DOCUMENTS ITALIENS SUR CAGUOSTRO ET LA FRANC-MAÇONNERIE
Toute une école historique attribue aux sociétés secrètes du XYiii' siècle et en particulier à la maçonnerie un rôle éminent de préparation et d'action à propos de la période révolutionnaire. Depuis le célèbre abbé Barruel* jusqu'au chanoine Touzerj*, beaucoup de prêtres ont étudié cette période avec l'idée préconçue quMl ; a un lien direct entre ces sociétés et les principaux événements révolution* naires et, condamnant ces sociétés que réprouvait la papauté, ils condamnent par là même la Révolution. L'histoire objective ne se soucie que médiocrement de verdicts de cette espèce et doit rechercher dans quelle mesure est vraie Taffirmation d'un rapport quelconque entre les sociétés du xviii* siècle et la Révolution'. Or, non seule-
1. Voir plus bas, n. 2. — La thèse en question est soutenue dans ses Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, Hambourg, 1796; Ljon, 1803, 5 Yol. in-8*. Avant Barruel, l'abbé F. Lefranc avait, en 1791 et 1792, exprimé une opinion semblable.
2. Dans ce sens, cf. le P. I. Rinîeri, Délia rovina d'una monarchia (Turin, 1902, in-8*), qui voit dans le développement de la maçonnerie dans le royaume de Naples la cause principale de la décadence. De même, entre autres, abbé F. Page, Meximieux, Une commune pendant la Bévolution, Belley, 1903, in-8* (voir le compte-rendu d'A. Mathiez, dans la Jtevtie d'histoire moderne et contemporaine, 1904, t. V, p. 278) ; abbé Th. LaUl, HisL civile et religieuse de Grasse, Grasse, 1905, in-8*, et Mgr A, Giobbio (professeur 'à l'Académie des nobles ecclésiasUques), La Chiesa e lo stato in Francia durante la RivoluiUme Î789-1799, Rome, 1905, in-8*; parmi les laïques qui ont récemment écrit sur la question : M. Talmeyr, la Franc-maçonnerie et la Révolution française, Paris, 1904, in-18; A. Gochîn et Ch. Charpentier, la Campagne électorale de Î789 en Bourgogne, Paris, 1905, in-18; G. Bord, la Conspiration maçonnique de 1789, dans le Correspondant, 10 et 25 mai 1906; un article anonyme enfin de VEdinburg Jteview, janv.-avril 1906, p. 203.
3. Mounier {l'Influence attribuée aux philosophes, francs-maçons et illuminéSy Paris, 1801, in-8*) la nie absolument. H. d' Aimeras {Cagliosiro, Paris, 1904, in-18) pense que la maçonnerie catholique et royaliste ne prépara pas, mais bien au contraire subit la Révolution. Les sociétés secrètes du xviii* siècle sortent en partie du snobisme et de l'ennui profond qui sont deux des caractères du c monde » à cette époque, où trop de nouveautés attendues et inattendues amènent un bouleversement général de la mentalité (cf. dans ce sens M. de Vogué, l'Histoire à Versailles, dans la Revue des Deux-Mondes, 1901, t. VI, p. 673; Pontet, dans \ Acacia, janv. 1905, p. 26).
