CHAPITRE I
Le fermage général pendant la première période.
La question irlandaise est une question complexe, car elle résulte du choc de deux races, de deux religions, de deux classes économiques, différentes et hostiles, irrécon- Ciliables. « L’Irlande souffre depuis 800 ans du « mal anglais ». L'Angleterre lui a imposé, par la contrainte, son régime politique, ses lois civiles, elle lui a enlevé ses terres. Les races sont restées divisées comme au premier jour. L'Irlande réclame son autonomie législative, le Home rule, la libération économique et sociale de la terre (1) ». C’est la « Zand war » la guerre contre le landlordisme.
Pour rencontrer des Irlandais maîtres des terres de l'Irlande, il faut remonter le cours de l'histoire jusqu'au XIIe siècle. Alors règne le régime de la propriété collective des tribus avec partage périodique entre les hommes libres du clan. Cette situation prend fin après la conquête
(1) P. LEGARPENTIER, Revue politique et parlementaire, 1903.
Va
de l'Irlande par Henri IT; les tribus furent dépouillées au profit des lords anglais, dont la domination s'étendit sous les règnes de Jean-sans-Terre et de Henri HT. Les légitimes révoltes des paysans irlandais furent toujours suivies de répressions féroces et de spoliations nouvelles. Du règne de Marie Tudor à celui de Guillaume IE, en passant par ceux d’Elisabeth, de Jacques Ier, de Charles Ler et de Cromwell, les Irlandais eurent à subir des spoliations restées célèbres, que ne réparèrent pas les restitutions ordonnées par Charles IT, et en 1869 par le Parlement de Dublin.
Non seulementlesfrlandais furent violemment dépouillés de leurs terres, persécutés, déportés, mais encore ils perdirent tout espoir de reconquérir leurs biens par le travail, car sous la reine Anne une loi vint les frapper de l’incapacité d'acquérir. Les lois pénales que Burke a stigmatisées « le plus remarquable monument d’iniquités qui ait jamais été élevé, etc. », interdisaient aux catholiques d'être propriétaires fonciers ou créanciers hypothécaires.
« L’Angleterre entendait maintenir les Irlandais dans un état de misère perpétuelle. À une époque et dans un pays où le tenancier ne pouvait réaliser quelques bénéfices qu'au moyen de baux très longs, de baux à vie ou de baux s'étendant sur plusieurs générations, la loi fixe à 31 ans la longueur maxima des baux accordés aux
catholiques. La loi fit même une obligation au landlord
d'exploiter ses tenanciers catholiques ; il dut, sous peine
d'être spolié lui-même, exiger au moins les 2/3 du revenu brut de la terre. Cette disposition légale c'était celle de la rack-rent, du fermage torture. Dans ces contestations, les landlords ne pouvaient même pas accorder de baux à leurs tenanciers catholiques, qui presque tous, devinrent peu à peu tenanciers à l’année, « fenant at will», à la discrétion du landlord, entièrement à sa merci (4) ».
A la fin du XVIIe siècle, les catholiques représentant les 8/9 de la population irlandaise ne possédaient qu'un septième environ du sol.
Sous un tel régime d’écrasement systématique, de grande propriété et d’absentéisme, le fermage général ne pouvait que prospérer, car l’absentéisme était de règle parmi les landlords protestants. Un milieu hostile, secoué par de fréquentes révoltes, l'attrait de Londres, furent autant de raisons qui engagèrent les grands propriétaires à aller dépenser au loin ce qu'ils tiraient du travail et de la misère des paysans irlandais. Ils se déchargèrent donc sur des fermiers généraux — les middlemen — du soin d’administrer leurs terres, et de se livrer à l'égard des travailleurs, à toutes les exactions auxquelles peut être tenté un spéculateur, ouvertement encouragé par les lois.
