CHAPITRE III LES VIEUX AUTEURS ÉTRANGERS
Plus encore que Bazin pour l'école française, F. Hebra a été le Maître incontesté et dominateur pour l'école de Vienne et pour la plupart des écoles étrangères. Sa doctrine a régné sans conteste en Allemagne pendant de longues années, et à l'heure actuelle on compte encore dans ce pays et dans ceux qui sont soumis à son influence de nombreux disciples respectueux de cette auguste parole.
On peut dire qu'avant lui, en Allemagne, l'étude de l'eczéma était restée rudimentaire. Il la porta du premier coup à un très haut degré de précision. Il définit l'eczéma :
(1) Hardy. Traité pratique et descriptif des maladies de la peau, 1886, p. 706-
« Une maladie de la peau d'une marche en général chronique, caractérisée soit par la formation de papules et de vésicules agglomérées, soit par des plaques rouges plus ou moins foncées recouvertes d'écaillés minces, ou, d'en d'autres cas, présentant une surface humide ; dans chacune de ces formes il peut survenir, en outre, des croûtes tantôt jaunes et gommées, tantôt vertes ou brunes. Cette affection est constamment accompagnée de violentes démangeaisons qui produisent des excoriations ; elle n'est pas contagieuse.
« Comme le lecteur le verra par cette définition, je comprends le terme d' « eczéma » d'une façon toute différente de celle admise jusqu'ici parles dermatologistes anciens et modernes. Je ne considère pas la formation des vésicules, et subséquemment celle d'une surface humide dépouillée de son épiderme, comme suffisante à caractériser la maladie ; mais j'admets comme variétés de la même affection tous les changements morbides observés dans le cours du développement et de la rétrocession de l'eczéma vésiculeux ordinaire et humide. La preuve en est dans les faits suivants :
« A. — On est à même, par l'action d'irritants sur la peau, de produire l'eczéma, et l'on remarque alors que des vésicules ou des surfaces humides ne surviennent pas dans tous les cas ; on constate quelquefois seulement de la rougeur et de la desquamation, d'autres fois des papules qui ne sont pas plus grosses que des têtes d'épingle, et accidentellement la formation rapide de pustules et de croûtes.
« B. — Il y a un grand nombre de cas dans lesquels on peut trouver sur le même malade, en un seul point, de petites écailles sur une surface rouge de la peau ; dans un autre endroit, des papules miliaires rouges ; dans un troisième, des élevures de l'épiderme remplies d'un liquide aqueux, et dans d'autres encore des surfaces en partie dépouillées de leur épiderme, humides, infiltrées et recouvertes çà et là de points de suppuration ou de croûtes vertes et d'un brun jaunâtre.
« C. — L'observation de la marche de cas individuels d'eczéma permet de reconnaître que la plupart commencent par la formation de vésicules plus ou moins grosses, dont quelques-unes se transforment en pustules ; d'autres se déchirent et forment des surfaces humides ; d'autres, enfin, se recouvrent de croûtes jaunes, tandis que la peau environnante est envahie par une éruption papuleuse, ou est simplement rouge et le siège d'une desquamation. Vers la fin du processus morbide, toutes les pustules se seront converties en croûtes, et celles-ci, après leur complète dessiccation, se détachent et laissent les parties affectées recouvertes de squames légères, et plus ou moins rouges et infiltrées. »
Hebra s'appuie sur l'analyse des symptômes produits par l'application sur les téguments d'une substance irritante, telle que l'huile de croton par exemple, pour classifier les différentes espèces cliniques de son eczéma :
« Si l'on analyse les conditions morbides qui se manifestent dans le cours de l'eczéma ainsi artificiellement produit, on n'aura aucune difficulté de réduire ces phénomènes à cinq ordres primitifs : d'abord, ceux que l'on observe immédiatement après la première application d'huile de croton, qui sont caractérisés par l'éruption de papules et de vésicules; ensuite, le résultat de l'action continue du même irritant, la formation de plaques rouges sécrétantes ; puis l'état ultérieur de pustules et de croûtes provenant du développement des papules et des vésicules ; et, enfin, la période de rougeur et de desquamation.
« Si l'on applique des noms spéciaux à ces formes, je serai pleinement justifié en établissant comme règle que l'eczéma apparaît et suit son cours sous cinq formes distinctes qui, classées d'après leur degré d'intensité, sont : 1° Eczéma squamosum (pityriasis rubra) ; 2° E. papvlosum, aussi appelé E. lichenoïdes, ou Lichen eczematodes ; 3° E. resiculosum (E. solare, de Willan) ; ±° E. rubrum seu madidans ; 5° E. impetiginosicm, ou E. crustosum, de quelques auteurs....
