‹ La question des eczémasChapitre 21 sur 70 · CHAPITRE PREMIER Les travaux de M. le Dr E. Besnier · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Les travaux de M. le Dr E. Besnier

C'est dans le mémoire si remarquable, auquel nous avons fait allusion plus haut, que M. le Dr E. Besnier l'a pour la première fois fait connaître.

« Nous proposons le terme d'eczématisation et nous l'apppliquons pour désigner, au titre général, une lésion cutanée extrêmement fréquente, mais d'une banalité non moins extrême, et qui est, aujourd'hui, tout à fait insuffisante à caractériser une maladie. Les conditions pathogéniques sont très variées, et, une fois produite, la lésion cutanée peut prendre les aspects et les caractères les plus divers, en raison de son conflit avec la condition extrinsèque, et le parasitisme secondaire ou primaire. C'est une lésion-symptôme dont la valeur séméiologique et les conditions étiogéniques sont entièrement à reprendre en sous-œuvre. ))

Il précise un peu plus loin (p. 647) et dit : « Le mot d'eczématisation est un terme abréviatif pour désigner (sans lui donner aucune signification systématique prématurée, et simplement pour représenter Vétat eczématique de la peau) une lésion, non une maladie, plus complexe encore et plus difficile à déterminer complètement que la lichénisation. »

En 1897, ses idées se sont encore précisées sur ce point, et voici comment il s'exprime (1):

« Les épidermodermites exsudatives du type catarrhal (catarrhes humides de la peau), auxquelles la tradition médicale donne le nom commun d'eczémas.., si disparates, sont reliées par une communauté de lésions, dont l'ensemble réalise l'état d'eczéma, que nous avons proposé de désigner abréviativement et synthétiquement par le mot eczématisation. Quelquefois ces lésions sont liées à la présence d'un élément parasitaire ; mais, dans tous les cas, une fois eczématisée à un titre quelconque, la peau offre un champ d'asile aux microbes d'aventure et un terrain de culture à diverses bactéries, qui, une fois immigrées, prennent une part plus ou moins importante à l'évolution pathologique ultérieure. y>

« Tantôt primitive, l'eczématisation est d'autres fois secondaire à diverses affections classées, pityriasis, psoriasis, séborrhées, hyperhidrose, hyperstéatidroses, prurigos diathésiques, icthyose, dermatite de Duhring-Brocq, etc . . . auxquelles elle s'associe ou se superpose, et au cours desquelles elle peut momentanément occuper le premier plan. Sa constatation dans un complexus pathologique n'implique en aucune manière la nature eczématique du syndrome, et n'autorise, à aucun titre, le déclassement des affections diverses dans lesquelles cette constatation est faite (2). »

« Dans ces cas, la lésion cutanée ne constitue qu'une phase épisodique d'un complexus tel que le prurigo diathésique, par exemple, lequel ayant au nombre de ses altérations cutanées, successivement ou simultanément, l'érythème, l'urtication dans ses types les plus variés, l'eczématisation, la lichénisation, etc... ne peut être à la fois un érythème, une urticaire, un eczéma, un lichen, mais demeure en réalité toujours une maladie diathésique prurigineuse individualisée, un prurigo diathésique. . .

(1) E. Besnier. Traitement de l'eczéma. Traité de thérapeutique de Robin.

(2) Remarque. Ne semble-t-il pas qu'on lit une description de la lichénification ? Tout cela s'applique complètement à la lichénification ; il n'y a que le mot de changé. L. B.

« Enfin, de même qu'elle s'associe à d'autres états pathologiques, l'eczématisation subit elle-même des interférences, les altérations eczématiques s'associant, en faisant place à une autre lésion, l'état de lichen, par exemple, la lichénisation, eczématolichénisation, lichénisation secondaire. »

Telle est la théorie de l'eczématisation.

Avant de formuler les remarques nécessaires, et pour ne pas trop morceler les documents, complétons les idées de M. le Dr E. Besnier sur les eczémas — et faisons connaître les desiderata qu'il signale comme points de départ d'études ultérieures.

Comme lésions anatomiques de l'eczématisation, M. le Dr E. Besnier s'en rapporte aux recherches de Unna sur l'eczéma ; puis il pose les questions suivantes :

« Quel est le mode vital de l'épidermodermite catarrhale qui constitue l'eczématisation ?

« De quelle nature sont les irritants directs et d'où proviennent-ils ?

« Sur quels éléments anatomiques l'irritant porte-t-il son action primaire ?

« Le trouble nutritif est-il provoqué directement par irritation de la cellule, ou dérive-t-il de l'excitation des éléments nerveux ?

« La bactériodermatologie naissante a créé quelques essais d'eczématologie microbienne, mais rien encore n'est venu donner de clarté réelle. Cependant, les notions anciennes sont manifestement insuffisantes pour éclairer la physiopathogénie de la plupart des eczématisations, et un rôle, à déterminer, ne saurait être refusé aux micro-organismes qui entrent en activité sur la peau quand son revêtement corné a été entamé, et quand l'épidermoderme est devenu en état pathologique. »

Remarques. — Au premier abord, quand on lit les pages précédentes, il semble que nous ayons exposé d'une manière erronée dans notre préambule la genèse de la théorie de l'eczématisation.

Avec quelle prudence en effet s'exprime M. le Dr E. Besnier! « L'eczématisation n'est qu'un terme abréviatif, sans signification systématique prématurée » ; il ne signifie que état eczématique de la peau : de même d'ailleurs que pour lui lichénisation ne signifie que état lichénoïde de la peau. Ce ne serait donc plus une « théorie » que l'eczématisation, mais un simple artifice de langage, un vocable commode, et rien de plus.

