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TOTAUX

Il serait superflu d'énumérer, ici, les commentaires que l'examen de ce tableau appelle. Contentons-nous d’observer qu'au cours du XIXe siècle, la distribution du sol n’a pas beaucoup varié, au moins dans ses grandes lignes.

Notons encore que les conseils d'Arthur Young rappelant les landlords à l'observation de leur devoir social, qui est de résider et de traiter avec humanité les paysans, ne furent pas suivis. Au cours du XIXe siècle, les grands propriétaires continueront d’habiter l'Angleterre et l'étranger. Nous pouvons même fournir une curieuse statistique de leur absentéisme. Les proprié-

(4) V. Réponse de la Société royale de Dublin et la soc. roy. d'agri. d'Irlande à la circulaire du Vice-Président de la Société des agriculteurs de France, 1878.

faires irlandais résidant sur ou auprès de leurs propriétés sont au nombre de 3.589, et possèdent 8.880.549 ares CS 377 possédant 852.818 ares résident en Irlande et occasionnellement sur leurs propriétés. 4.465 propriétaires ayant 4.362.446 ares ne résident jamais, bien qu'habitant l'Irlande. Ceux qui résident hors de l'Irlande et y viennent de temps en temps sont au nombre de 180, maîtres de 1.368.347 ares. Enfin ceux qui ne résident jamais en Irlande possèdent 3.145.514 ares et sont au nombre de 1.443 (2).

L'attitude des propriétaires irlandais peut s'expliquer par des raisons d'ordre général sur lesquelles nous ne reviendrons pas et par des raisons spéeiales parmi lesquelles nous relevons :

1° Le peu d'intérêt qu'ils portent à la mise en valeur de leurs propriétés grevées d’hypothèques et de substitutions. En vertu des pactes de famille (settlements), qui se renouvellent à chaque génération, les biens sont frappés de substitutions. Le chef de famille qui en est grevé ne possède plus, dès lors, qu'un droit viager, la reversion appartient à l'aîné de ses fils. « Les propriétaires se considèrent comme de simples spéculateurs et méconnaissent ainsi le fondement sur lequel repose le régime de la grande propriété foncière (3) ».

(1) L'acre vaut environ 40 ares.

(2) Thom's official directory, I881, p. 752 et MOUINARI. (3) FOURNIER.

Wackefield, anglais et protestant, parle d'un propriétaire qui, s'étant fait avancer 20.000 livres sterling par son middleman et qui, questionné par celui-ci sur la manière dont l'administration de ses biens devait être conduite, aurait erûment répondu : « Get all you can (1). »

À ce vice de la rente, Lavergne en ajoute un autre, résultant de la manière dont elle se dépense. « Au lieu de servir sur les lieux mêmes à la formation du capital, elle va se perdre en Angleterre ou sur le continent sans profit pour l'Irlande ». Perraud évalue à 75 millions la rente annuelle ainsi exportée (2).

90 En résidant, les propriétaires se seraient exposés, comme les middlemen, aux violences des paysans dont le souvenir des confiscations et les exactions actuelles armait facilement le bras.

Propriétaires et middlemen se contentaient donc « de pressurer de loin, sans scrupules, un peuple détesté qui leur répondait par des malédictions et souvent par des meurtres (3) ».

De Molinari, tout en reconnaissant que « ni le serf russe, ni l’esclave africain des colonies n’ont jamais été plus complètement à la merci de leur maître que ne l'était

(1) « Tirez tout ce que vous pouvez », V. ROSCHER.

(2) PERRAUD, Etude sur l’Irlande contemporaine, Paris,

(3) LAVERGNE, Op. cit.

pas

le tenancier nominalement libre de l'Irlande » ne songe même pas à faire grief aux propriétaires de leur absentéisme. « L'absentéisme, dit-il, se développe en raison des raison des progrès de l’industrie et de la civilisation ; il n’y à que les huîtres qui demeurent attachées à leur rocher et on ne saurait reprocher à l’homme civilisé d'obéir au vieil adage : « Ubi bene, ibi patria (1). »

Les effets de l'absentéisme ? C'est le paysan livré au middleman inférieur, et nous en verrons plus loin les tristes conséquences ; c’est une agriculture rudimentaire. « Sauf des exceptions rares, déclare Perraud, le propriétaire ne cède au tenancier entrant que la terre toute nue sans habitation, sans bétail, sans instruments d’exploitation. » Quand on parcourt l'Irlande, écrit E. de Laveleye, on trouve la marque du bon et du mauvais propriétaire écrite sur la surface du pays. Il cite l'exemple donné, dans le comté de Waterford, par lord Bessborough, dont les domaines de 20.000 acres étaient autrefois affligés de « la double plaie des middlemen et du prolétariat rural ». Aujourd’hui, ces domaines sont loués directement à des paysans aisés, ne payant que des fermages modérés. Ceci permet de mesurer la culpabilité des propriétaires qui ont déserté leur « devoir social ».