« Il sera, je pense, évident pour tout le monde que lorsqu'on trouvera toute la surface du corps attaquée à la fois, il sera plus naturel de supposer qu'on a affaire
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à une seule et même maladie que, suivant les règles de diagnostic admises jusqu'ici, d'appeler l'affection du cuir chevelu porrigo, Tinea mucosa, ou T. granulata, ou ackor : celle de la face, Porrigo larvalis, ou Impétigo faciei mbra, ouCrusta lactea s. serpigïnosa, ou Melitagra flavescens, tandis que l'on donnera seulement le nom d'eczéma aux plaques humides et vésiculeuses situées sur le tronc ou les extrémités.»
Hebra décrit, en outre, un eczéma aigu et un eczéma chronique, avec d'innombrables variétés suivant leurs localisations (1).
« La forme papuleuse de l'eczéma, désignée souvent sous le nom de lichen, se reconnaîtra assez aisément de l'affection que je considère comme lichen si l'on n'oublie pas le point sur lequel j'ai insisté dans la définition que j'ai donnée du lichen. Le trait caractéristique le plus important des papules du véritable lichen, c'est que, durant toute leur évolution, elles ne subissent aucune transformation en vésicules, pustules ou croûtes, mais conservent au contraire, depuis leur début jusqu'à leur disparition, sans changement aucun la forme papuleuse. Dans l'eczéma, au contraire, on voit ses papules toujours remplies de sérosité... Enfin, il ne faut pas oublier que les vésicules de l'eczéma surviennent rarement seules ; elle sont, en général, associées à d'autres manifestations eczémateuses, tandis que les papules caractéristiques du lichen s'accompagnent seulement d'altérations de même nature. On doit évidemment ranger parmi les variétés de mon E. papulosuin les formes de lichen décrites par Willan comme L. agrius, et tropicus. . .
« Il est impossible de distinguer l'eczéma impetiginosum de l'impétigo des auteurs (2).»
On s'étonnera peut-être de l'ampleur des citations précédentes ; elles sont nécessaires pour poser d'une manière précise la question si importante de la signification du mot eczéma et des formes morbides que l'on doit faire rentrer dans ce groupe. Dans toutes les discussions récentes qui ont eu lieu sur ce sujet, les auteurs invoquent sans cesse la grande autorité de F. Hebra, et s'inclinent devant ses idées qu'ils considèrent presque comme autant de dogmes. C'est qu'en effet elles ont régné d'une manière absolue sur les écoles étrangères jusque dans ces derniers temps. On comprend cette influence prépondérante de l'illustre dermatologiste viennois, quand on songe que cet admirable analyste a semblé faire table rase de toutes les hypothèses pour n'étayer sa doctrine que sur l'observation rigoureuse des faits cliniques. Il a introduit, en dermatologie, l'école positiviste avec toutes ses séductions, avec sa rigueur apparente, avec ses décevantes promesses de repousser tout ce qui n'est pas absolument démontré, tout ce qui n'est pas le fait.
Sa définition semble inattaquable : elle est en quelque sorte moulée sur l'aspect de l'affection. Elle ne peut néanmoins conduire, d'après nous, qu'à de regrettables confusions. En déclarant en effet qu'il admet comme variétés de la même affection tous les change-
(1) Nous n'aborderons pas ici la discussion de l'eczéma circonscrit ou eczéma marginatum de Hebra, parce qu'il est par trop évident qu'il s'agit là d'une dermatose parasitaire, soit d'érythrasma aigu, soit de trichophytie, soit encore d'autres mycoses mal classées, et non d'un véritable eczéma. L. B.
