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sent leur temps et leur argent ; j'appris aussi, et le fait est notoire, qu'ils peuvent être placés au rang des plus hardis buveurs de l'Irlande. C’est une disposition dont ils ne peuvent guère se défendre, d'après l’état qu'ils tiennent de la société. Tout le monde conviendra que la classe de ces petits gentlemen de campagne, presque entièrement composée de fermiers à profits, semble avoir accaparé, à elle seule, tout cet esprit d’ivrognerie qui naguère encore déshonorait le royaume d'Irlande. C’est là, je crois, la raison pour laquelle ceux qui pourraient améliorer leurs fermes, sont si loin d'y travailler. Mais il a des reproches plus graves à faire à ces fermiers.
Vivant sur les lieux, environnés de tous leurs souslocataires, ils forment la classe de petits tyrans la plus oppressive qui jamais ait concouru à la misère de l'espèce humaine. Ils sous-afferment les terres aux petits habitanis sur de courts baux, et souvent, sans leur donner de bail. Non contents de se faire payer les rentes jusqu’au dernier sou, ils les exigent avec dureté et avidité. »
Young relève chez les middlemen, une fâcheuse tendance à réclamer leurs fermages quand le tenancier peut le moins les payer en argent. Force est bien à ce dernier de se libérer en nature. « Faveurs ! » disent les middlemen. « Exactions ! » répond et explique Young, car « le misérable débiteur est vexé, ruiné peut-être, précisément par la mesure que l’on prétend lui être avantageuse. »
« La dépendance dans laquelle est le sous-fermier du
fermier principal, l'expose encore à d’autres inconvénients. On exige de lui des prestations personnelles ; On lui demande ses charrettes, ses chevaux, pour conduire de la tourbe, du foin, du grain, du gravier, de manière que ces pauvres paysans sont quelquefois obligés de laisser perdre leur tourbe ou leurs récoltes, pour travailler à celles de leurs maîtres. J'ai oui dire même que ces gros fermiers assuraient fort sérieusement que, s'ils n'avaient pas ces sous-fermiers, obligés de leur fournir des chevaux et des charrettes à moitié meilleur marché que le cours du pays, il leur serait impossible de faire aucunes améliorations, se faisant ainsi un mérite de travaux qu'ils ne font pas, mais qu'ils arrachent à une foule de malheureux que livre à leur rapacité, la cruauté des propriétaires.
Pour réduire la question à un fait positif, les fermiers intermédiaires ne s'occupent point d'améliorations ; s'ils ne vivent pas sur le lieu, ils ne peuvent en faire ; s'ils Y vivent, ils n’en font point; mais ils oppriment les sousfermiers et leur laisse, pour y travailler, aussi peu de facultés qu'eux-mêmes ou de bonne volonté. Le royaume entier est une preuve de cette vérité. Car si de longs baux, donnés à bas prix, avaient quelque tendance à améliorer les terres, l'Irlande serait depuis longtemps cultivée comme un jardin. Reste à savoir si la garantie que donnent aux propriétaires ces fermiers généraux, compense suffisamment tant et de si graves inconvénients.
A cet égard, il est bon d'observer que quoique le fermier principal offre, en général, plus de sûreté que les petits fermiers, il ne faut pas en conclure, comme souvent je l’ai vu faire, que celui-ci ne puisse, dans aucun cas, soutenir la comparaison. Il arrive souvent tout le contraire, et j'ai connu telle circonstance où le propriétaire, non payé de la rente, a saisi des sous-fermiers qui avaient payé le fermier principal. Si les bénéfices que fait celui-ci se consomment comme cela n’est que trop fréquent, en vins et en chiens de chasse, la sûreté du propriétaire n’en est que fort peu augmentée ; et c’est ce qu'ont éprouvé plusieurs seigneurs d'Irlande. De très grands propriétaires m'ont assuré que les petits locataires étaient les meilleurs payeurs qu'il y eût sur leurs terres, el les messieurs fermiers principaux, sans comparaison, les plus mauvais.
On voit par les détails du voyage que dans une grande partie du royaume, les propriétaires éclairés ont renoncé à ce vieux système, et qu'ils louent aujourd’hui leurs fermes aux paysans mêmes qu'ils les exploitent. Leur expérience a prouvé que la nécessité d’une garantie était purement idéale, leurs rentes étant aujourd'hui mieux payées qu'elles ne l’étaient jadis. En définitive, c’est le fonds de bétail du sous-fermier qui fait la garantie du propriétaire. C’est là ce qu'à défaut de paiement il fait vendre, et cette garantie est beaucoup plus sûre que le chapeau bordé, les pistolets et les chiens du bourgeois
agioteur de fermes, dont en pareil cas il recevra plus probablement un cartel qu'une remise de fonds ».
« ne faut jamais oublier, continue Young, qu’en fait, le système de propriété rurale, le grand, l'important objet, c’est le produit.
Le mode de location qui sera le plus favorable au fermier exploitant sera toujours le plus avantageux à la société. Je crois avoir prouvé que le fermier intermédiaire opprime beaucoup plus le misérable paysan que le propriétaire. Le premier ordinairement ne donne point de baux ou en donne de très courts, l’autre les donnent tels qu'ils conviennent au preneur. Ce seul point dont il résulte que la personne la plus favorisée est dans un cas, la plus inutile, tandis que dans l’autre c’est le véritable cultivateur, suffit pour décider : considérer la rente après qu'elle est payée, c’est prendre la chose sous un mauvais point de vue. Ce qui seul est digne d'attention, ce sont les moyens par lesquels la rente se paye : les produits augmentés, l'industrie encouragée ; et j'aimerais mieux que la totalité de cette rente se consommât au bout du monde que de la voir dépenser sur les lieux, par des gens qui l’arrachent au pauvre, en diminuant ces mêmes produits et en étouffant son industrie.
