Vienne et Ratisbonne, 1640-1646, 9 vol. in-fol
ouvrage capital poar Thistoire de l'Allemagne pendant les années 1578 à 1623. Un descendant de cet écrivain remarquable, Jean -Joseph, prince de KhevenhûUer Metsch, a fait également œuvre d'historien en notant soigneusement, jour par jour, les événements dont il fut le témoin.
On connaissait une partie de ce journal intime, donnant un avantgoût de rintérét considérable qu'il présente pour la connaissance da xvm" siècle autrichien ^ Nous voyons aujourd'hui le premier volume d'une édition complète^ de ces mémoires, pubUée par les soins du comte Rodolphe de KhevenhûUer Metsch, ambassadeur d'Autriche à Paris, et de M. H. Schlitter, l'historien viennois bien connu.
Le prince Jean-Joseph de KhevenhûUer Metsch, né à Klagenfurt en 1706, étudia le droit à Vienne, à Leyde et à Strasbourg, et débuta ensuite dans les fonctions publiques en qualité de conseiller de régence dans la Basse-Autriche. Appelé peu après dans la diplomatie par l'empereur Charles VI, au moment des compUcations polonaises qui surgirent après la mort d'Auguste U, il fut successivement accrédité auprès de plusieurs petites cours allemandes et auprès du roi de Danemark, avec mission de combattre l'influence française au profit de la maison d'Autriche. Il s'acquitta de ces devoirs avec une distinction telle que son souverain le fit, coup sur coup, ministre de Bohème au Reichstag de Regensburg, conseiller intime, et il était sur le point de renvoyer comme ambassadeur à Paris lorqu'il mourut.
Après un passage de brève durée à la cour de Dresde, pour obtenir de l'Électeur la reconnaissance des droits de Marie-Thérèse et son concours contre la Prusse, ce qui ne réussit pas, la Saxe mettant son adhésion à un prix excessif, KhevenhûUer quitta la diplomatie pour occuper les charges de grand maréchal, de grand maître de la Chambre, et enfin de grand maître de la Cour, qu'il devait garder jusqu'à sa mort (1776). Confident de l'impératrice, chargé par elle des affaires les plus délicates', il n'hésitait pas à présenter à l'iUustre princesse les objections que lui suggéraient son expérience, son patriotisme et son dévouement à la dynastie. S'il était partisan déterminé de la politique extérieure de sa souveraine, et notamment de l'alliance française, il redoutait le système de réformes inauguré dans l'administration intérieure. Les mesures, si prudentes, si modérées, prescrites par Marie-Thérèse, notamment en matière de justice et de finances, paraissaient au prince pleines de périls. Quieta non movere, telle est la devise qui revient constamment dans ses avis; son esprit, conservateur jusqu'à la timidité.
1. A. Wolf, Au$ dem Bofleben Maria Theresias. Naeh den Memoiren des Filrtten José f KhevenhûUer. Vieune, 1859, in-8*.
2. Le manoscrit présente quelques lacnnes, mais on ne désespère pas de retrouver ce qui manque.
3. Il fnt notamment chargé de faire une enquête secrète sur les causes do désastre militaire de Hohenfriedberg et adressa à Marie-Thérèse nn rapport aussi sincère que complet.
JOH.-JOSBF KHEVENHiJLLER METSCH I TA6EBUCH. 395
s'effraye de tout changement, et Ton peat se figurer les craintes que lui inspirent les projets, autrement radicaux, de Tarchiduc héritier.
Toutefois, s'il réprouve les principes de Joseph II, il admire le tempérament laborieux du jeune prince, son désir de slnstruire, son amour de la vérité, et, lorsque des différends surgissent entre Joseph et sa mère, Khevenhûller intervient avec beaucoup de tact ; il parvient plus d'une fois à les réconcilier et réussit à faire abandonner par l'impératrice les projets de retraite qu'elle manifeste parfois.