(2) F. Hebra. Traité des maladies de la peau. Traduction française par A. Doyon. Paris, 1872, 1. 1, p. 491 et suiv.
ments morbides observés dans le cours du développement et de la rétrocession de l'eczéma vésiculeux ordinaire et humide, Hebra semble se conformer à l'observation clinique ; or, il établit en réalité un principe erroné et des plus dangereux, puisqu'en l'appliquant dans toute sa rigueur on fait rentrer dans l'eczéma la plupart des dermatoses connues et classées, puisqu'en l'étendant aux autres affections cutanées on peut trouver chez elles des périodes d'évolution ou des accidents éruptifs qui établissent entre elles d'étroites similitudes. C'est dès lors la confusion décrétée en dermatologie. Hebra nous en fournit la preuve lui-même ; en voici des exemples frappants :
La simple rougeur avec desquamation s'observant en certains points chez un individu atteint d'eczéma en même temps que l'eczéma vésiculeux ordinaire et humide, Hebra déclare qu'il existe un eczéma sec, squameux, uniquement caractérisé par de la rougeur et de la desquamation. Voici toutes les dermatoses rouges et squameuses annexées à l'eczéma, et, d'après le même principe, tous les pityriasis dont l'étiologie n'est pas nettement définie par l'existence d'un champignon pathogène. Dès lors, toute la théorie d'Unna sur l'eczéma séborrhéique s'éclaire singulièrement, et l'on ne peut s'étonner que le dermatologiste de Hambourg ait annexé à l'eczéma les pityriasis, les séborrhées du corps et du cuir chevelu, la plupart, sinon la totalité, des psoriasis.
Dans le cours d'une éruption eczémateuse humide on peut voir survenir des papules et des états lichénoïdes ; Hebra en conclut à l'existence d'un eczéma papulosum, et il annexe à l'eczéma les lichens des anciens auteurs qui en deviennent une simple variété.
Mais il va beaucoup plus loin : entraîné par son point de départ, il ne fait pas même la distinction de ce qui n'est souvent qu'une complication des plus nettes de l'éruption eczémateuse ; des pustules peuvent s'observer dans le cours d'un eczéma : cette coïncidence lui suffît pour rayer l'impétigo du cadre morbide, et pour en faire une simple variété de son eczéma !
Nous n'insistons pas : pour le moment, il nous suffît d'avoir fait toucher du doigt le vice radical du principe, en apparence si rigoureux, adopté par le chef de l'école de Vienne. Nous allons rapidement terminer l'examen de ses doctrines, en renvoyant, pour plus de détails, le lecteur à son admirable ouvrage.
Toute la théorie pathogénique de l'eczéma de Hebra repose sur ce fait qu'il érige en axiome, qu'on peut, à volonté, par l'action d'irritants sur la peau, produire de l'eczéma. Il ne voit pas qu'il devrait, avant tout, prouver, pour que son édifice ne croulât point par la base, que les éruptions causées par les divers agents irritants qu'il énumère et les éruptions eczémateuses vraies d'origine non artificielle, sont absolument identiques. Pour lui, c'est l'évidence; il ne pense
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même pas à le démontrer : malheureusement, l'identité de ces deux ordres d'éruptions est tout ce qu'il y a de plus discutable, ainsi que nous le verrons plus loin.
Dès lors, il est tout simple que Hebra ne soit pas embarrassé par la recherche de ce que peut être la prédisposition individuelle à l'eczéma, problème redoutable, que certains dermatologistes se sont efforcés de résoudre, ou que tout au moins ils ont posé en reconnaissant leur impuissance à en donner une solution. Pour lui, il n'y a pas de prédisposition individuelle à l'eczéma, puisque, à volonté, par un irritant convenable, on peut le produire chez un individu donné.
Il reconnaît qu'il y a un nombre de cas considérable dont les causes restent inconnues ; mais son scepticisme l'entraîne peut-être un peu loin, quand il nie l'influence des causes morales sur la genèse des éruptions eczémateuses, et l'influence de la constitution des sujets sur l'aspect que l'eczéma peut prendre chez eux.
Par une singulière ironie, cet implacable contempteur des hypothèses n'a pas eu jusqu'au bout la force de rester dans son rôle, et il termine son étude pathogénique de l'eczéma par une pure hypothèse : il fait en effet intervenir, pour expliquer le trouble de la circulation cutanée qui, d'après lui, provoquerait l'eczéma, un trouble de l'innervation qu'il ne précise pas et sur lequel il ne donne même pas la moindre explication !
En somme, l'œuvre de Hebra, qui est des plus remarquables, a surtout eu pour effet utile de mieux fixer les symptômes objectifs, de jeter un certain discrédit sur les doctrines diathésiques insuffisamment établies et de les soumettre à une critique plus serrée ; elle a eu, d'autre part, une influence d'après nous déplorable sur l'esprit de ses disciples en les conduisant à des généralisations incorrectes, et en obscurcissant ainsi toute une partie de la dermatologie. L'école française moderne vient d'être obligée de lutter pendant des années pour défaire l'œuvre néfaste du chef de l'école de Vienne, et pour rendre leur autonomie première à l'impétigo, au lichen des anciens auteurs, et aux dermatoses voisines des psoriasis.