CAGUOSTEO ET LÀ FRAAG-lIÂÇOllIfBaiE. 804
menl cette besogne n^est pas faite ^ mais avant de pouvoir enregistrer un certain nombre de faits établis, Thistorien a à rejeter toute une masse d'on dit, de documents apocryphes qui, provenant d'initiés rebutés ou chassés ou de profanes imaginatifs, ont créé autour des sociétés secrètes un voile épais et imposant de fausses légendes. A mesure que les sociétés secrètes, que la maçonnerie s^éloignaient de leur lieu d'origine, TAngieterre', que, dans leurs réunions, les initiés s^entouraient d'un certain nombre de précautions, inventaient une certaine quantité de rites qui leur donnaient une auréole de mystère et d^étrangeté, à mesure enOn qu'elles pénétraient dans des pays comme TEspagne ou Pltalie', davantage hostiles ou moins préparés aux idées, en bloc égalitaires et laïques, qu'elles professaient, les légendes se Ûrent plus multiples, plus énormes, et ceux-là mêmes qui les créaient, dans l'inconscience de la peur ou dans les nécessités de la lutte, y trouvèrent autant d'armes souples et meurtrières. Dans l'entourage mal informé des papes du xviii' siècle, on crut plus ou moins à ces légendes, et c'est d'elles que sortirent Onalement ces excommunications qui, sur la base fragile d'accusations souvent imaginaires, allaient atteindre, à partir de 4738, les sociétés secrètes et la maçonnerie^ : la papauté y crut voir, en effets non seulement des foyers d'incrédulité où les tenants du diabolisme' pouvaient jeter de nouveaux aliments, mais encore des groupements contraires aux principes théocratico-monarcbiques de l'ancien régime. La politique de la papauté à l'égard du royaume de Naples au xviii^ siècle peut
1. A la vérité, U n'y a pas de livre scientifique à citer* Voir le radiment de bibliographie établi par H. d' Aimeras, op. cit., p. 12. Cf. également la BibliO' graphie de la franc-maçonnerie et des sociétés secrètes, de P. Fesch et R. Lay, Paris, 1906, in-8«. L'Essai sur les illuminés, du marquis de Luchet, qui clôt le xvni* siècle (Paris, 1789, in-8*), est plein d'erreurs. On trouvera dans la Grande Encyclopédie^ t. XVII, p. 1180 et suiv., une revue, en partie critique, des ouvrages c historiques » consacrés i la question.
2. C'est à la fondation de la Grande Loge de Londres, le 24 Juin 1717, qu'on doit rattacher les débuts de la maçonnerie moderne.
3. En 1733, le duc de Middlesex fonde la loge de Florence. C'est le début de la maçonnerie en Italie. Elle se développera surtout dans les États de François de Lorraine et dans le royaume de Naples. Dans les États du Saint-Si^e, le Saint-Office fit une enquête qui aboutit à la bulle de Clément XII de 1738.
4. On trouvera une traduction de la bulle de Clément XII qui condamnait la maçonnerie à TAppendice III du Cagliostro d'H. d' Aimeras, p. 365-368.
5. Les questions de diabolisme intéressent toute une partie du monde intellectuel italien au xviii* siècle. Cf. Dino Provenzal, Una polemica diabolica nel secolo XVIII, Rocca San Casciano, 1901, in- 16. Comme manifestation de la persistance des théories diabolistes au zix* siècle, cf. la brochure de Lea, léo Taxil et Diana Vaughan, Paris, 1901, in-8*.
MELANGES BT DOCUMBIITS.
se résumer en un long effort pour le prévenir contre le danger insoupçonné de la maçonnerie ténébreuse ^
Je voudrais, en publiant quelques textes, montrer par l'exemple de quelle façon, en partant de documents apocryphes, ont pu se constituer ces légendes dont les effets pratiques ne peuvent être niés'. Ces textes sont tirés du Fondo Gesuitico de la Biblioteea nazionale Vittorio^EmanueU de Rome. Qu'ils soient apocryphes, cela ne fait aucun doute'. La terminologie même des sociétés secrètes, constituée dès le xviii« siècle et connue aujourd'hui même par les profistnes^, n'y est point employée, sauf pour deux, et cette absence ne souiignet-eile pas la grossièreté du faux, qui aurait pu recevoir de son emploi une couleur de vraisemblance, un air d'authenticité? Quant au
1. Voir le livre déjà cité du P. I. Rinieri et la monographie sur l'abbé A.-J. de Pargalia, par G. Capasso, dans ses Ricerche IHoffrafiche, Parma, 1887, in-S*.