Durant trente-deux années, ce grand seigneur, doublé d'un observateur mûri par la politique, a vu se dérouler sous ses yeux la vie de la cour et de l'État; il a noté chaque jour les faits dont il est le témoin et les réflexions qu'ils lui inspirent. Tout l'intéresse : il nous décrira les fôtes du palais, avec complaisance, dans un style agréable, et de la manière la plus attachante (p. 111-118). L'ancien diplomate ne manquera pas de nous tenir au courant des négociations pendantes, et l'arrivée de l'un ou l'autre ambassadeur ou la remise de la barrette cardinalice au nonce apostolique nous vaudront de curieux détails d'étiquette auxquels le grand maître attache naturellement une importance considérable (p. 153, 183, 191-192). L'histoire militaire et ses péripéties diverses ne sont pas perdues de vue; il n'est pas un épisode marquant des opérations de 1743-1744 qui ne soit retracé avec quelques indications précises et des considérations souvent très justes (voir par exemple ce qu'il dit des marches sur le Rhin, p. 140-141, 174, sur le Danube et llsar, p. 163, les campagnes de Bavière, p. 163, de Bohème, p. 176, de Piémont, p. 182, de l'expédition dirigée en 1744 par Louis XV en personne, p. 243 et suiv.). Ce n'est pas un homme de guerre qui parle, mais c'est un témoin bien placé pour émettre un jugement, et d'ailleurs supérieurement informé.
On trouvera sur l'histoire religieuse de l'époque et spécialement sur les dévotions de la famille impériale une infinité de petits faits qui permettent de se rendre compte de la place importante tenue par les questions de l'espèce dans la vie des Habsbourg.
Incidemment, le narrateur mentionne la mort de personnages en vue, et, à cette occasion, il rappelle le rôle qu'ils ont joué dans la politique; ses notices concernant la reine mère de Danemark (p. 119), les cardinaux de Fleury et Nicolas Guidice (p. 124), le prince François de Starhemberg (p. 141) nous fournissent quantité de détails inédits, souvent précieux et toujours pittoresques. ■
Rien n'échappe à l'attention du grand maître : il relate avec soin l'apparition d'une comète en 1743, ainsi que les constatations faites à l'observatoire des Jésuites, et nous raconte, presque à la môme page, la descente de justice opérée dans une loge maçonnique clandestine, où l'on surprend des diplomates, des chambellans et des ecclésiastiques de marque. Il fulmine contre les manœuvres criminelles des sociétés secrètes, mais les sentiments de charité chrétienne dont il est animé l'empêchent de citer un seul nom. Ce sévère conservateur est en même temps un discret et un délicat.
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Toutes ses notes sont rédigées sans apprêt, avec une grande simplicité; on ne trouve dans son récit rien de prétentieaz ni d'affectée L'intérêt que présente ce volume nous fait désirer qne l'œuvre entreprise se poursuive rapidement. Nous n'avons encore que la partie du journal relative aux années 1743-'1744. La fin de la guerre de la succession d'Autriche et la guerre de Sept ans, pour ne parler que de la politique extérieure, nous réservent sans doute plus d'un chapitre suggestif.
Les éditeurs méritent des éloges pour le soin avec lequel ils ont établi leur texte. Une introduction substantielle ainsi que d'excellentes notes rehaussent la valeur de la publication, et Tavant-propos développe des considérations très élevées sur l'histoire comparée de l'Autriche- Hongrie au xviii* siècle et aujourd'hui.
Eugène Hdbebt.
René Dollot. Les orlglneB de la nentralité de la Belgique et le système de la Barrière (1609-1830), avec une préface de M. Emile Bourgeois. Paris, F. Aican, 4902. Id-8'', xxv-570 pages.