A côté de F. Hebra, et quoiqu'il soit encore à l'heure actuelle en pleine possession de son talent, pour la plus grande gloire de l'école de Vienne, citons immédiatement son illustre élève et successeur direct, le professeur Kaposi, qui a maintenu dans son enseignement, avec une piété filiale, les traditions du maître. Quand on lit ses leçons sur la pathologie et le traitement des maladies de la peau, on croirait lire l'ouvrage de F. Hebra ; cependant Kaposi reconnaît que l'impétigo peut avoir pour cause pathogène un microbe spécial.
Le professeur J. Neumann reproduit également, dans son ouvrage (1),
(1) J. Neumann. Traité des maladies de la peau. Traduction française sur la 4e édition, par DARIN, Paris, 1880.
les idées de Hebra dans ce qu'elles ont d'essentiel. C'est ainsi qu'il définit l'eczéma :
« Une maladie non contagieuse, aiguë ou chronique , qui se présente sous forme de papules, de vésicules ou de pustules, s'accompagne d'un œdème plus ou moins prononcé, et qui est caractérisée, à une période plus avancée, par la formation de croûtes, de squames ou d'infiltrations sur une surface rouge, humide ou sèche. Souvent on peut observer simultanément toutes les variétés sur un seul et même malade. »
En Angleterre, les successeurs directs de Willan et de Bateman n'ont pour ainsi dire rien produit d'original. Samuel Plumbe (1), malgré sa réputation, n'a émis sur l'eczéma aucune opinion qui mérite d'être relevée. Jonathan Green (2), par contre, a tenté de distinguer, par leur rapidité d'évolution et par leur tendance naturelle à la guérison, les éruptions arti ficielles eczémato'ides de cause externe, de l'eczéma vrai.
Par contre, les travaux d'ERASMus Wilson méritent d'être assez longuement analysés.
Pour le célèbre dermatologiste anglais (3), l'eczéma est une éruption vésiculeuse, inflammatoire, assez prurigineuse pour exciter le malade à se gratter. C'est une affection remarquable par la variété de ses aspects: elle est parfois érythémateuse, parfois papuleuse, parfois vésiculeuse, parfois suintante, parfois pustuleuse, parfois squameuse : toutes ces formes peuvent évoluer séparément ou se combiner chez le même sujet.
« Lorsque nous observons à la fois de la rougeur.de la papulation, de l'exsudation, nous n'avons aucune hésitation à proclamer que la maladie est de l'eczéma, et à la vérité on peut déclarer que cette variété polymorphe constitue l'eczéma véritable. Mais parfois on se trouve en présence de cas dans lesquels on n'observe que dé la rougeur, ou de la papulation, ou de la pustulation, de telle sorte qu'on est amené à les considérer comme constituant des éruptions indépendantes et à leur donner des noms particuliers tels que ceux de pityriasis, de lichen, d'impétigo. Néanmoins leurs relations avec l'eczéma vrai sont trop évidentes pour qu'on puisse les négliger ; aussi, tout en donnant des descriptions particulières, nous les réunissons sous la rubrique générale d'affections eczémateuses, pour bien marquer leurs affinités avec l'eczéma.
« Les affections qui appartiennent au groupe eczémateux, qui tirent leur origine de la diathèse eczémateuse et qui constituent la famille des affections eczémateuses, sont : 1° l'eczéma; 2° le psoriasis; 3° le pityriasis ; 4° le lichen; 5° l'impétigo ; 6° la rosacée; 7° la gale. — L'eczéma est la manifestation de la maladie dans sa forme polymorphe ; le psoriasis est un eczéma chronique et squameux, présentant à son plus haut degré (?) son caractère prurigineux ou psorique; le pityriasis est un eczéma squameux érythémateux, les squames étant petites, comme du son, et parfois c'est la suite d'un eczéma exsudatif ; telle affection qui est du psoriasis sur les membres est regardée comme étant du pityriasis sur le cuir chevelu. Le lichen est un développement des papules de l'eczéma saus d'autres symptômes de cette affection. L'impétigo est un lichen pustuleux ; c'est l'élément pustuleux de l'eczéma
(1) Samuel Plumbe. A praetioal treaiise on the diseasesof thc skin, 4e édition,
(2) Jonathan Green. A praetioal compendium of the diseuses of the skin; London, 1835 .
