécaniques, le grattage principalement, sur la peau siège d"un prurit... Donc chaque maladie prurigineuse peut se compliquer de lésions licliènifiées, eczématisées. Les lésions eczémateuses produites par le grattage sont pour Hebra la maladie elle-même; pour les auteurs français, ces lésions avec le prurit sont un syndrome, et il s'agit pour eux, après constatation de ce syndrome, de rechercher la maladie elle-même. Cette tache est identique dans les deux conceptions lorsqu'il s'agit de constater des maladies prurigineuses compliquées de la maladie eczéma selon la formule de F. Hebra, augmentées du syndrome de la lichénification ou eczématisation selon la conception des auteurs français : cette tache restera à peu près identique tant qu'il s'agit d'eczémas symptoinatiques, c'est-à-dire des cas dans lesquels une maladie quelconque, diabète, etc.. est cause d'un prurit qui, par l'intervention du grattage, produit la lichénisation ou l'eczématisation...
(( Selon la conception de Hebra, les lésions cutanées et le prurit seuls suffisent à caractériser cette maladie, toutes les dermatoses prurigineuses montrant des lésions eczémateuses pures rentrent dans le cadre unique de l'eczéma. C'est tout autre chose selon la formule des Français. Étant donné que les syndromes susdécrits ne sont autre chose que les réactions de la peau sur le grattage suite de prurit, il faut regarder tout l'ensemble de l'affection pour arriver aux signes caractéristiques des dermatoses, et ils créent ainsi des types morbides nouveaux extraits du cadre de l'eczéma ancien, »
Torok identifie totalement les processus de la lichénification et de l'eczématisation. D'après lui, on peut produire les lésions eczémateuses humides à volonté. Les lésions des dermatites ou eczémas artificiels expérimentaux en sont la preuve, confirmée par l'expérience clinique journalière des dermalites artificielles pour ainsi dire spontanées dues aux occupations des malades...
« Vu ces faits et la banalité des lésions eczémateuses humides, nous nous croyons en droit de dire que V eczématisation est également un mode de réaction delà peau, principalement sur l'irritation chimique et thermique. . . »
On ne peut être plus net. Partant de ce point de départ, Torok généralise encore davantage : il réunit sous le nom de Phéiiomènes irritatifs de réaction ou, en abrégeant, Phénomènes irritatifs ou Phénomènes réactifs, les processus suivants : l'hyperhémie congestive, l'œdème irritatif, l'émigration des cellules du sang, la prolifération modérée des cellules fixes, et certains
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symptômes subjectifs (douleurs, démangeaisons, etc.) dus à l'irritation des nerfs.
« Ces altérations peuvent se surajouter à des procès pathologiques fort différents et signifient simplement que l'agent pathogénétique possède la faculté d'irriter les tissus de l'organisme. »
L'existence de ces phénomènes réactifs ne donne aucun renseignement à propos de l'agent qui les a provoqués :
« Ils n'ont par eux-mêmes rien de caractéristique et ne peuvent servir de base à eux seuls pour reconnaître un nouveau type de maladie.... Suivant la nomenclature actuelle, les altérations pathologiques de la peau que nous envisageons en ce moment sont : des roséoles, des ârythèmes, des papules prurigineuses, des papules d'eczéma, ou de prurigo, des papules d'urticaire, des taches, des plaques, des placards orties, l'état inflammatoire de la peau... Toutes ces altérations peuvent produire, par l'irruption dans l'épiderme du sérum exsudé des vaisseaux et par l'ablation des couches de l'épiderme de la couche sous-jacente en différentes hauteurs, des vésicules et des bulles... »
Donc lichénisation, eczématisation, phénomènes irritatifs (hyperhémie congestive et desquamation) sont pour Tôrôk trois processus identiques, de la plus parfaite banalité, trois simples modes de réaction de la peau.
Remarques. — Tôrôk a poursuivi en logicien les théories de la lichénification et de l'eczématisation jusqu'à leurs dernières conséquences : toujours avec l'arrière-pensée de montrer qu'elles s'accommodent jusqu'à un certain point avec l'enseignement de F. Hebra. C'est ainsi que la lichénification est l'eczéma sec, l'eczématisation l'eczéma humide ; leur ensemble constitue les lésions eczémateuses. Il y a ajouté ses phénomènes irritatifs et réactifs. Pour lui le grattage, les traumatismes divers, les actions chimiques, interviennent d'une manière prépondérante pour provoquer ces processus. Fidèle disciple de F. Hebra, il écrit qu'on peut produire les lésions eczémateuses humides à volonté.