(1) MoziNaARI: Lettres adressées au Journal des Débats,

20 Le milieu agraire au XIXe siècle.

Nous examinerons les points suivants : 1° La population ; 2 la culture : division et évolution ; 3° les baux ;

4o la hausse des fermages.

La population. — Un des caractères les plus saillants de l'histoire économique et sociale de l'Irlande, réside dans les fluctuations du chiffre de la population paysanne au

cours du XIXe siècle :

En 1756, la population était de 1.871.725 individus.

En 1800, — — 4 millions environ.

En 1845, -- — 8.295.061 —— En 1851, — — 6.552.385 — En 1901, — — 4.458.770 —

De la fin du XVIIe siècle à 4845, la population irlandaise s'accroît dans d'énormes proportions. « En moins d’un siècle, déclare Molinari, l'Irlande est devenue une véritable garenne d'hommes, » grâce à l'introduction et au développement de la culture de la pomme de terre dont le produit brut, élevé à l’hectare, a permis de nourrir lesnombreuses familles que donnent les classes pauvres(1).

(1) Un agent d'un grand propriétaire disait des paysans dont il avait le gouvernement : « Vous avez beau les écraser sous vos pieds ; ils repoussent comme de la mauvaise herbe », PERRAUD, p. 245.

Signe de détresse, affirme Sismondi. « Le cottier irlandais, remarque St. Mill, n’aura rien à espérer de l’économie, de la continence dans le mariage et de l’assiduité au travail, ni rien à redouter du contraire. Le profit dans le premier cas, comme la perte dans le second, n’est que pour son propriétaire. ».

Mais de 4845 à 1854, on constate une chute très forte du chiffre de la population. La terrible famine de 1846-1847 a fauché ce que l'émigration n’a pu emporter des 1.742.676 individus disparus. Pendant la seconde moitié du XIXe siècles, lenombre des Irlandais n’a cessé de diminuer, jusqu’à tomber en 19014, à quatre millions et demi environ.

Culture. — Durant cette dernière période se développait, parallèlement au mouvement démographique, un phénomène économique tout aussi défavorable à l’action des fermiers généraux : la culture jadis morcelée à l'infini allait se concentrant. Voici quel est le tableau d'ensemble de ces variations (1):

Cultures Cultures Cultures Cultures

de 4 à Sacres de 5 à 45 acres de 15 à 30 acres > 30 acres

Si l’on remarque qu'en 1903, le nombre des tenures inférieures à un acre dépassait de beaucoup celui des

(1) Agricultural statistics, 1903.

tenures de un à cinq acres (74.890 contre 62.292), on peut légitimement supposer qu'en 1841, le nombre des tenures inférieures à cinq acres, devait atteindre près de la moitié du chiffre total des tenures. Dans la première moitié du XIXe siècle, la division de la culture était donc poussée à ses extrèmes limites. Il y a plusieurs causes à cet émiettement des exploitations. Tout d’abord, il est rendu nécessaire par l’état de surpopulation dans lequel se trouve l'Irlande. On se dispute la terre. Chacun, pour ne pas mourir de faim, en exige un lambeau. Pourra-t-on y vivre ? Oui, grâce à la pomme de terre, dont le rendement brut est irès élevé. Les middlemen poussent aveuglément au morcellement de la culture ; c’est ce qui ressort du rapport de la Devon, commission chargée, par Robert Peel, d’enquêter sur la situation agraire de l'Irlande (1). « Le middleman... avait, de par la loi, une situation très favorable ; il dictait souvent ses propres conditions au landlord, et lorsque des conventions restrictives contre la sous-location et la subdivision auraient pu être adoptées, il se gardait bien de les faire insérer. » La location au détail est toujours plus fructueuse que la location par grandes étendues ; ainsi, l'enquête de 1883 révèle une différence de 10 à 15 °/, entre les prix de location des petites fermes et ceux des grandes. Les middlemen avaient donc intérêt à multiplier les tenures ; ils n’y ont

(1) Rapport publié en 1845. V. BÉCHAUX, op. cit. LAVERGNE et LAVELEYE.

de F0 tire

point manqué, aidés qu'ils étaient, d’une part, par la législation successorale qui ordonnait le partage des baux entre les enfants, de l’autre, par l'habitude prise par les chefs de famille de sous-louer, de leur vivant, la plus grande partie de leurs terres à leurs enfants, entre qui s'opérait le partage.

La cherté des grains, pendant les guerres de l'Empire, agit dans le même sens.

Enfin, les propriétaires eux-mêmes, et dans un but pure. ment politique, poussèrent au morcellement. Ils créèrent un grand nombre de freeholds de 40 sch. pour se procurer des voix à l'élection des membres de la Chambre des Communes (1).

On était donc arrivé, en 1841, au chiffre de 642.577 tenures d’une étendue supérieure à un acre, mais inférieure à trente acres. Trente acres forment une surface audessous de laquelle les exploitations n'auraient jamais dû descendre, si le paysan avait voulu vivre à l'abri de la famine.