(3) Erasmus Wilson. On diseuses of the skin. A system of cutaneous medicine, ôe édit., 1867. Chapitre V, p. 127 et suivantes.
sans aucun autre symptôme . La rosacée est un eczéma de la face modifié par sa localisation et sa cause, et la gale est un eczéma modifié par la nature de sa cause.
« Les affections eczémateuses constituent une véritable famille naturelle ; elles se ressemblent entre elles par leurs manifestations, par leurs symptômes et leurs causes ; elles sont justiciables des mêmes principes généraux de traitement. »
Pour Erasmus Wilson, les signes caractéristiques de l'eczéma sont la rougeur, le prurit, l'épaississement interstitiel et parfois sous-cutané, l'exsudation, la papulation, la vésiculation, la formation de croûtes, la desquamation. Mais il est rare que l'eczéma présente ces caractères au complet ou qu'il suive dans son évolution une marche régulière.
Ces modifications tiennent à la constitution et au tempérament du sujet, aux localisations de la maladie, et ce sont ces modifications qui donnent naissance aux diverses variétés objectives qui ne peuvent, d'après lui, être considérées comme autant d'affections distinctes, ce qu'il faudrait faire si l'on s'en tenait aux principes de classification posés par Willan.
Aussi en arrive-t-il, en 1870, à donner de l'eczéma la définition suivante :
« Ekzema is a chronic inflammation of the skin, attended with desquamation, exsudation and pruritus (1). »
Ce qui frappe donc avant tout, dans cette conception d'E . Wilson, c'est le sens extrêmement étendu qu'il attache au mot eczéma. Ses « affections eczémateuses » comprennent non seulement l'eczéma ancien, mais encore le psoriasis, le pityriasis, le lichen, l'impétigo, la rosacée, la gale ! On ne peut, en lisant cette vaste nomenclature, s'empêcher de songer à la théorie de l'eczéma séborrhéique de Unna, et de remarquer que le dermatologiste de Hambourg rattache, lui aussi, directement à l'eczéma, le psoriasis, le pityriasis, l'acné rosacée.
Voici donc Hebra déjà bien dépassé et les conséquences de ses théories qui se font sentir. Par l'étude des faits de passage, par l'analyse des formes et des périodes de transition des diverses dermatoses, on arrive fatalement à considérer toutes les maladies de la peau comme ayant entre elles les liens les plus étroits, ce qui est vrai, comme nous l'avons si souvent répété ; mais on ne s'arrête point à cette constatation ; on va jusqu'à identifier les affections entre lesquelles ces faits de passage existent ; ce qui, à notre sens, constitue une erreur de raisonnement et une erreur de fait.
Les théories pathogéniques d'Erasmus Wilson sont des plus remarquables : elles témoignent d'une grande sagacité et d'une analyse clinique des plus aiguës. Presque tout ce qu'il dit sur les causes excitantes, prédisposantes et prédisposantes éloignées de l'eczéma est à retenir, et, à notre sens au moins, est foncièrement vrai. Jamais, jusqu'à lui, on n'avait exposé d'une manière aussi claire et aussi
(1) Erasmus Wilson.. Lectures on, ekzema and ekzematous affections, 1870, p. 152.
précise l'enchaînement des diverses conditions qui interviennent dans un organisme pour permettre a l'eczéma de se développer.
« Prenons un exemple : une nourriture mauvaise occasionne une mauvaise assimilation, une mauvaise assimilation conduit à une altération du sang, et comme conséquence à une moindre résistance delà peau; le froid, la chaleur, ou une friction insuffisante pour irriter la peau saine agissent comme cause excitante sur une peau affaiblie par la débilité nutritive, et il en résulte un eczéma. Dans ce cas l'erreur de régime est la cause prédisposante éloignée, la moindre résistance de la peau est la cause prédisposante, le stimulant accidentel vulgaire est la cause excitante. x>
Mais l'auteur s'est bien rendu compte que toutes ces causes ne parvenaient pas à expliquer pourquoi l'eczéma — et non une autre affection — se développe dans un organisme donné ; et ne voulant pas, comme l'école allemande, rester sans réponse à cette question, il a été obligé d'émettre une hypothèse, hypothèse qui n'est en réalité que l'expression d'un fait, la prédisposition de certaines personnes à avoir de l'eczéma : c'est ce qu'il a appelé sa diathèse eczémateuse.
