CHAPITRE IV
EÉSUMÉ ET CONCLUSIONS
En résumé, ne possédant pas de critérium pathogénique, ne pouvant pas accepter la parakératose comme critérium anatomo-pathologique d'un groupe morbide bien défini, nous sommes obligés de nous en tenir encore aux critériums cliniques, et dès lors nous distinguons dans les affections que divers auteurs ont fait rentrer dans les eczémas les formes morbides suivantes que nous considérons comme bien distinctes les unes des autres (1), et comme nettement différenciées de l'eczéma vrai :
1° La dysidrose, qui diffère de l'eczéma vrai par l'aspect spécial de ses vésicules, leur localisation, l'absence de base inflammatoire ;
2° Les éruptions artificielles vésiculeuses vraies, qui diffèrent des eczémas vrais par l'aspect spécial des phénomènes inflammatoires et des vésicules, par leur localisation, par leur évolution ;
3° Le prurigo simplex, qui se distingue de l'eczéma vésiculeux disséminé par l'aspect urticarien, nettement papuleux, un peu papulovésiculeux, de l'élément primitif, et par l'absence de plaques vésiculeuses étendues ;
4° Le prurigo de Hebra et les prurigos cliathésiques sont des affections qui se compliquent souvent d'eczéma, pour ne pas dire toujours (2) ;
5° La névrodermite chronique circonscrite, ou mieux le prurit circonscrit avec lichénification (lichen simplex chronique), et la névrodermite diffuse ou mieux prurit diffus avec lichénification, sont tout à fait distincts de l'eczéma vrai, qui peut d'ailleurs les compliquer ;
6° Toute la série des faits décrits par Unna sous le nom d'eczéma séborrhéique doit être nettement distinguée et séparée de l'eczéma vrai, qui d'ailleurs peut les compliquer;
7° A côté d'eux nous devons signaler les psoriasis vrais, le pityriasis rubra pilaris, le pityriasis rosé de Gibert, qui sont des formes morbides distinctes ;
8° 11 en est de même de l'acné rosacée ;
9° Les ecthymas, les impétigos, et l'eczéma aigu vésiculeux d'inoculation d'Unna sont également des dermatoses tout à fait à part.
(1) Nous ne saurions trop le répéter : tout cela n'est que provisoire ; ce sont des moyens quelque peu artificiels de préciser en attendant le résultat futur des recherches pathogéniques actuellement en cours, résultat devant lequel nous nous inclinons d'avance.
(2) Voir, pour plus de précision sur ce point, le livre 17 de ce travail, IIe partie, chapitre III.
En attendant que les dermatoses actuellement en discussion aient pour fondement inébranlable une notion étiologique et pathogénique précise ; ne pouvant, comme le veulent certains auteurs qui ont raison en principe, tort en fait, rester dans le nullisme absolu, et accepter le chaos sous le fallacieux prétexte que nous ne pouvons d'emblée apporter une solution parfaite, nous proposons de réserver définitivement le nom d'eczéma à une dermatose inflammatoire ^objectivement caractérisée par de la rougeur, par une vésiculation plus ou moins accentuée, spéciale d'aspect, que connaissent bien tous les dermatologistes, souvent, mais pas toujours, par un écoulement de sérosité citrine, poissant audoigl et empesant le linge, et, suivant le degré de réaction inflammatoire et d'exsudation, par des croûtelles et des desquamations (1).
Est-ce à dire cependant qu'il n'y ait rien de vrai dans les généralisations de F. Hebra et de Hardy, dans les vastes conceptions de E. Wilson et de Unna? Certes non, et nous croyons qu'entre certaines des dermatoses dont nous venons de discuter la place dans le cadre nosologique il y a des liens étroits qui leur donnent un air de famille et qui autorisent leur groupement.