On voit en somme que, malgré toutes les prudentes réserves de M. le Dr E. Besnier, la création du mot eczématisation et son adjonction au mot lichénification ont fatalement entraîné à des généralisations assez aventureuses et provoqué une théorie sur la nature réelle des éruptions eczémateuses : grâce à ce terme, on a été presque invinciblement porté à les regarder comme étant des modes de réaction des téguments et non plus comme étant une maladie définie.
Dès lors il n'y avait plus aucune difficulté à extraire du groupe des eczémas qui ne paraissait plus être qu'un caput mortuum formé par un vaste syndrome, des entités morbides qui semblaient nettement définies par leurs allures générales, leur évolution, leurs réactions thérapeutiques .
Telle a été la genèse des prurigos diathésiques de M. le Dr E. Besnier ; telle est, il faut bien le reconnaître, à l'heure actuelle, aux yeux de beaucoup de dermatologistes, la justification en tant que type morbide défini du prurigo tel que l'a conçu F. Hebra.
« Quant à ranger, comme le demande Neisser, ce que j'ai décrit sous le nom de
prurigos diathésiques dans les eczémas, ce serait absolument contraire à l'observation réelle des pruriginoses dans lesquelles l'eczématisation n'est autre cbose qu'une lésion secondaire et un épisode d'un syndrome bien autrement complexe que celui d'un eczéma véritable ... S'il est des maladies dans lesquelles la lésion par son unité, sa spécificité, sa permanence, ses réactions thérapeutiques, etc.. prime l'ensemble syndromatique et suffit à une caractéristique nosologique, toutes ne sont pas constituées de même, et il en est d'autres dans lesquelles la lésion, au contraire, par sa banalité, sa multiformité, est primée par l'ensemble des caractères cliniques. Et c'est sur le tableau morbide complet, et non sur la détermination de lésions multiples, mobiles et secondes, que doit être instituée l'unité syndromatique. C'est sur cette base seulement que l'on arrivera à épurer le groupe absolument artificiel et composite des eczémas et des urticaires qui doit être entièrement démembré et classé, non pas d'après le phénomène banal de l'eczématisation ou de l'urtication, mais d'après l'étude complète des syndromes cliniques dont le phénomène éruptif est une simple expression » (1).
Pour peu que l'on y réfléchisse, on doit voir que nous sommes en ce moment sur un terrain des moins solides et des plus dangereux. Quelle base précise avons-nous pour apprécier et fixer ces nouvelles entités morbides ? Aucune en réalité. C'est d'après un ensemble de symptômes, un enchaînement de manifestations morbides, parfois d'après des réactions thérapeutiques, que nous formulons notre diagnostic. Les cliniciens sont sans doute à leur aise sur ce terrain qui répond à l'étude de la vie et des réactions de l'organisme, mais les hommes de laboratoire ne le connaissent pas, ou tout au moins le connaissent mal, et ils réclament des faits précis et des arguments tangibles.
Quelles que soient les raisons, excellentes sans doute à leur point de vue, qu'apportent F. Hebra, E. Besnier, Brocq, Jacquet, etc., pour édifier leurs prurigos ou leurs névrodermites, l'observateur à esprit positif leur répondra qu'il ne peut comprendre pourquoi ils n'appellent plus eczéma dans ces types morbides les éruptions qui en réalité, au point de vue objectif, sont de l'eczéma typique, incontestable. Ils ne pourront jamais admettre la proposition du maître de l'école française, « la constatation de l'eczéma n'implique nullement la nature eczématique du syndrome », malgré toutes les explications que nous avons fournies de cette proposition.
Répétons donc une fois pour toutes que ni E. Besnier, ni Jacquet, ni nous-même, nous n'avons jamais nié que ces manifestations eczémateuses soient de l'eczéma : ce serait nous prêter gratuitement une absurdité. Nous avons dit simplement que l'eczéma n'a dans ces types morbides que la valeur d'un symptôme, ou pour mieux dire que les prédispositions individuelles de ces malades sont telles qu'il est fréquent de voir apparaître chez eux des manifestations d'eczéma, et faisons remarquer que la constitution de ces groupes morbides peut résister même à la démonstration de la nature microbienne de
(1) E. Besnier. Sur la question du prurigo. 3e Congrès international de Dermatologie. Londres, 1896, p. 12.
l'eczématisation, élevée dans ce cas au rang d'une maladie étiologiquement bien définie, car la question de prédisposition interviendra dès lors pour constituer l'entité morbide, l'eczéma évoluant avec une facilité toute particulière sur ce terrain de culture si spécialement préparé.
Tel est l'état actuel de la science sur ce point.