Mais si l'on veut bien prendre la peine de lire avec attention ce qui précède, on comprendra bien vite toute la vérité de notre préambule. Malgré toute sa réserve, le maître actuel de l'Ecole française est entraîné par la toute-puissance du mot, et il en arrive à écrire : « c'est une lésion-symptôme » ; — « sa constatation n'implique nullement la nature eczématique du syndrome » ; — « la lésion cutanée ne constitue qu'une phase épisodique d'un complexus tel que le prurigo diathésique, lequel ayant au nombre de ses altérations cutanées, successivement ou simultanément, l'érythème, l'urtication dans ses types les plus variés, l'eczématisation, la lichénisation, etc.. ne peut être à la fois un érythème, une urticaire, un eczéma, un lichen, mais demeure en réalité toujours une maladie diathésique prurigineuse individualisée, un prurigo diathésique... »

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Voici doncl'eczématisation mise au même rang que l'érythème pris dans son sens le plus vague, que l'urticaire qui est un mode de réaction banal de la peau, que la lichénisation. La conséquence est toute naturelle : l'eczématisation de par son créateur, et peut être un peu malgré lui, devient un mode de réaction banal de la peau, au même titre que l'érythème, que l'urtication, que la lichénisation. Et c'est bien ainsi que tous les dermatologistes l'ont compris : c'est dans ce sens qu'ils ont utilisé ce terme pour en déduire les conceptions pathologiques les plus diverses.

Or, si l'on veut poursuivre cette théorie de l'eczématisation jusque dans ses conséquences les plus extrêmes, voici à quoi l'on aboutit. L'eczématisation est un processus morbide banal, un simple mode de réaction de la peau sous diverses influences, analogue à la lichénification, et qui peut, comme celle-ci, exister secondairement dans certaines dermatoses bien définies, et dans ces cas il n'y a pas eczéma vrai, de même que dans les dermatoses prurigineuses compliquées de lichénifications secondaires, il n'y a pas de lichen vrai. Elle peut exister à l'état pur, comme la lichénification, et ce seraient là les faits dignes du nom d'eczémas vrais, de même que les lichénifications primitives ou pures devraient être dénommées lichens vrais.

Nous ne disons pas que cette conception soit fausse ; nous faisons simplement remarquer quelle est nécessaire avec le point de départ que l'on trouve implicitement dans les lignes précédentes, et que probablement elle dépasse de beaucoup les secrètes pensées de notre maître qui a voulu rester dans la réserve la plus absolue au point de vue de la nature réelle des eczémas, alors qu'elle la préjuge de la manière la plus catégorique.

Si l'on admettait en effet (voir plus loin pour la discussion de cette théorie) l'origine parasitaire des eczémas, certes le mot d'eczématisation peut être conservé, et il peut même alors rendre de très grands services, mais en en changeant totalement le sens et en le prenant comme synonyme d'inoculation eczématique, laquelle peut être primitive, c'est-à-dire se faire d'emblée sur la peau saine du moins en apparence, ou secondaire, c'est-à-dire se greffer sur une lésion cutanée antérieure de quelque nature qu'elle puisse être.

Mais alors dans cette nouvelle hypothèse, l'eczématisation n'est plus du tout une lésion-symptôine, ce n'est plus un processus banal analogue à l'érythème, à l'urticaire, à la lichénisation, c'est une maladie définie qui est primitive, ou qui vient compliquer une autre dermatose, mais qui reste toujours identique à elle-même, qui est toujours et quand même l'eczéma.

Et d'ailleurs est-il bien conforme aux faits cliniques d'identifier totalement les deux processus morbides, lichénification et eczématisation? Après mûr examen des malades, nous ne le pensons pas. Certes

il est possible, comme on l'a soutenu depuis fort longtemps, comme Hebra l'a dit dès 1844, que le grattage (provoque l'apparition de l'eczéma, mais il est bien certain que le grattage seul, même avec prédisposition du sujet, ne peut expliquer le développement de cette dermatose vésiculeuse, à allures rapides, à extension parfois presque foudroyante, essentiellement caractérisée par cette lésion élémentaire, la vésicule, dont la formation rappelle de si près les processus pathologiques des miliaires, de la dysidrose, de l'herpès, etc., toutes affections dans lesquelles le grattage et les traumatismes extérieurs n'ont très probablement que peu d'influence pathogénique. Cette vésicule de l'eczéma, vésicule si spéciale d'ailleurs au point de vue objectif, par son aspect, par son mode de groupement, par son évolution, rappelle invinciblement à l'esprit, quand on' en scrute les caractères, l'idée d'une dermatose définie.

Tout autre au contraire est la lichénifîcation. Ici éclate l'extrême banalité du processus, dans la pathogénie duquel le traumatisme est tout-puissant, qui ne s'installe que peu à peu, lentement, au prorata des actions extérieures, en tenant compte toutefois des prédispositions individuelles. Quoi qu'on en ait dit (1), rien dans les allures de cette manifestation morbide banale ne vient suggérer d'emblée l'idée de la possibilité de l'intervention dans sa pathogénie d'un microbe particulier. Il est impossible d'écarter demblée cette hypothèse quand il s'agit de l'eczématisation.

De là, entre les deux processus, des différences qui paraîtront peut-être subtiles à certains, mais qui n'en sont pas moins radicales et essentielles : nous devions les mettre en lumière.

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