‹ La question des fausses décrétales, Volume 94Chapitre 87 sur 176 · CONDITIONS DE LA SOUSCRIPTION · texte numérisé non relu

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L'ÉGLISE ET LA SOtlÉTÉ CATHARES

Si l'on met de côté les dogmes qui loi sont propres et qui, par leur complexité en même temps que leur nature étrange, offrent la matière d'un examen du plus haut intérêt, le catharisme peut être étudié avant tout, il semble, à deux points de vue spéciaux. C'est comme association religieuse et aussi comme église. Son aspect, au premier de ces points de vue, est celui d'un ensemble de caractère multiple et varié. Il présente, au second, l'image de l'unité la plus absolue; on pourrait dire la plus rigide et la plus étroite.

Comme société religieuse, en effet, le catharisme comprend la totalité des individus ayant adhéré à ses principes et k son culte. Mais il 7 a là, de toute évidence, un groupement plein de diversité. L'adhésion dont il s'agit peut avoir été plus ou moins profonde, et cela non seulement en raison de la ferveur inégale qu'y ont apportée ceux qui s'y sont résolus, mais encore par suite des obligations et des sacrifices d'étendue différente qu'elle entraine pour ceux qui l'ont donnée. En &it, on le sait, parmi les sectateurs des doctrines cathares, deux catégories au moins doivent être distinguées. Il y a tout d'abord ceux de ces sectateurs qui, tout en admettant les croyances du dualisme et ses pratiques particulières, sont demeurés dans le monde et y continuent une vie assez éloignée de l'idéal de pureté, de renoncement aux biens terrestres qu'il prescrit comme la condition obligatoire du salut. Viennent ensuite ceux qui, pour atteindre à cette fin suprême, ont accepté sans réserves le même idéal, ont modelé leur existence sur les règles qu'il comporte et par Ik se sont assuré la béatitude éternelle.

Un nom est attribué, dans tous les documents du xii^ et du xni" siècle, k la première de ces deux sortes d'adhérents aux enseignements dualistes. C'est celui de croyants, de credentes. L'appellation est bien choisie. Pour ces représentants spéciaux de l'association cathare, en effet, leur caractère distinct et essen- Rev. Hutor. XGIV. 2« fabg. 15

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tiel, unique en même temps par rapport au catharisme, ce qui les 7 rattache, ce qui les en £ait membres certains, quoique à un degré inférieur, c'est la foi, sans les œuvres il est vrai, ou du moins toutes les œuvres qu'il commande pour parvenir au salut définitif. Liés ainsi au monde religieux où ils sont décidés à entrer, ils le sont du reste encore généralement d'une autre façon, par un engagement particulier et péremptoire. Il s'agit delà promesse d'embrasser, ne fût-ce que pour un instant, fut-ce seulement à l'heure de la mort, la vie religieuse et morale supérieure, dont les ont écartés les nécessités de la vie de chaque jour et la dissipation qu'elle entraîne. Un terme à part désigne ce pacte, cette convention. C'est le terme provençal de convenenza^.

Mais, au-dessus de ces croyants^ la communauté cathare renferme une autre classe de fidèles. Ce sont ceux qui ne se sont pas arrêtés à mi-chemin, en quelque sorte, comme les premiers. Ce sont ceux qui, avec la foi, dont se sont contentées, en 7 joignant quelques-unes des œuvres les moins gênantes que prescrit le catharisme, les âmes tièdes des croyants, sont allés jusqu'au bout de ses enseignements ascétiques. Ce sont ceux enfin qui ont fait l'immolation de leurs appétits terrestres au renoncement radical qu'il enseigne, qui n'ont pas cru, dans leur désir d'arriver plus sûrement au bonheur éternel, devoir différer l'acceptation de l'existence qui leur était proposée comme le seul moyen d'y atteindre. Ceux-là, à cause de l'idéal de perfection qu'ils ont adopté et qu'ils s'efforcent de réaliser dans la pratique quotidienne, ont reçu le nom significatif àe parfaits.