Les détenteurs du sol ne se rendirent pas toujours compte du degré auquel était poussé le système des petites locations, le « cottiers system ». Trevelyan cite le cas d'un propriétaire qui, se disposant à secourir ses paysans dont il évaluait le nombre à 60, fut étonné d’en trouver plus de 600 !

(1) Cela dura jusqu’en 1829, date à laquelle l'éligibilité fut rendue aux catholiques.

La hausse des fermages. — Quelle avait été, sur le taux de la rente, l'influence du prodigieux morcellement de la culture et de l'accroissement considérable de la population ? On le devine sans peine. La rente s’éleva à un taux jusqu'alors inconnu. Ce fut le régime de la « rack-rent », « de la rente raclée, de la rente extorquée, de la rente arrachée par la torture », comme disait Sismondi (1).

Dans le comté de Wicklow, relate Inglis, « les fermages sont presque partout supérieurs à ce que la terre peut rendre ». Dans la baronnie de Forth, les fermes de 30 à 40 acres se louent à raison de 50 à 64 fr. 50 l’acre. Dans une exploitation occupée par quatre générations de la même famille, les fermages augmentent en progression géométrique passant de 6 à 40 sch. par acre. Inglis a vu des fermages atteindre le taux de 175 francs l’acre,

Le système du « conacre » donne lieu à la perception de rentes extraordinaires. Roscher assure que le développement de ce système est dù à l’usage des sous-baux, usage qui donne à celui qui le pratique la figure enviée du gentleman. Le conacre consiste dans la sous-location

(1) L'abbé PERRAUD (op. cit.) estime que «l'augmentation arbitraire des rentes est pour les tenanciers d'Irlande une cause permanente et indéfinie de misère, le prix originaire du fermage étant souvent plus que doublé, et cela précisément à mesure que le tenancier donne au fond qu'il cultive une plus grande valeur et que deses peines et de ses mesures il ajoute tous les jours à la fortune du propriétaire. »

à des ouvriers agricoles d’un lopin de terre préparé et fumé. Le fermage est payé en travail. Près de Limerick, les fermages évalués en argent atteignent parfois 1.000 fr. à l’hectare (1).

Une seule province, l’'Ulster, échappe à cette folie de l'exploitation, et ce grâce à l’ancienne coutume du « fenant right »; en vertu de cette coutume, le rack-rentage est prohibé ; le tenancier possède sur sa tenure un droit de Co-propriété — tenant-right. — Il n'est pas loisible au propriétaire d'augmenter la rente, lorsque la hausse des rendements provient du fait du tenancier. Il paraît bien certain, cependant, que les bénéficiaires du tenant-right n’ont pas été complètement épargnés par la hausse des fermages (2).

La rapide élévation du taux de la rente avait donc pour causes principales la surpopulation et l’avidité des middlemen ; mais il faut ajouter qu'elle était favorisée par la réunion d’un certain nombre de circonstances : manque de voies de communication, permettant les déplacements et même l’émigration des paysans pressurés : absence d'industrie qui aurait décongestionné les campagnes ; ignorance et préjugés de la population, qui faisaient dire à Molinari que « le taux du loyer des petites tenures est déterminé beaucoup moins par la loi de l'offre et de la demande que par l’âpreté, plus ou moins grande, du

(1) V. LAVERGNE, ROSCHER, Economie politique rurale, et PERRAUD.

(2) LAVELEYE, op. cül.

propriétaire d’une part, l'intensité du sentiment qui attache le paysan à son village et à sa masure de l’autre. »

Les middlemen, surtout, profitèrent de la hausse des loyers. Les propriétaires ne touchaient qu’une faible part de la rente totale (1). Ceux d’entre eux qui avaient poussé à l’'émiettement des exploitations et à la surpopulation, ne tardèrent pas à être les victimes de leurs coupables agissements. Le paysan à qui le middleman n’avait laissé que « les yeux pour pleurer » (2) et qui n'était, suivant un dicton « qu'à trois mauvaises années de la famine », ne tarda pas à devenir insolvable. Une maladie ayant anéanti plusieurs récoltes de pommes de terre, la famine éclata, en 1846, et dura plusieurs années. En 1847, 500.000 Irlandais moururent de faim. La famine de 1850-1851 coûta la vie à 400.000 autres personnes. « Le terrible fléau opérait dans la masse des paysans, le grand « clearing », que d’aucuns disaient nécessaire ». Sur l'étroit lopin de terre où il était condamné à vivre, le paysan, une fois alimenté, n'avait presque rien à donner au middleman. Toute récolte déficitaire lui interdisait ou de payer la rente ou de vivre. Et dans les années de grand déficit, 1846, 1847, etc., ceux des paysans qui ne moururent pas de faim ne purent acquitter leurs fermages. Les propriétaires, effrayés des conséquences finan-

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