D'après lui, cette diathèse eczémateuse se manifeste par l'aptitude de la peau à devenir malade sous l'influence d'une cause accidentelle quelconque, qui trouble les fonctions générales de la santé. Chez le possesseur d'une diathèse eczémateuse, les conditions qui occasionneraient une dyspepsie, une bronchite ou un rhumatisme chez une personne apte à ces diverses tendances ou diathèses produisent chez lui un eczéma. J,a diathèse, dans ce cas, n'est pas héréditaire; mais, avec le temps, elle s'identifie si bien avec la constitution qu'elle est susceptible de se transmettre aux enfants, et qu'elle est de cette manière, en réalité, la source de l'eczéma héréditaire.
Par suite, diathèse eczémateuse veut dire pour Erasmus Wilson prédisposition à avoir de l'eczéma plutôt que toute autre affection sous l'influence des diverses causes morbides qui agissent sur l'individu.
Il ne faut donc pas confondre cette diathèse de l'auteur anglais avec les diathèses ou maladies constitutionnelles de Bazin et de Hardy. Il n'en est pas moins vrai que l'herpétisme de Hardy est singulièrement analogue à la diathèse eczémateuse d'Erasmus Wilson. Ce dernier comprend la scrofule et l'arthritisme, non plus dans le sens bazinien comme des maladies bien définies, mais comme des troubles de la nutrition et de l'assimilation, ce qui est beaucoup plus scientifique et beaucoup plus conforme à la réalité des faits.
Il insiste aussi tout particulièrement sur l'influence du système nerveux dans la genèse de l'eczéma, et nous verrons plus tard ce point particulier de la pathogénie de cette affection prendre un singulier développement chez certains auteurs anglais et américains.
En dehors de la diathèse eczémateuse, il déclare que, d'après lui,
les causes premières de l'eczéma sont la débilité constitutionnelle (du système général) et la débilité locale (de la peau) (1).
M. Call Anderson (2), l'un des vétérans de la dermatologie anglaise, qui n'a publié son ouvrage définitif qu'en 1887, a complètement adopté les idées de F. Hebra et d'Erasmus Wilson.
Il n'en a pas été de même de Tilbury Fox (3) : il a eu à nos yeux le très grand mérite d'essayer de s'affranchir de la tutelle de F. Hebra et d'Erasmus Wilson dont il a combattu et réfuté les idées généralisatrices. Certes il ne méconnaît pas les diverses variétés d'aspect que peut prendre l'eczéma, mais il tient à établir que dans le véritable eczéma il y a toujours une période de vésicules, à laquelle d'ailleurs le praticien peut parfois ne pas assister.
Voici d'après lui la définition de l'eczéma :
« Inflammation catarrhale de la peau, surtout caractérisée par un suintement particulier qui empèse le linge, se concrète en croûtes jaunâtres, et qui offre des stades d'érythème, de papulation, de vésiculation, de suintement, de pustulation, de desquamation, plus ou moins marqués suivant les circonstances, et suivie dans quelques cas par les conséquences secondaires de l'inflammation telles que l'hypertrophie, l'œdème, etc.. »
Il proteste contre l'annexion clu pityriasis à l'eczéma : il n'y a pas pour lui d'eczéma purement papuleux, etc.. « Car, ajoute-t-il, la tendance à la vésiculation est toujours le symptôme capital de cette maladie. »
A l'article Lichen (4), il déclare qu'il ne peut adopter l'opinion de ceux qui veulent faire du lichen simplex circumscriptus une simple variété de l'eczéma.
Par malheur, son étiologie et sa pathogénie ne sont pas très précises. Nous devons cependant noter le rôle important qu'il fait jouer à l'insuffisance des excrétions, aux mauvaises digestions, et aux troubles vasomoteurs.
(1) Pour fixer les idées, voici la reproduction exacte du tableau des causes de l'eczéma, tel qu'il a été donné par Erasmus Wilson.
A. — Predisposing causes of ekzema.
1° Diathesis. — Weakly parentage.
2° Nutritive. — Error of diet. Error of hygiène principles, namely air exercise cleanliness, clothing, etc..
3° Assimïlative. — Deranged digestions. Exhaustion from diseases. Utérine, reproductive and puerpéral dérangement. Cachexia. Goût ami Rhumatism. Vicissitudes of cold, heat, and moistures. Transition of seasons. Ungenial Climate. Vaccination, etc..
4° Neurotic. — Excessive labour, mental and physical. Mental disquietude, affliction. Nervous shock and fright. Sexual excesses, etc..