La grande propriété et l’absentéisme sont pour nous les causes premières du fermage général. Léonce de Lavergne estime que l'apparition des fermiers généraux irlandais
(4) LECARPENTIER, Op. cül.
ne OU
est encore due à la nature de certains baux, caractérisés par leur longue durée, et la modération dela rente stipulée. « Une fois en possession d'une ferme de 500 acres, par exemple, dit-il, ne payant que 8 schillings par acre ou 25 francs par hectare, le tenancier trouvait commode de sous-louer à dix Co-partageants à raison de 40 francs par hectare ; il réalisait par ce moyen, sans se donner de peine, un bénéfice net annuel de 3.000 francs. Ce genre d'opération est devenu surtout fructueux par la hausse des denrées pendant la guerre contre la France. L'Angleterre tirait alors de l'Irlande la plus grande partie de ses approvisionnements, et les cultivateurs excités par ces bénéfices, mettaient la terre à l’encan. Une première division en a amené une seconde, puis une troisième et c'est ainsi qu'on en est venu à cette multitude de petites fermes au-dessous de 6 hectares. Les propriétaires n'ont pas pu prévoir les funestes conséquences que devait avoir ce système; souvent même ils l’auraient compris qu'ils n'auraient pu l'empêcher. Leur tort a été de ne pas s’arrêter quand ils l'ont pu, et de laisser le mal prendre des proportions formidables (4) ».
Le fermier général, le middleman, détenait les terres du landlord pour une longue durée et les sous-louait verbalement, à l'année, au paysan. On sait tous les inconvénients de ces baux annuels. Sous la menace constante de
(1) L. de LAVERGNE, Recue des Deux-Mondes, décembre
se voir expulser, c'est-à-dire affamer, le paysan paie une rente exorbitante et subit toutes les exigences du bailleur. Les middlemen « qu'aucun lien d'affection, aucun souvenir des services rendus, aucune tradition de famille ne rattachent au tenancier (1) », exigent des rentes croissantes que les tenanciers payent, écrit Swift « avec leur sang, leurs aliments, leurs habits, leurs chaumières, un genre de vie inférieure à celui des mendiants d’Angleterre ». Tout désir d'amélioration est découragé ; toute tentative de perfectionnement de la culture est aussitôt punie par un accroissement de rente. Le cultivateur est frustré du fruit de ses efforts.
Le paysan est ainsi condamné à l'esclavage, dont il ne peut que très difficilement s'échapper : la seule industrie un peu florissante de l'Irlande, celle de la laine, ayant été brutalement anéantie par ordre du gouvernement anglais, l'émigration étant coûteuse et toujours très douloureuse.
Les fermiers généraux spéculant dans d’aussi bonnes conditions, ne tardèrent pas à S’enrichir, au point de pouvoir passer la main à d’autres, qui bientôt en firent autant, si bien qu’à la fin 5 ou 6 intermédiaires purent prendre place entre le landlord et le pauvre cottier (2). Le paysan devait produire pour toute cette hiérarchie de parasites avant de songer à lui-même et à sa famille.
Au haut de l'échelle des propriétaires absents et despo-
(1) FourNIER : La Question agraire en Irlande. (2) Id.
tiques, au degré intermédiaire des middlemen avides, des squires de campagne tels qu'Arthur Young les a connus, ne songeant qu'à la chasse, au jeu et aux duels. Au degré inférieur, la masse des paysans traités comme des esclaves tel est, d’après M. Fournier, le tableau de la société irlandaise au XVIIIe siècle. Ce tableau pénible s’assombrit encore aux descriptions émouvantes que font tous les écrivains qui ontparcouru l'Irlande, de l’état du paysan, plongé dans la plus noire misère, décimé par les famines périodiques (1). Le fermage général est, pour partie, responsable de cet abaissement économique et social de l'Irlande.