Si donc on observe qu'un fermier non résident ne peut rendre à la terre aucun service; que le fermier principal ne fait pas plus d'améliorations que le pauvre paysan, qu'il empêche d’en faire ; que le propriétaire ne trouve le
plus souvent dans les intermédiaires aucune garantie ; et qu’il éprouve dans son revenu une forte diminution, en échange d’espérances presque toujours illusoires, si l'on pèse attentivement ces considérations, il y a lieu de croire que les propriétaires qui, dans quelques parties du royaume, sont encore asservis à cette ruineuse méthode, suivront l'exemple que leur donnent les propriétaires plus instruits ; qu’ils fermeront l'oreille aux mensonges qu'on leur débite ; qu’ils traiteront les contes qu'on leur fait sur la pauvreté du paysan avec le mépris qu'ils méritent, lorsqu'ils sortent de la bouche d’un agioteur de fermes ; que lorsque ces sangsues du pauvre (bloodsuckers), Viendront se vanter de leurs améliorations, ils prendront la peine d'ouvrir les yeux et de contempler les ruines qu’on décore de ce beau nom; qu’enfin, déterminés par l'intérêt de leur pays, par le leur et celui de leurs descendants, ils prendront le parti de ne jamais louer leurs fermes à d’autres qu'à des cultivateurs qui les exploitent par eux mêmes. »
Young cite comme exemple de régions où se développent les mauvais effets du fermage général, celles de Corke, de Wicklow, Longford et tous les pays de montagne, où la culture se trouve généralement dans un état misérable. C’est parmi les fermiers de ces régions « qu'on trouve principalement l'usage d’'affermer de grandes fermes en société, à plusieurs pauvres habitants qui s’en partagent l'exploitation ». Les terres louées à
très bas prix sont les moins bien cultivées qu'il y ait dans le royaume. « Il y a, je crois, dans ces contrées, plus de fermiers intermédiaires que dans aucun autre, et c'est probablement pourquoi les terres y sont en si Mauvais état ».
Et Young qui tient à faire remarquer « qu'il ne parle pas seulement comme un voyageur qui n'aurait fait que traverser le pays, mais comme un homme qui dans une résidence de plus d'un an parmi plusieurs centaines de fermiers, a eu de fréquentes occasions d'observer leur position et leurs ressources », indique aux propriétaires, la conduite « la plus avantageuse aux pauvres fermiers du royaume » qu'ils devraient tenir. Elle se résume ainsi :
10 « Délivrer les cultivateurs inférieurs de la tyrannie du fermier intermédiaire ».
20 « N'exiger aucune prestation de services personnels quelconques ».
3o Accorder au « moindre fermier » un bail d’au moins 21 ans.
ko Donner des prix, adjuger des récompenses aux fermiers qui amélioreraient.
So Pour toutes les « nouveautés » que voudrait établir le propriétaire, « donner les semences gratis » et participer aux frais avec promesse de supporter toute la perte.
Ce faisant, le propriétaire « dans l’espace d’un bail,
mettrait ses fermiers en état de payer nne forte rente avec plus de facilité et de bénéfices pour eux-mêmes, qu'ils n’en payaient auparavant une très médiocre ». Gasparin ne fera que reprendre l'idée de Young, quand il dira aux propriétaires français : « Si vous voulez des fermiers solvables, commencez par les enrichir ».
Les pauvres exploités qu'étaient les paysans irlandais s’insurgèrent, mais alors d'une manière violente, contre le régime inique dont ils souffraient. « L’excès de la misère conduit au crime et aux sociétés secrètes (4) ». Continuant la longue tradition des révoltes périodiques, ils créèrent des ligues de résistance, dont la plus fameuse fut celle des « Whiteboys », des « gas blancs ». Elle poursuivait un double but : 4e la suppression de la dime ; 2° la réduction des fermages. Ses moyens ? La terreur : les propriétaires et les fermiers généraux qui n’acceptaient pas les réductions de fermage demandées par la ligue, étaient abattus à coups de fusil; les paysans qui enfreignaient les défenses faites, étaient boycottés violemment. Des mesures draconiennes, prises par le gouvernement, eurent momentanément raison de ces Organisations ; mais celles-ci renaitront ; nous les rencontrerons plus tard sous des étiquettes différentes.
(1) « Ils ne s’insurgèrent pas contre l'orangiste mais contre le propriétaire ; non contre le protestant mais contre le riche ; c'est la misère et non l'esprit de parti qui lui mettait les armes à la main. » BÉCHAUX, La Question agraire en Irlande
au commencement du XX° siècle, Paris 1906.
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Notons, avant de clore ce chapitre, que les paysans irlandais ne réussirent jamais à se soustraire, par la coopération, à la domination des fermiers généraux. Les grandes fermes prises en « partnership », l'étaient des middlemen et non du propriétaire. Les petites sociétés (Knot), formées suivant la vieille coutume celtique, en vue de lutter contre les concurrents anglais, étaient sous la dépendance du fermier général. « Comme l'argent papiste valait l'argent protestant, les propriétaires protestants n’hésitèrent pas à sacrifier les tenanciers protestants, mais ces fermiers irlandais n’en étaient pas moins à la discrétion des propriétaires et des middlemen (1) ».
(1) FOURNIER, 0p. cit.
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