Soit qu'on analyse soigneusement leurs aspects objectifs, soit qu'on étudie leur évolution, on observe assez fréquemment leur coexistence chez le même sujet, sur le même terrain, leur intrication, leur alternance. Tout cela, comme nous l'avons expliqué plus haut, ne suffit pas à nos yeux pour les identifier, mais constitue un sérieux argument en faveur de leurs affinités.
En somme, nous pensons que la série eczéma vrai, pityriasis du cuir chevelu, eczéma séborrhéique circiné, eczéma séborrhéique psoriasiforme, psoriasis, pityriasis rubra pilaire, peut-être pityriasis rosé de Gibert, peut-être aussi certaines formes éruptives papulo-pustuleuses miliaires rangées jusqu'ici dans l'acné rosacée, peuvent être considérées comme formant un groupe considérable qui correspond assez bien, quoique avec de sérieuses modifications, aux dermatoses eczémateuses d'Erasmus Wilson, à l'eczéma de Unna. Mais il nous répugne de l'appeler eczéma, parce que l'eczéma vrai est ce que nous venons de définir, et non, nous ne saurions trop le répéter, le psoriasis.
Qu'on donne à ce groupe le nom que l'on voudra — pas celui d'eczéma — celui de dermatoses catarrhales par exemple, ce qui ne signifie pas grand'chose, mais qu'on spécifie bien qu'il renferme des types morbides bien distincts les uns des autres, ayant leur individualité propre, et dont les principaux sont :
(1) Nous pourrions invoquer ici la grande autorité d'AuSPITZ qui déclare (System der Ilauthranltheiten, 1S87, p. 49) qu'un état inflammatoire delà peau, qui n'aboutit pas à une véritable exsudation séreuse, ne doit pas être rangé dans l'espèce eczéma.
1° L'eczéma vrai et ses diverses variétés, variétés presque innombrables et que nous tâcherons d'esquisser dans le IVe livre de ce travail ;
2° Les séborrhéides circinées ou dermatose figurée médio-thoracique et ses diverses variétés (séborrhée du corps de Duhring) ;
3° Les séborrhéides ou parakératoses pityriasiques et leurs diverses variétés ;
4° Les séborrhéides ou parakératoses psoriasiformes ;
5° Les psoriasis vrais ;
6° Le pityriasis rubra pilaire.
Ainsi constitué, ce groupe est jusqu'à un certain point comparable à d'autres qui ont été déjà créés :
A nos éruptions généralisées rouges(érythrodermies exfoliantes de E. Besnier) qui renferment l'érythème desquamatif scarlatiniforme, la dermatite exfoliative généralisée, le pityriasis rubra, etc. ;
A nos dermatites polymorphes douloureuses ;
A nos dermatoses prurigineuses ou prurigo de E. Besnier, qui comprennent le prurigo de Hebra, les prurigos diathésiques vrais, le prurigo simplex, la névrodermite chronique circonscrite (lichen simplex chronique) ou prurit circonscrit avec lichénification, la névrodermite diffuse ou prurit diffus avec lichénification.
Ces conceptions générales sont utiles pour la compréhension des affinités des divers types morbides, et des relations qui les unissent; elles sont satisfaisantes pour l'esprit humain, mais elles ne doivent pas entraîner à des identifications prématurées qui engendrent les confusions les plus regrettables.
Provisoirement donc, et toujoursen attendant le résultat de recherches ultérieures dirigées vers la pathogénie de ces dermatoses, nous admettons les conceptions précédentes, -en spécifiant encore une fois de la manière la plus nette que nous réservons le nom d'eczéma à des dermatoses caractérisées par des vésicules spéciales plus ou moins développées, aux formes objectives ainsi dénommées par Willan, par Rayer et par Bazin.
Dans tout ce qui va suivre à propos de la pathogénie de l'eczéma, il est entendu que nous ne parlerons que de ces seules dermatoses vésiculeuses, et que nous laisserons de côté tous les eczémas séborrhéiques et les lichens des anciens auteurs.
Mais le terrain de la discussion n'est pas encore suffisamment bien délimité ; nous allons le faire comprendre en quelques mots.