Ainsi donc, au sein du catharisme, si on le considère dans le sens le plus large, en tant qu'association religieuse opposée à l'association de même nature que forme le catholicisme, nous devons reconnaître deux catégories distinctes d'adhérents : les croyants, qu'on a essayé de définir d'abord, les parfaits^ dont il vient d'être question. Mais si, après cela, on envisage ce même catharisme comme une église proprement dite, en entendant au moins cette appellation comme il l'entend lui-même, il n'y a qu'une espèce d'individus qui paraisse réellement apte à la constituer. Ce sont les parfaits. Seule, en effet, leur réunion offre

1. c Item fecit eis pactam qood vocant la eonvenensa qaod reciperetnr ab eift in fine, seeandum pessimam consuetiidiiiem eoramdem. i Llmborch, JJber senUntiarum InquiiiHonis tholosanae, fol. 10 b.

l'église et la SOCIETE GATE! ARES. 227

les caractères essentiels et nécessaires auxquels se reconnaît la société élue de Dieu, c'est-à-dire Tabsence de tout membre impur ou à demi purifié, la réalisation d'un idéal de détachement sans réserves. Qu'au surplus cette église demeure aussi largement ouverte qu*on peut l'imaginer, qu'elle ne demande pas mieux que de se rattacher le plus grand nombre possible d'adhérents futurs ou immédiats, à peine esWl besoin d'en faire la remarque. Mais elle s'est délimitée spontanément avec une précision et une rigueur telles qu'en vain chercherait-on rien de semblable chez toute autre société religieuse. Qu'est-elle d'ailleurs au juste, d'après les dualistes eux-mêmes? Sur quels principes a-t-elle été fondée? Quelle idée faut-il avoir d'elle, par rapport aux autres communautés qui l'entourent, et spécialement par rapport à sa rivale, à sa persécutrice, l'église catholique? Quels sont enfin sa raison d'être, son rôle dans le monde chrétien? Après les indications préliminaires qui viennent d'être présentées, c'est ce que nous allons essayer S'exposer maintenant, et ce sera le premier point de cette étude.

l'église cathare.

Pas plus qu'à l'église romaine, qui se dit universelle, qui se proclame la seule traditionnelle et la seule véritable, la seule qui ouvre aux hommes la voie du salut, on ne peut reprocher à l'église cathare de ne pas avoir eu d'elle-même la plus haute idée et d'avoir péché par excès de modestie. Aux prétentions de l'église officielle, qui lui semble abominable, elle oppose des prétentions toutes pareilles, à ses anathèmes des anathèmes non moins explicites. C'est elle, et non l'église de Rome, qui est la seule authentique, la seule en qui se soit perpétuée la tradition du Christ et de ses apôtres, la seule qui soit en possession de la vérité et conduise infailliblement au salut.

Aussi, dans leur conviction de la légitimité exclusive de leur église, est-ce avec une véhémence extraordinaire que les Cathares repoussent l'accusation d'hérésie qu'on lance contre eux. Les hérétiques, ce sont leurs accusateurs et non eux-mêmes. En tout cas, une imputation de ce genre ne peut venir que des méchants, résolus à méconnaître leur caractère manifeste de vrais chrétiens.

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de vrais fils du Sauveur, d'héritiers incontestables et directs de sa parole et de ses exemples. < Ce qu'ils disent avant tout et , couramment d'eux-mêmes, rapporte Bernard Gui, c'est qu'ils sont de bons chrétiens, qui ne jurent, ni ne mentent, ni ne médisent de personne, qui ne tuent ni homme ni bête ni aucun être vivant. Ce qu'ils disent encore, c'est qu'ils observent la foi de Jésus-Christ et son Évangile, tels qu'ils les a enseignés lui-même et les ont enseignés ses apôtres, dont ils tiennent la place. Voilà pourquoi les membres de l'église romaine, c'est-à-dire les prélats, les clercs, les religieux et surtout les inquisiteurs, de même que les Pharisiens persécutaient le Christ et ses apôtres, leur infligent des persécutions et les qualifient d'hérétiques, bien qu'ils soient d'honnêtes gens et de bons chrétiens^ »

Plus important peut-être que la revendication par les hérétiques de leur honnêteté ou de leur caractère de vrais représentants du christianisme, il y a dans lé texte qui vient d'être cité un point qu'il faut retenir comme essentiel. C'est l'affirmation par eux du lien intime qui les rattache au Christ et à ses disciples immédiats, de l'apostolicité de leur église. Et cette apostolicité, à leur avis, on doit l'entendre dans le sens le plus étendu, avec toutes les conséquences, tous les privilèges qu'elle comporte. Parmi ces privilèges, quelques-uns d'entre eux sont allés même jusqu'à compter le don des miracles, suivant la promesse faite par le Rédempteur à ceux qui croiraient en lui et qu'il ne pouvait manquer de tenir. Toutefois, fidèles à leur dédain fondamental de la matière, c'est dans un sens purement spirituel et allégorique que la plupart ont interprété les paroles du Christ. Celui-ci même, pensent-ils, n'a pas accompli réellement sur terre ces prodiges matériels où l'on a prétendu voir les signes les plus décisifs de sa mission. C'est au point de vue spirituel qu'il faut les