La neutralité de la Belgique est-elle une institution essentiellement juridique, inventée tout d'un coup par un homme d'État génial, oa bien est-elle le produit normal de certaines conditions géographiques et historiques? M. Dollot s'est prononcé pour la seconde alternative, et il en a, à mon avis, démontré le bien fondé de la façon la plus péremptoire. Je ferai toutefois une réserve : c'est que la neutralité, pour être un effet, n'est pas un effet nécessaire; les partages de la Pologne et le démembrement de la Turquie seraient là pour attester le contraire. J'ajouterai encore que, personnellement, je ne vois pas pourquoi le fait d'avoir une frontière appuyée sur des limites naturelles serait une des raisons suffisantes de l'apparition d'un état neutre, comme le dit M. Dollot, p. xn. Gela posé, je suis d'accord, avec les auteurs du livre et de la préface, pour attribuer la fondation de la neutralité belge au xix* siècle, moins à l'imitation de ce qui existait en Suisse qu'au développement logique des conditipns d'existence faites par la géographie et l'histoire aux Pays-Bas du Sud.
Un autre point que M. Dollot a également élucidé et qui méritait de l'être, c'est que la France a eu l'honneur de proposer la première cet arrangement, et que le cardinal de Richelieu en 1634-1635, puis le conseil des Affaires étrangères du Régent en 1715 ont été, par des projets très nets, les précurseurs de Louis-Philippe et de Taileyrand. Est-ce à dire qu'il y ait là une « tradition t de la politique française
1. A remarquer TinvasioD des expressions françaises. On en trouve presque à chaque ligne : f Die Prise von Ypres. » ^ c Nach der Hand decoùvrirte er sich selb. » — c Ein Ooup de Soleil. » — Die Duchesse de ChAteaaronx, seine mittgenommene maîtresse, » — « Das Appartement ist contremandirt. > — c Kleine Excursion mit Partie de chasse, i — < Eine Partie de Plaisir », etc.
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DOLLOT : OBIGINES DE LÀ NEUTEALTli DE LA BELGIQUE. 397
(comme il est dit p. 66 et 538), et doit-on considérer Tacte de 4831 comme la résultante des efforts persévérants de notre diplomatie depuis Richelieu? J'avoue que je ne saurais envisager ainsi les choses, quelque tentante que soit la théorie. Si un grand homme d'État a pu dans la première moitié du xvn* siècle peser équitablement les inconvénients et les avantages des diverses solutions de la question helge, et s'il a entrevu à un moment donné la plus satisfaisante; si, d'autre part, après les tristesses de la fin du règne de Louis XIV, quelques ministres expérimentés, comme le maréchal dTEuxelles, ont cru qu'il était de l'intérêt bien entendu de la France de renoncer à jamais à posséder les Pays-Bas, ce ne furent là que des idées fugitives, perdues pour la majorité des contemporains au milieu d'une foule de projets, de résolutions et d'actes par lesquels s'affirmait la tendance permanente, secrète ou avouée du gouvernement français à conquérir et à annexer ces territoires.
L'ouvrage de M. Dollot permet de suivre cette évolution depuis les origines jusqu'en 1830, avec tous les détails désirables et suivant un plan qui se recommande par sa belle ordonnance et par la clarté de ses divisions. M. Dollot a beaucoup lu, s'est assimilé avec intelligence les travaux de ses devanciers et les a heureusement complétés par d'utiles recherches dans plusieurs dépôts d'archives. La connaissance du hollandais lui a sans doute terriblement manqué, mais il s'est fait traduire les ouvrages et les documents indispensables et s'est tiré en somme à son honneur de difficultés qui auraient arrêté beaucoup d'autres. Il a fait un emploi judicieux des collections d'actes relatifs à son sujet et a trouvé aux archives des Affaires étrangères une source inédite précieuse ; tout au plus me permettrai-je, en louant son information, de le mettre en garde contre les inexactitudes que doit forcément renfermer le mémoire manuscrit en quatre volumes sur l'histoire de la Barrière, dont il s'est peut-être trop servi et dont les pièces, qui sont des copies, ont besoin, soit pour les dates, soit pour le texte même, d'être soigneusement coUationnées avec les originaux.