Il n’est pas sans intérêt, croyons-nous, de connaître l’opinion qu'en avait un voyageur illustre, mettant au service de sa curiosité une connaissance profonde des choses de l'économie rurale et un esprit d'observation très sûr. Nous entendons parler d'Arthur Young. Il fut à même de bien connaître le système qui, ici, nous intéresse. De 4777 à 1779, A. Young séjourna en Irlande comme agent de lord Kingsburg. Son séjour fut coupé, de 4776 à 4777, par un voyage à travers l’île. Il réunit ses notes en un
(1) Le souci d'accroître la rente du propriétaire fait que l'on expulse sans humanité des milliers de paysans, désormais condamnés à mourir de faim. La première expulsion qui se fit un peu en grand en Irlande date de 1760. L'augmentation du prix du beurre commanda, parait-il, aux fermiers généraux et aux lords, d'expulser, en masse, de misérables « cottiers » dont beaucoup moururent de faim. V. BEAUMONT, l'Irlande sociale politique et religieuse, 1839.
ouvrage intitulé « À Tour in Ireland », dont un chapitre est consacré aux middlemen (4).
« Permettre qu’un tenancier reloue des terres à son profit, déclare Young, est un usage qui ne peut, comme l'indique l’idée même de la chose, avoir lieu que dans les parties incultes et les plus éloignées d’un grand Etat. Il n'existe point dans les comtés bien cultivés de l’Angleterre ; mais on en trouve encore des traces aux extrémités. Il a été fort commun en Ecosse et on m'a assuré qu'il a eu également lieu en France. Il disparaît nécessairement à mesure que la culture d’un pays s'améliore. »
Quelle est, en Irlande, la raison d’être du fermage général ? Suivant Young, les partisans du fermage général estiment que ce système est rendu nécessaire par le besoin où se trouve le landlord d’être payé régulièrement. L'extrême pauvreté des tenanciers leur interdit toute ponctualité dans le payement de la rente. Aussi le grand propriétaire prend-il le parti d’affermer ses immenses domaines à un middleman, moyennant une rente très faible. « On prétend encore que le fermier intermédiaire améliorera une portion de la terre autour de sa résidence au lieu que le paysan n'améliorera jamais rien. »
Le middleman enrichi se décharge des soucis de l’administion en sous-louant à un intermédiaire d’un rang inférieur qui, peut-être, en fera autant. « Il peut ainsi s'établir
(1) Œuvres de Young, tome VIII, traduction LAMARRE, BENoIisT et BILLECOCQ, Paris, 1801.
une série de sous-tenanciers, qui vivent tous sur la rente du fermier occupant... »
Sans méconnaître l'intérêt que peut trouver le landlord dans l’adoption d’un tel système, Young pense qu'il convient de faire intervenir, dans l'appréciation du fermage général, un certain nombre de considérations autres que celles énumérées ci-dessus. « Je vais, dit-il, tracer le portrait de ces hommes intermédiaires, d’après lequel on pourra les apprécier. Ils sont quelquefois résidents sur une partie de leur terre ; mais le plus souvent, ils ne résident point; ils habitent, la plupart, Dublin, Bath, Londres et les villes de l’intérieur de l'Irlande. I ne faut qu'un moment pour apprécier les services de cette classe d'hommes. En quoi peut être nécessaire l'intervention d'un homme qui ne fait, sur une terre, autre chose que que d'en attirer à lui une partie de la rente ? Quelquefois cependant ils résident, comme je l'ai dit, sur une partie de la terre qu'ils louent. On croirait naturellement qu'ils devraient s'occuper de quelques améliorations ; c’est ce qui se voit fort rarement. J'ai vu, dans les différentes parties du royaume, des fermes dont les baux de 30, 50, 60 et même 70 ans étaient près d’expirer, et dans lesquelles On n'aurait pas pu distinguer le lieu de la résidence du principal tenancier, des champs et de la chaumière du paysan. Je fus d’abord étonné, en faisant cette observation ; mais après l'avoir répétée, j'appris que ces hommes ont tous des meutes de chiens avec lesquelles ils dépen-
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