2. Le P. Rinieri, op, cU,, a publié quelques-uns de ces textes. En voici un autre, publié dans la Gazetta ecclesiastica de Florence, n* 16, du 8 ayril 1776, p. 114; c'est la traduction italienne d'une lettre trouvée dans les papiers d'un certain M. de la Floride, mort inopinément à Genève en 1774 :
c Carissimo amico. Il nostro piano si avanza ogni di più. Già ci è rinsdto di' mettere in continu! contrasti le due podestà dell' impero e del sacerdoxio. É stato per noi un colpo maestro la rovina de' Gesuiti sempre troppo attaccati per loro consuetudine a sostenere i diritti de l'una, e dell' altra podestà, e premurosi perciô di contenerle ne' propri limiti, e sempre troppo contrarj aile nostre idée. Non abbiamo più di che temere, anzi pensiamo tirar vantaggi per il nostro sistema dalla stessa loro rovina ; perché essendo eglino per una parte stati tanto mal trattati da queste due podestà, non avranno certamente per l'avrenire impegno alcuno per difenderle, ed essendo tuttavia per l'altra parte tanto compatiti del popolo per le sôfferte disgrazie, non potrà U popolo fare a meno di non approvare il nostro sistema, di remettere ognuno nello stato d'una perfeUa liberià e indipendenza. Proseguiamo pure a fare che sieno sempre più perseguUali gli aUH religioni e i preti ancora. In questo modo si empira sempre più il mondo di malconientiy e noi saremo in maggiore speranza di stabilire il nostro sistema. Con questa occasione vi fo sapere, che presto si cambieranno alcuni segni per quelli délia nostra classe, perche siamo in péricolo di restar scoperti ai segni antichi. Voi fra tanto travagliate ad accrescere il numéro di quelle persone, che a suo tempo ci potranno giovare. £ sono di cuore Yostro amico.
c 3 Febbr. 1774. M. G. >
La copie de ce document se trouve dans la Rivoluzione religûmaria e ci/vUe de' Franeesi ineotninciata Vanno 1789, opéra del sig. Yaudero Pahonr..., ouvrage imprimé à Foligno en 1795, et dont j'ai trouvé un exemplaire manuscrit à la bibliothèque Victor-Emmanuel de Rome {Fondo Gesuitico, n* 381] pour le tome U, qui contient les pièces justificatives du tome L
3. Je n'ai eu afËaire qu'à des copies, qui n'ont aucune prétention à simuler les extérieurs de l'authenticité.
4. Goyau, la Franc-maçonnerie en France, Paris, 1899, in- 18; Prache, la Pétition contre la franc-maçonnerie, Paris, 1902, in-18.
GÀGLIOSTRO ET LA FRlXC-MiÇOICNEaiE. 303
fond lui-même, on peut dire quUl sue }e mensonge, car, parmi les membres de ces sociétés secrètes où, à première vue, le premier et peut-être le seul défaut qui saute aux yeux, c'est comme une sorte de « cabotinage de la sensibilité » *, doit-on croire qu'il ait pu y en avoir de si audacieusement cynique pour oser parler de soi-même comme ils le font, pour se dire, même entre soi, capables de toutes les bassesses et de tous les crimes? G^est si peu présumable qu'on a de la peine, par ailleurs, à admettre que des faussaires aient été ou assez sots ou assez criminels pour fabriquer des monuments de cette taille, et qu'on ne le pourrait certainement pas, si l'on ignorait le caractère du clergé italien au xviu'' siècle, sa bassesse et son ignorance, et si Ton oubliait que c'est de ces accusations forgées que sont sorties les condamnations officielles. Quant à dire quels sont les auteurs du faux, c'est impossible. Le fait même que les copies d'après lesquelles je publie ces documents ont fait partie de la bibliothèque des Jésuites* ne permet pas, absolument parlant, de croire que c'est de leur compagnie que sont sortis ces faux, où leurs ennemis, considérés comme naturels par le populaire, étaient confondus, et Ton ne peut même bien discerner si nous avons affaire à des faux conscients ou à l'enregistrement presque involontaire d'une simple tradition courante.
Les deux premiers documents, un serment de la c secte > et son commentaire par un adversaire, sont de la même inspiration : c'est la philosophie de la régénération humaine qui sert de couvert à la société pour la réalisation de ses desseins égoïstes; le moyen de réaliser ces desseins, c'est l'obéissance absolue aux supérieurs, seuls capables de voir clairement le but; — ironie de ces fiaiussaires qui montraient la vilenie d'une systématisation imaginaire de la passivité et pouvaient considérer autour d'eux les effets certains d'une passivité réelle 1
GlURAMENTO DE* LiBERl MuiftATORI.
lo. N. N. confesso qui présente a Yoi degnissimo Plenipotenziario del Ghiarissimo ordine, nel quaie desidero di esser ricevuto, che sono conscio a me stesso délia mia naturale debolezza et importanza (i), che