La première partie, après une introduction bien conduite, qui va du traité de Verdun de 843 à la trêve de douze ans de 1609, traite la période de 1609 à 1679 où apparaît pour la première fois l'idée de neutraliser le pays belge et où s'élabore un système, issu de cette idée, mais plein de défauts^ le système de la Barrière. Les Hollandais, vainqueurs de leurs anciens souverains dans une lutte de quatre-vingts ans, cessent de songer au partage des Pays-Bas espagnols avec la France; l'Espagne épuisée ne les inquiète plus; la France de Mazarin et de Louis XIV leur semble plus redoutable, et ils cherchent à l'empêcher de devenir leur voisine, en gardant la Flandre comme c une muraille entre deux v. C'est déjà la préoccupation des États généraux en avril 1647; c'est ensuite celle de Jean de Witt pendant presque toute son administration. M. Dollot a eu le mérite de jeter une lumière nouvelle sur les longues négociations du grand pensionnaire avec d'Estrades et
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sur ce qu'on appelait alors le projet de c cantonnemeat » des Pays-Bas. Il a aussi expliqué comment la paix de Nimègue accorda déjà aux Provinces-Unies une sorte de < barrière », en faisant restituer à l'Espagne plusieurs des places fortes enlevées par Louis XIY.
La deuxième partie (1679-1718) voit se préciser et se transformer le système de la Barrière, qui s'organise enfin sous la protection des garnisons hollandaises, dans les traités de 1709 et 1715 et la convention de 1718. Ce système, sans cesse modifié par de nouvelles négociations, finit, après la guerre de la ligue d'Augsbourg et la paix de Rysvvick» par devenir le pivot de la politique anglo-hollandaise dirigée contre la France. Le chapitre vui, qui traite de rétablissement du système depuis 4697, et le chapitre x, qui raconte les transactions définitives de 1715 et 1718, comptent parmi les plus intéressants et les mieux composés. A remarquer surtout la critique du système et la démonstration de son inefficacité (p. 407 et suiv.).
La troisième partie (1718-1797) montre la décadence de la Barrière et ses inconvénients multiples, tant pour les Hollandais, qu'elle ruine, que pour les Belges et les Autrichiens, qu'elle gône et exaspère. Ici, par malheur, la composition et le style se relâchent et mille indices trahissent la fatigue de l'auteur : les derniers chapitres sont lourds et parfois confus, le récit se traîne au milieu de détails inutiles et l'incohérence des développements déroute l'attention du lecteur.
Il en est de môme d'une partie de la trop courte conclusion, et c'est seulement pour la période de 1814 et 1830, oii le système de la Barrière fait définitivement faillite, que M. Dollot retrouve les qualités d'exposition claire et de jugement droit qui assurent à l'ensemble de son ouvrage le suffrage favorable de tous les historiens ^
Albert Waddihgtok.
1. Qu'il me soit permis cependant de signaler certaines assertions fâcheuses et certaines inexactitudes qui tiennent, J*en suis persuadé, à l'inexpérience de l'auteur. P. 26, en parlant des pays hollandais de la généralité, c'est-à-dire qui appartenaient à toutes les Provinces-Unies, il est dit en note que « la généralité est un terme générique (?) qui s'applique à toutes les conquêtes des Hollandais ». P. 281, la révocation de l'Édlt de Nantes est présentée comme un acte d'intoiérance^ c moins injustifié qu'on ne l'écrit communément ». P. 337, les coalitions formées par Guillaume III c n'ont été utiles ni à l'Angleterre ni à la Hollande ». P. 389, M. Bollot écrit que les Hollandais voulaient en général écraser leurs adversaires sous le nombre de leurs plénipotentiaires, alors que la forme du gouvernement des Provinces-Unies était la seule cause de ce nombre. P. 397, la carte des places de la Barrière porte plus de noms que n'en contient l'article IV du traité de novembre 1715. Mais j'aurais man^ vaise grâce à insister sur ces petites imperfections, comme aussi sur quelques taches de style et sur les innombrables fautes d'impression qui trop souvent défigurent les noms propres ou faussent les dates.
REGUBILS PtfaiODIQVES. 399