1. a In primis communiter dicunt de se ipsis qaod ipfti sunt boni chrisUani qui non jurant, nec menciuntur, nec maledicunt alicoi; nec occidunt nec hominem nec animal, nec aliquld quod tiabeat ▼itam respirantem, et quod ipst tenent fidem Domini Jbesu Gbriâti et Evangelium ejus, sicut docult Cliristus et apostoli ejus ; et quod ipsi tenent locum apostolorum, et qnod propter predicta illi de Ecclesia Romana, yidelicet prelati, clerici et religiosi, persecuntur eos, et precipue înquisitores bereticorum, et Tocant eo» bereticos, cum tamen ipsi sint boni bomines et boni cbristiani, sicut pbarisei persequebantur Gbristum et apostolos ejus. » Practica inqiUsitionis heretice pravitalis^ y* pars, éd. Douais, p. 241. Voy. également une protestation du même genre reproduite par Scbmidt, Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Àlbigeois, t. II, p. 104, n. 2.

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envisager et les comprendre^ Comment, après cela, les Cathares, vrais chrétiens, oseraient-ils briguer l'honneur d'accomplir des actes auxquels s'est refusé Jésus lui-même? Leurs miracles à eux, Schmidt Ta dit avec raison, « étaient la conversioû des âmes à Dieu, leur délivrance de la servitude du démon, leur union nouvelle avec le Saint-Esprit **.

Quoi qu'il en soit de cet aperçu particulier, ce sont donc, ainsi qu'ils le proclament hautement eux-mêmes, les Cathares seuls qui représentent la vraie église, avec tous les caractères d'authenticité, les traditions, les maximes qui doivent la faire reconnaître. Mais cette église, auprès de laquelle toutes les autres ne sont qu'imposture, comment la définir à leur gré? « Suivant leur doctrine, dit encore Schmidt, l'Église consiste dans la réunion de ceux qui, en croyant à la révélation du Dieu bon par Jésus-Christ et en accomplissant parfaitement ses préceptes, se sont afiranchis des liens de la matière et de la puissance du démon ; en un mot, l'Église est la réunion des parfaits de la secte ; ceux-ci sont seuls les bons chrétiens, les brebis du Seigneur, les successeurs des apôtres, le peuple de Dieu sur la terre'. » Une telle définition était à prévoir. Les dualistes n'en pouvaient donner d'autre. Elle concorde absolument avec tous leurs principes dogmatiques et moraux. Tout aussi naturelles sont les conséquences qu'ils en déduisent sur-le-champ, et qui se résument dans une double nécessité pour l'Église ainsi entendue : nécessité d'être pure et sainte dans ses mœurs, nécessité d'avoir l'intelligence exacte du christianisme, de sa vraie nature et de son but.

L'Église, affirment les sectateurs du catharisme, doit être pure et sainte. C'est là, dans leur bouche, une parole qu'il faut prendre à la lettre, et l'exagération, qui leur est familière, s'y montre

1 . A cet égard, on a le témoignage de Monéta, qui veut pronyer contre le dire des sectaires la réalité des miracles da Christ, de ceux de ses apôtres et des saints de l'église catholique, c ... Dicunt, quod Ghristus et ejus Ecclesia nanquam fecit materiaiia signa... Spiritualiter ergo, dicunt ipsi, debemus inteliigere signa Christi. » Monetae adversus Catharos et Valdenses libri qtUnque, lib. II, cap. X, éd. Ricchini, p. 222.

2. Op, cit., t. il, p. 105. Voy. Ibid., même page, n. 2, un texte da xin* siècle, cité par l'auteur, et qui confirme ses paroles à lui-même. Ce texte est emprunté à la Disputatio inter Catholicum et Paterinum hereticum du dominicain Grégoire de Florence, évéque de Fano. Voy. Thesawnu anecdotorum novus, t. V, c. 1750.

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